PRÉFACE
mais encore elle avait établi la liberté des cultes. Le christianisme n'était ni proscrit ni mort, et Bonaparte n'a eu ni à le rétablir ni à le ressusciter. Si on veut demeurer fidèle à la vérité de Thistoire, on devra dire bien plutôt qu'il essaya de Tenchaîner et d'en faire un instrument de gouvernement au profit de son règne et de sa dynastie.
Il est facile de pressentir que l'influence de la légende devient plus considérable à mesure qu'on recule dans le passé. Comparez, par exemple, la distance de vérité qui sépare le règne de Louis XIV, tel que Voltaire l'a dépeint, avec ses enluminures, ses grâces trompeuses, son coloris menteur, ses grandeurs usurpées, du siècle de Louis XIV, dont Vauban nous a montré les réalités sinistres et dont Saint-Simon nous a retracé les petitesses et les ignominies.
Voulez-vous un trait plus caractéristique encore? Henri IV va le fournir. Rien n'est plus cité que la tendresse paternelle, la bonhomie joviale, l'amabilité souriante de ce roi populaire entre tous. Les recueils d'historiettes et d'ana nous le montrent jouant avec ses fils, se faisant enfant avec eux. La gravure est venue au secours du récit. Qui n'a vu, sur une de ces méchantes lithographies, si répandues qu'on peut
dire que c'est avec elles que le peuple apprend riiistoire, le bon roi à genoux, bien plus, à quatre pattes, portant sur son dos Tenfant royal, tandis que l'ambassadeur d'Angleterre s'arrête sur le seuil de la porte surpris de tant de simplicité, de tendresse et de candeur paternelle ? Voilà bien des vertus; mais il en faut rabattre, et, déjà, un historien royaliste, d'une très sûre érudition, M. Bazin, en avait beaucoup rabattu (1). Oui, ce roi si légendairement affectueux et tendre a été un père grossier, cynique et sans respect pour ses enfants. Pour être édifié à ce propos, il suffit de lire le journal de Jean Héroard, sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (2).
Là, nous sommes en présence du véritable Henri IV. Le langage qu'il fait entendre aux oreilles à peine ouvertes de son jeune héritier est parfois des plus révoltants; il bat son fils de sa main royale, et, quand il ne le bat pas luimême, il le fait fouetter avec une abondance exorbitante. Enfin, il l'humilie de cent façons, le pliant à des besognes de valet auprès de sa personne.
L'histoire officielle est presque toujours à re-
[\) Bazin, Notices biographiques et littéraires, Paris, Chamerot, (2) Firmin Didot, 1868,
PRÉFACK. 11
faire. Comme on Ta dit avec justesse, «jusqu'ici les historiens ont fait fonctions de maîtres des cérémonies. » Ils ont rangé avec pompe et selon Tordre des préséances les personnages des temps passés ; ils les ont fait évoluer, vêtus de brillants habits de cour, en de majestueux et décents défilés; ils n'ont mis sur leurs lèvres que de nobles harangues inspirées par les raisons les plus profondes. L'histoire, grâce à ces habiles régisseurs, a pris l'allure d'une de ces tragédies classiques où tout s'ordonne selon des lois harmonieuses et prévues. La convention y règne en souveraine, avec la pseudo-tradition et la légende pour ministres.
Voilà ce qu'il faut ne pas oublier, surtout lorsqu'on aborde l'histoire de l'Hérésie religieuse et de la Révolution. C'est pour essayer de dégager sur quelques points l'histoire de la légende que nous avons réuni ces études. Puissent-elles être lues comme elles ont été écrites : avec l'unique préoccupation de rester fidèle à la vérité et d'aller partout oîi elle nous mène I
Auguste Dide.
ET
>9St
Vu de près, envisagé dans ses détails, le monde du moyen âge est effrayant. Une terre qui n'est qu'une vallée de larmes, une humanité maudite, un ciel vide, un enfer peuplé de damnés, un purgatoire où les pécheurs expient dans des supplices atroces les fautes les plus vénielles, l'injustice partout, l'oppression partout, le peuple foulé aux pieds des puissants, la misère, la souffrance, le désespoir dans les villes et dans les campagnes: tel est le tableau du moyen âge que nous offre M. Antony
(1) La vie au temps des libres prêcheurs^ ou les devuDciers de Luther et de Babelais ; croyances, usages, mœurs intimes des quatorzième, quinzième et seizième siècles , par Antony Méray. 2 volumes in-8o écu. Paris, A. Claudin, libraire-éditeur, 3, rue Guénégaud. — 2« Edition.
Méray. Pour montrer Fexactitude de sa peinture, il invoque le témoignage des chroniqueurs et des sermonnaires de cette sombre époque.
Les deux volumes que nous étudions sont remplis de citations curieuses, empruntées souvent à des auteurs peu connus et dont les œuvres sont introuvables. Toutes ces citations s'accordent entre elles pour présenter le moyen âge sous les couleurs les plus lugubres. La vie était si dure et si lourde, que, sans la crainte de Tenfer, on s'en serait débarrassé comme d'un douloureux et insupportable fardeau. Au milieu de Tiniquité universelle, tout sentiment de moralité se perdait; le désespoir changeait les honnêtes gens en bandits. « Souvent, dit une chronique des dernières années du roi Charles VI, on se plaignoit aux seigneurs des maux que faisoient leurs gens d'armes; mais ils ne faisoient que s'en moquer ou rire, et faisoient leurs gens pis trop que devant, dont le plus des laboureurs cessèrent de labourer et furent comme désespérez, et laissèrent femmes et enfants, en disant l'ung à l'aultre : Que ferons-nous ? Mettons tout dans la main du diable ; ne nous chault que nous devenions ; autant vault faire pis qu'on peult comme du mieux. Et pour ce faisons du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peust-on que tuer ou que pendre ; car par le faulx gouvernement des traistres gouverneurs, il nous faut renyer femmes, enfants et fouir aux bois comme bestes égarées. »
Ces temps de calamités et d'angoisses étaient
aussi des temps d^ignorance, de fanatisme et de superstitions.
Aux yeux des hommes du moyen âge, la terre était et demeura Jusqu'à la découverte de Christophe Colomb, une surface plane, immobile, placée sous une cloche d'azur à apparence cristalline, dont on avait fait la brillante frontière du ciel; on la supposa ainsi isolée et emprisonnée, jusqu'aux révélations du télescope, jusqu'à l'apparition du Niintiiis sydereus de Galilée, ce prfemier lever du rideau qui cachait le spectacle de la vie universelle.
Etoiles et planètes étaient de simples ornements d'or disposés sur nos têtes, sans mouvement et sans autre utilité que d'égayer par leur éclat les nuits de cette pauvre terre (i).
Dans ce système on divisait l'univers en trois parties distinctes, mais juxtaposées,par les bords. Dans la région suprême, Dieu régnait au milieu de la cour céleste : anges, archanges et séraphins. Dans la partie inférieure était l'enfer où trônaient Lucifer et ses légions, et qu'avoisinait le purgatoire. Au milieu de ces deux royaumes, celui du bien et celui du mal, se trouvait la terre, entresol de l'édifice intégral, où luttait Thomme tiraillé alternativemeitt par les envoyés des deux autres demeures. Ceux-ci
(1) « Dieu fit deux grands corps lumineux ; l'un pour présider au jour, l'autre pour présider à la nuit.
« Il fit aussi les étoiles ;
«< Et il les plaça dans le ciel pour luire sur la terre, pour séparer la lumière d'avec les ténèbres ;
(i Et Dieu vit que cela était bien. »
{Genèse^ ch. lef.)
i6 HÉRÉTIOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
jouissaient du pouvoir de se Iransporler auprès de rhomme avec la rapidité de Téclair.
Cette singulière idée de TUnivers, cette notion des rapports de Thorame avec les forces célestes et les puissances infernales, exercent, sous le moyen âge, une influence immense. La démonologie et Tangéologie sont les deux grandes et importantes sciences de cette période deThistoire. A vrai dire, le « naturel » n'existe pas, le surnaturel domine ef déborde de toutes parts. Comment se concilier les faveurs de Dieu et de ses envoyés? Comment se soustraire à Faction du diable et de ses satellites? Tout est là. Les anges, les saints, pouvaient combler de bienfaits leurs fervents, les démons pouvaient accabler de maux les êtres humains qui donnaient prise à leur malfaisant génie. Saint Roch garantissait de la peste; saint Uldarijc préservait la gerbe des dents de rats; saint Hubert guérissait de la rage; saint Vincent chargeait de raisins les vignes de ses amis; saint Antoine de Padoue faisait retrouver les objets perdus. Aussi on apportait, sans compter, les riches off'randes aux abbayes, aux chanoineries, aux établissements hospitaliers placés sous la protection de C3S saints tout-puissants. N'avaient-ils pas, enlre mille autres pouvoirs, celui de guérir, de préserver, féconder, raccourcir, rallonger chacune des parties du corps humain de Tun et l'autre sexe?
On leur adressaitdes prières, des requêtes:
Dévotement je te requiers Qu'il te plaise de nettoyer Mon corps de loute maladie.
LES DEVANCIKRS DE LUTDER. '"
Par tes vertus et sainctetez.
Des reins pierres grosses et dures Sont boutez hors et démettez, De toutes pôvres créatures, Et gravelie pareillement, Doulce dame, tu fais yssir De maintes gens, incontinent.. ,
De même que Tastronomie n'était guère que de l'astrologie, de même la médecine devait être, et était surtout, de la sorcellerie, de la magie, de la théologie.
Quelles furent les protestations qui s'élevèrent, avant la réforme du seizième siècle, contre les injustices et les ignorances du moyen âge ? Contre les seigneurs, les gens d'armes, les hommes de finances, il y eut les plaintes et les cris d'indignation du peuple et des poètes. Des révoltes éclataient ot furent étouffées dans le sang. Contre l'Église et les superstitions ecclésiastiques se dressèrent les hérésies. Les hérétiques se passèrent de main en main le flambeau qui jette quelques lueurs sur les ténèbres du moyen âge. C'est l'hérésie qui, pendant des siècles, a eu, au milieu de nous, le dépôt de la vérité. A côté des hérétiques proscrits, maudits, emprisonnés, torturés, mis à mort, on peut placer quelques-uns des moines prêcheurs, des orateurs errants du quatorzième et du quinzième siècle.
« Certains ordres monastiques, remarque M. Antony Méray, primitivement organisés pour servir
f 18 HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES. *
d'auxiliaires à Tautorité et à la superstition, devinrent les avocats do la cause du faible, les surveillants et les dénonciateurs des excès des princes, des prélats, des seigneurs, des opulents, des tyrans de toutes sortes. » N'était-ce pas un prédécesseur de Luther, ce Geiler de Kaisersberg qui disait à ses auditeurs des bords du Rhin : « Nous touchons à une grande réforme de TEglise et de ses pouvoirs, elle s'approche; moi je ne la verrai pas, mais les jeunes d'entre vous la verront. L'heure des bons conseils sera passée pour les coupables, il ne sera plus temps pour eux de s'amender eux-mêmes. »
N'étaient-ce pas des précurseurs de la Réforme, des ancêtres de Rabelais, ce Michel Ménot, cet Olivier Maillard, qui flétrissaient avec une liberté d'expression voisine du cynisme les mœurs de l'Eglise et apostrophaient en ces termes les seigneurs, les princes et les rois : « Qu'en dites-vous, seigneur, estes-vous de la part de Dieu?... Le prince, la princesse, eu estes-vous? Baissez le front! Gentilshommes, jeunes gaudisseurs, en estes-vous? Baissez le front! Et vous, jeunes gens, fines femelles de court, en estes-vous?... Baissez le front! Votre chambre est toute marquée avec les dyables. »
M. Antony Méray appuie son opinion de l'autorité du consciencieux Henri Martin :
« Ona tropdédaigné, écrit notre greffier national, ces humbles précurseurs des orateurs sacrés du dixseptième siècle; la familiarité souvent triviale et cynique oii ils tombent était inévitable aune époque où le style soutenu était encore à naître, où lesélé-
ments du langage n'étaient ni dégagés, ni classés. Ce fumier de nos vieux sermonnaires contient bien de l'or pur; on y rencontre une profusion de fortes pensées, de vives images, des plaisanteries acérées et tranchantes, de véhémentes apostrophes, d'apologues ingénieux où ont puisé plus d'une fois les orateurs de la chaire moderne et les écrivains les plus originaux de notre littérature : Rabelais et La Fontaine, par exemple; mais ce qui recommande surtout nos vieux sermonnaires à l'estime de la postérité, c'est leur sympathie énergique pour les souffrances du peuple et la généreuse audace de leur attaque contre les vices des grands, des prélats, des gens de foi, de tous les oppresseurs des pauvres et des faibles. Jamais la liberté de la chaire n'a été poussée aussi loin. »
Il est difficile de ne pas s'incliner devant une telle autorité et devant les preuves apportées par M. Antony Méray. Je me permettrai, cependant, de formuler plus d'une réserve et de présenter quelques objections. Je ne crois pas que les frères mendiants, les libres prêcheurs méritent tous les éloges qu'on leur accorde, et j'estime que c'est seulement par abus de langage qu'on les appelle précurseurs de Luther et de Rabelais.
Tout d'abord, il faut remarquer que les esprits indépendants du moyen âge tinrent en complet mépris ces frères prêcheurs. Le Roman de la Rose revient à plusieurs reprises sur leur hypocrisie :
Vous ne cognoistrez point aux robbes Les faux traistres tous pleins de lobbes.
Parquoy leurs faicts faut regarder^ Si d'eux bien vous voulez garder.
Les premiers réformés ne se sont pas montrés plus bienveillants à leur égard. Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote^ se moque « de leurs méchants propos, de leur ignorance et de leur malice. » Il n'a guère que des brocards pour « frère Olivier Maillard, frère Michel Menot et frère Michel Borelela. » A son tour, Rabelais ne parle d'eux qu'avec dédain et railleries. Et comment en aurait-il été autrement? Les réformateurs avaient des idées, une philosophie, une foi. Rabelais cachait sous Ténormité de ses plaisanteries toute une conception de la vie humaine. Pour les premiers réformés, le salut, le bonheur dans celte vie et dans la vie future, dépendaient de la pureté et de la liberté de la conscience unies à la foi en Dieu et en son Fils. Rabelais, lui, croyait à la bonté de la nature humaine, à l'excellence de la liberté et de la vérité. « Fais ce que tu voudras; développe et féconde toutes les énergies qui sont en toi, » telles étaient les deux maximes essentielles de ce grand optimiste. Pour transformer les frères mendiants en devanciers de Luther et de Rabelais, il faut ne voir dans la Réforme que le libre examen (et encore !), et dans Rabelais que le cynisme du style et la joyeuseté des propos et des anecdotes!
Il n'y a guère autre chose, en effet, dans les œuvres des libres prêcheurs, que des invectives, des plaisanteries licencieuses et des extravagances. Le plus célèbre d'entre eux, Michel Menot, émaille ses
discours religieux clé bouffonneries qui, plus tard, auraient paru trop fortes, même à la foire de Saint- Germain. Il raconte que Jésus-Christ ne permit point à saint Pierre d'user de son épée, parce qu'il n*en « sçavait pas jouer. » Voici quel commentaire il donne de la multiplication des pains : « Ce dîner de Notre-Seigneur était semblable à un dîner du Limousin. Dans ce pays, après qu'on a bien bu et bien mangé, on va boire à la rivière à tirelarigaud. Vous voyez bien aussi en Beauce et en Champagne qu'ils se mettront contre un mur et tireront bien six livres de pain de leur besace, sans boire une seule fois : voire même s'ils ont unechopine de vin auprès d'eux, ils feront conscience de regarder ce qu'il y a dedans. Les Français ne font pas cela, et principalement. les Picards, qui, après avoir payé leur hoste, boiront bien encore c|u vin pour six patars, etc. »
Ces pitoyables facéties transformaient le prédicateur en bouffon, à qui on pardonnait quelques âpretés de langage, parce qu'il faisait rire. Tels parurent, plus tard, les prédicateurs populaires de la Ligue, et, sous Anne d'Autriche , ce petit Père André , orateur sacré du genre « falot », qui obtint des succès de curiosité et de scandale en apportant dans la chaire le langage des halles et la rhétorique des cabarets. C'est lui qui s'avisa un jour de comparer les quatre docteurs de l'Église latine aux quatre rois de notre jeu de cartes. Saint Augustin, disait-il, est le roi de cœur par sa grande charité; saint Ambroise est le roi de trèfle par les fleurs de son éloquence, saint Jérôme est le roi de pique par son style mor-
dant, saint Grégoire est le roi de carreau par son peu d'élévation. Cette bouffonnerie est tout à fait dans le ton et dans le goût des frères prêcheurs.
M. Antony Méray a noté et relevé soigneusement chez eux, non seulement les joyeusetés, mais encore et surtout les hardiesses de pensées et de langage. Il en est plus d'une qui ne manque ni de courage, ni d'éloquence, comme, . par exemple, cette apostrophe du moine Jacques Legrand à la reine Isabelle qui entrait dans Téglise, la tête superbement chargée de hennins élevés, la poitrine nue à l'excès :
« folle reine! Abaissez lès cornes de vos hennins! recouvrez votre chair provocatrice! Quittez pour un instant vos ornements royaux, et, mêlée, sous des habits ordinaires, aux bonnes gens des rues de Paris, écoutez ce qu'on dit de la cour. Vous saurez ce qu^on pense de vous. »
De tels accents, s'ajoutant aux facéties que nous avons citées, ne suffisent pas à faire des libres prêcheurs les ancêtres de Luther et de Rabelais; mais ils permettent de les appeler les devanciers des prédicateurs de la ligue, les modèles et les maîtres du Petit Père André et des excentriques de la chaire.
. Qui Taurail cru : Clément Marot est un des calomniés de riiistoire! On a mis en doute la sincéiilé de ses convictions et la dignité de sa vie . Esprit léger, frivole, libertin, a-t-on dit de lui, il a mérité, tour à tour, les flétrissures des écrivains catholiques, les sévérités de Calvin et de Théodore de Bèze, les ri-r gueurs de la critique contemporaine. Sa jeunesse se passe, au milieu des scandales d'une cour corrompue ; il publie des vers cyniques, devient l'amant de la duchesse d'Alençon, embrasse par bel esprit cl par galanterie le parti de la Réforme. « Comment n'eùt-il pas été de ce parti? » écrit M. Nisard, dans son Histoire de la littérature française , « C*était celui des gens d'esprit et des dames. » Des convictions acceptées pour des motifs si futiles ne sauraient
(1) Clément Marot et le psautier huguenot, étude historique, littéraire, musicale et bibliographique, par 0. Doueu. — Paris, imprimerie nationale.
être sérieuses ni durables. Aussi Marot ne tardet-il pas à les abjurer solennellement à Lyon, entre les mains du cardinal de Tournon. Plus tard, il abjure son abjuration, se transforme de nouveau en
protestant, et vient habitera Genève. Là, les désordres de sa vie Texposent aux supplices les plus cruels; pour y échapper, Marot se rend en Piémont, et va mourir de misère à Turin, après avoir pratiqué ce qu'Ovide appelle le (< Turpe senilis amor (i). »
Telle est la légende. L'histoire vraie est plus pure et plus noble. Un écrivain de grand savoir, un érudit patient et sagace, M. Douen, Ta racontée dans un remarquable volume, qui renferme, en outre, sur la transformation de la musique au xvi® siècle, des documents de premier ordre, dignes d'une étude spéciale.
Le poète Jehan Marot, a escripvain de la reine Anne de Bretagne » et^ plus lard, valet de chambre de François P% n'eut qu'un fils, qui naquit à Cahors, vers 1497. Amené à Paris, alors qu'il n'avait pas encore dix ans, le jeune Clément fut placé par son père chez un homme de loi. Qu'y fil-il? Rien qui vaille. Il s'occupa surtout des Mystères ou Farces que représentaient les Enfants sans souci. Doué d'une belle voix, amoureux de vers et de chansons, il rima de très bonne heure, composa, dès l'âge de quinze ans, des ballades et des allégories. En 1518,
(1) Nisard, Histoire de la littérature française^ t. I", p. 214. Paris, 1863.
CLÉ>ffiNT MAROT. 25
nous le trouvons à la cour, occupant auprès de la sœur de François I", Marguerite, duchesse d*Alençon, les fonctions de valet de chambre. De co moment date la vive affection que la douce et intelligente princesse voua au poète. Clément Marot écrivit, coup sur coup, plusieurs éloges de Marguerite :
Corps féminin, cueur d*homme et teste d'ange.
Ces effusions de reconnaissance, ces tendresses littéraires ont donné lieu à la fable des amours de Marguerite et de Marot, inventée par Tabbé Lenglet- Dufresnoy, répétée par Y Almanach des Muses et mise k néant par M. Génin dans la judicieuse notice qu'il a placée en tête des Lettres de la reine de Navarre. Le ton que prend le poète en parlant à la duchesse d'Alençon suffit à faire justice des imaginations trop galantes de Tabbé Lenglet-Dufresnoy. Dans une lettre qu'il adresse à la princesse, au mois d'octobre 1521, Marot parle un langage élevé, austère, mystique. Les expressions de « vie éternelle, prières, eau de grâce. Seigneur et Rédempteur Jésus, » se rencontrent dans cette épître. Preuve évidente, dit M. Douen, que le poète n'était ni le soudard sans vergogne, ni le courtisan débauché qu'on a coutume de voir en lui. Déjà il s'inquiétait des nouveautés religieuses qui apparaissaient. Il écrivait V Oraison devant le crucifix y la Ballade de paix et de victoire, dont l'inspiration et l'accent rappellent le mysticisme de Briçonnet.
N'est-il pas vrai que ces simples constatations
littéraires ont Fair, lorsqu'il s'agit de Marot, d'une étrangeté et d'un paradoxe? Marot à vingt-quatre ans poète religieux! Marot l'un des premiers apô- Ires de la Réforme en France! Cet étonnement a pour cause la distraction des biographes et des critiques qui, ayant à raconter la vie et à juger les écrits du poète de Galiors, n'ont été attentifs qu'à nous parler de ses épigrammes, de ses contes, dé ses écrits lestes et joyeux.
Et pourtant Marot fut, dans toute la force du terme, uq persévérant et courageux martyr. Mais quoi! n'est-ce pas notre coutume de ne croire qu'à l'héroïsme de ceux qui se présentent à nous avec des attitudes solennelles? On dirait que, pour nous, il y a incompatibilité entre la grâce, l'esprit et la grandeur, et que le poète du sourire ne saurait jamais être le héros de la conscience? Dès 1326, Marot, dénoncé par la Sorbonne pour avoir attaqué l'Eglise, dans des vers sur « l'inconstance d'Isabeau », est arrêté et enfermé auChâtelet. Il pouvait payer ce méfait de sa vie. L'intervention d'un évêque à demi hérétique, Louis Guillard, évêque de Chartres, le sauva à grand'peine. Il passa de la prison du Châtelet à la prison moins cruelle de l'hôtellerie de l'Aigle, où il composa contre les persécuteurs et les prisons du temps le plus énergiquede ses écrits : l'Enfer,
Là les plus grands les plus petits destruysent... Là sans argent poureté n'a raison.
Au retour de la captivité de Madrid, François P
fit mettre en liberté le poète dont il aimait le talent. Celui-ci le remercia par des vers charmants, et usa de sa liberté pour attaquer les juges iniques qui avaient condamné à mort le surintendant des finances de Semblançay. Tout le monde connaît cette admirable épi gramme :
Lorsque Maillart, juge d'enfer, menait
A Montfaucon Semblançay Tàme rendre,
A votre avis, lequel des deux tenait
Meilleur maintien? Pour le vous faire entendre,
Maillart semblait Thomme qui mort va prendre;
Et Semblançay fut si ferme vieillard,
Que l'on cuydait, pour vrai, qu'il menât pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillart.
Marot fit plus que railler les juges pervers; il attaqua le guet en personne, et par amitié, par religion ou par indignation, il arracha des mains des soldats un prisonnier qu'ils conduisaient en lieu sûr. Remis en prison pour cette équipée, il ne resta captif que quelques semaines, puis publia des poésies dogmatiques comme la Complainte de Robei'tet, « 11 est surprenant, dit à cette occasion M. Douen, que les écrivains qui ont tant parlé de Marot, ne se soient point aperçus que le fond de ses œuvres et de sa pensée est un spiritualisme religieux et pratique, et non ce dévergondage d'imagination qui règne dans ses pièces indécentes moins nombreuses qu'on ne le croit, et surtout dans les épigrammes dont quelques-unes lui ont été faussement attribuées. »
Les hérésies rimées du poète; les moqueries an-
i28 , HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
licléricales qu'il jeta à pleines mains dans son Epistre du coq-à-Vâne^ lui valurent, pour la troisième fois, des tracasseries et des persécutions. A la fin de Tannée 1528, il fut obligé de se retirer à Cahors. Deux ans plus tard, pendant quil était gravement malade, nouveau procès en hérésie. Le lundi 18 mai 1531, la cour du Parlement, présidée par Pierre Lizot, désigne les conseillers Nicole Hennequin et Jehan Tronson pour instruire le procès de maîtres Laurent et Loys Maigret, André Leroy, Clément Marot et leurs complices, « chargés d'avoir mangé de la chair durant le temps de karesme et autres jours prohibés ».
Ces périls sans cesse renaissants n'effrayaient pas Tâme du poète. Au risque du bûcher, il écrit le Sermon du bon pasteur et enlreprend, en 1333, la traduction des psaumes de David. En 1535 il figure en tète de la liste des luthériens fugitifs sommés de rentrer à Paris, sous trois jours, à peine de bannissement et du feu. Sur le conseil de ses amis, il se rend alors auprès de la reine de Navarre. Là même il ne se sentit pas en sûreté, et craignant que Marguerite ne fût définitivement impuissante à le garantir de Ja colère du roi, il résolut de gagner l'Italie et d'aller à la cour de Renée, duchesse de Ferrare. Celle-ci accueillait volontiers les Français qui y par crainte du façot, quittaient leur patrie. Elle se montra compatissante et gracieuse pour le poète proscrit. De Ferrare, Marot adressa à François I" une admirable épître, vaillante, héroïque et qui n a presque jamais été citée :
Seigneur Dieu, permettez-moi de croire Que réservé m'avez à votre gloire ..
Puisque n'avez voulu doncq condescendre Que ma chair vile ait été mise en cendre, Faictes au moins, tant que seray vivant, Qu'à votre honneur soit ma plume escrivant!
Que deviennent, en présence de cette poésie et de cette fierté d'âme, des assertions comme celle-ci, qui se rencontre dans le livre de M. Paul Albert sur la Littérature française des origines au dix-septième siècle : « Les natures fortes se retrempent dans 1 infortune; elles y trouvent un aiguillon qui les réveille; la vie leur apparaît sous une autre face. Marot^ lui^ perd tout ressort ; la transformation ne se fait pas; il veut toujours rire et folâtrer, il ne le peut plus. Les années et les épreuves arrivent, et le sérieux n'arrive pas! »
Notre poète, au contraire, se fit remarquer à Ferrare par l'élévation de son caractère. Il écrivit pour consoler Renée, en butte aux mauvais traitements de son mari, des vers d'une douceur charmante :
Courage doncq, en Tair je veoy la nue
Qui çà et là s'écarte et diminue.
Pour faire place au beau temps qui approche.
Pendant que Marot adressait des consolations à Renée, un arrêt d'expulsion contre les Français résidant à Ferrare était rendu à la sollicitation du pape Paul IH. Le poète dut reprendre encore ce chemin de l'exil qu'il avait si souvent parcouru. Il choisit Venise pour lieu de son refuge. A peine y
était-il installé qu'on lui permit de revenir en France. Fut-ce, comme on l^a dit, au prix d'une abjuration? M. Douen, qui discute longuement ce point, prouve que Marot ne se rendit coupable d'aucune défaillance.
Il avait à peine passé quelques années dans sa patrie quand les persécutions recommencèrent. Le 30 août 1540, un édit royal enjoignit aux Parlements, toutes affaires cessantes, de poursuivre les hérétiques « comme séditieux et conspirateurs occultes contre la prospérité de l'Etat, laquelle dépend principalement de l'intégrité de la foy catholique ». Marot, qui venait de faire imprimer sa traduction des Trente pseaulmes^ se sentit menacé et prit la fuite pour échapper au bûcher. Il quittait cette fois la France pour ne plus la revoir, laissant derrière lui sa femme, privée de tout soutien, sa fille, qui allait devenir la proie des convertisseurs, et un petit enfant encore à la mamelle.
Il se dirigea sur Genève : c'était changer d'enfer. L'âpre et dur génie de Calvin planait sur la ville huguenote. Malheur à qui déplaisait au réformateur, à qui heurtait ses opinions! Bolsec, Gribaldo, Thivent Bellot, Robert le Tourneur furent bannis comme hérétiques; Antoine Narbert eut la langue percée d'un fer rouge pour avoir proféré, étant ivre, des injures contre Calvin et les ministres; Denis Billonet fut marqué an front d'un fer chaud, Matthieu Antoine fut proscrit pour avoir dit qu'il ne fallait pas brûler les hérétiques. D'autres furent condamnés à mort : Gruet pour crime politique et
CLÉMENT NAROT. 31
blasphème, Monnet pour profanations bibliques, Antoine d'Argillères pour avoir, huit ans auparavant, pris en chaire, à Pont-de-Veyle en Bresse, le parti de Servet contre Calvin.
J'abrège cette liste des persécutés. Calvin, ennemi de la joie et du rire, avait fait adopter à Genève des lois somptuaires qui n'eussent pas été désavouées par Lycurgue : proscription des ornements d'or ou d'argent et des pierreries; interdiction des habits de soie ou de velours aux gens de basse condition ; réglementation de la forme des vêtements et des chapeaux ; défense aux hommes de porter les cheveux longs, aux femmes de les friser, fixation du nombre des plats et desserts des festins de noce et des personnes qui peuvent y assister, etc. Comment Marot poète, artiste homme d'esprit, pouvait-il vivre dans un tel milieu? Il s'y occupa à traduire de nouveaux psaumes. Malheureusement il arriva qu'un jour, pour se distraire, il se permit une partie de tric-trac avec son ami Bonivard. De là grand émoi et scandale. Bonivard fut cité devant le consistoire et Marot quitta Genève au plus vite.
Où irait-il, ce proscrit de toutes les Eglises? Il gagna la Savoie, se réfugia à Turin, y vécut pauvre et souffrant, et, après une courte maladie, il y mourut à peine âgé de quarante-sept ans. Le bruit se répandit qu'il avait été empoisonné.
J'ai tenu à résumer aussi exactement que possible les faits mis en lumière par M. Douen et à présenter, d'après lui, un portrait du poète qui diffère sensiblement de celui qu'on a coutume de montrer. Ce
portrait est-il ressemblant et fidèle? Sans doute, le savant historien a victorieusement réfuté la légende fâcheuse qui faisait de Marot un type de légèreté et de libertinage; mais n'at-il pas trop abondé dans son propre sens? N'a-t-il pas trop présenté le poète des Elégies et des Epigrammes comme une sorte d'évangéliste, de protestant libéral avant la lettre? Le gentil Marôt n'apparaît guère, il n'apparaît pas assez dans le livre de M. Douen. Et pourtant c'est le poète voluptueux et caustique, l'auteur de tant de jolis contes, de tant de vives epigrammes, le successeur et l'héritier de Villon, le maître, à certains égards, de La Fontaine et de Voltaire, le gascon railleur et rieur qui est resté cher à la postérité. Qui l'a surpassé dans l'art de demander avec grâce un argent qu'il promet de.... ne pas rendre, ou de rendre
Dès qu'on verra tout le monde content.
Où trouver une verve plus exquise que celle qui se rencontre dans YEpÙre au roi pour le délivrer de prison :
Trois grands pendards vinrent à l'estourdie En ce palais, me dire en désarroy :
Nous vous faisons prisonnier par le roy.
Sur mes deux bras ils ont la main posée.
Et m'ont mené ainsi qu'une espousée, Non pas ainsi, mais plus roide un petit.
Qui a raconté d'un ton plus plaisant les mauvais tours des valets et, en particulier, de
son valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart d*une lieue à la ronde, Au demeurant le meilleur fils du monde.
Et quel Daturel dans le Oui et le Nenni; quelle délicatesse dans Tépigramme qui commence par ce vers :
Amour trouva celle qui m'est amère.
Il est vrai que le poète de ces jolis vers, Técrivain que nul n'a surpassé dans Tart de demander, de remercier, de railler et de médire, était connu de tous. M. Douen a tenu à ne pas marcher, après tant d'autres, dans les sentiers battus et riants; il en a découvert de nouveaux plus escarpés et plus austères. Je Ten félicite, mais, peul-être, certains lecteurs trouveront qu'il s'est trop complu dans ses découvertes.
Au surplus, je crains que le savant auteur de la seule biographie complète que nous possédions sur Marot n'ait exagéré le mérite des vers lyriques de son poète. Je viens de relire les psaumes de Marot; ils valent mieux que leur réputation littéraire; mais c'est si peu dire! En général, ils sont secs, lourds ou prosaïques. M. Douen, qui est à la fois un lettré, un musicien et un hébraïsant, vante beaucoup la fidélité des traductions de Marot. C'est un mince mérite, au point de vue de la poésie. Si Boileau a pu se moquer de Du Bartas,
Dont la muse, en français, parla grec et latin,
il n'y a pas trop à féliciter Marot d'avoir souvent parlé hébreu en français. C'est surtout quand il s'agit de littérature qu'on doit mettre en application le mot célèbre de Bunsen : « Il faut traduire le sémitique en japhétique. »
Il y aurait, d'ailleurs, injustice à ne pas reconnaître que, sur ce point particulier de la traduction des psaumes, comme sur tous les autres points, M. Douen a fait des remarques originales, intéres- • santés et dont il sera impossible de ne pas tenir compte à l'avenir. 11 a signalé, après M. Félix Bovet, la variété et la richesse de rythmes poétiques qui se rencontrent dans les psaumes. Saviez-vous, pour ne citer qu'un seul exemple, que le rythme de Sara la baigneuse eût été originairement inventé pour le psaume XXXVIIP :
Seigneur Dieu, ne m'abandonne, Moy, personne Dechassée d'un chacun, Loing de moy la grâce tienne,
Ne se tienne : D'ailleurs n'ay espoir aucun.
M. Douen, dans les dernières pages qu'il a consacrées à la vie de Marot, parle, avec éloquence, de l'injustice des hommes à l'égard du pauvre poète si souvent banni, emprisonné, persécuté; du croyant qui, pour sa foi, supporta les plus dures tribulations, connut les affreuses angoisses, vécut dans la misère et mourut dans le dénûment. « On célèbre sans cesse, écrit-il, la grandeur d'âme de
Calvin et on insiste toujours sur la pusillanimité de Marot, « et pourtant il faut reconnaître que Marot « vit de près le bûcher, que Calvin ne vit jamais que « de loin; que le poète faillit y monter à plusieurs < reprises pour sa foi, tandis que celle du réforma- « teur y faisait monter les autres. » Ces plaintes, ces récriminations du savant biographe ne sont que trop justifiées; mais il va trop loin lorsqu'il regrette que la destinée littéraire de Marot n'ait pas été plus belle. Cette destinée nous paraît, au contraire, Tune des plus heureuses et des plus enviables qu'il soit possible de citer . Marot, comme poète aimable et gracieux, est resté le chef et le représentant d'une école qui porte son nom, Vécole marotiqiie. Il a eu pour admirateurs, pour imitateurs et pour élèves des hommes qui s'appellent La Fontaine, Jean - Baptiste Rousseau, Chaulieu, Voltaire. Le délicat ami du pauvre Scarron et du poète Sarrazin, le fin lettré Charleval lui a consacré ces jolis vers :
Les œuvres Je maître Marot Ne sont pas gibier à dévote, Je vous les prête seulement, Gardez bien qu'on ne vous les ôte.
Si quelqu'un vous les escamote, Je le donne au diable Astarot.
D'autres sont fous de leur marotte, Moi je suis fou de mon Marot.
Comme poète grave, Marot a eu une bonne fortune plus rare et plus haute encore, — une bonne fortune supérieure à son génie . Ces psaumes qu'il
a composés par esprit de piété plus encore que par inspiration poétique, ont été, pendant trois siècles, la consolation et Tespérance de tout un peuple. Les protestants persécutés les chantaient dans les prisons, sur les chemins de l'exil et jusque dans les flammes du bûcher. C'était en les chantant qu'ils marchaient au combat, c'était en les chantant qu'ils se consolaient et qu'ils oubliaient leurs souffrances. Au milieu des galères, des couvents regorgeant de prisonniers dont le seul crime était d'être restés fidèles à la voix de la conscience ; dans le Châtelet, la Bastille, les donjons de Vincennes, les îles Sainte- Marguerite, de Guise, de Ham, dePont-de- l'Arche, de la tour de Constance, remplis de martyrs, les strophes des chants sacrés retentissaient comme un appel à la justice, comme un cri de foi indomptable en la vérité et en la miséricorde éternelles. Avoir été l'agrément des lettrés, le consolateur des misérables, la force des héros du devoir, l'inspiration et la poésie des multitudes religieuses, n'est-ce pas avoir eu en partage la plus noble des destinées?
Demandez aux lecteurs habituels de Rabelais quelles sont les plus belles pages du Pantagruel ; ils n'oublieront pas de vous citer l'apostrophe célèbre, si admirée de Voltaire, sur le danger de toucher aux gens d'Eglise : « Homme de bien, frappe, féris, lue et meurtris tous rois et princes du monde, en trahison, par venin, ou austrement quand tu voudras; déniche des cieux les anges, de tout auras pardon du Papegaut : à ces sacrés oiseaux ne touche, d'autant qu'aimes la vie, le profit, le bien, tant de toy que de tes parents et amis vifs et trépassés ; encore ceux qui d'eux naistraient en sentiraient infortune. »
Parmi les passages admirés du Pantagruel^ les
(1) Simples notes sur la vie de François Rabelais par le bibliophile Jacob, publiées par les soins du comité pour l'érection d'une statue à Rabelais dans la ville de Ghinon. — Paris, Librairie des bibliophiles, 1879.
fidèles de Rabelais se garderaient bien d'orne lire la description de Tîle Sonnante avec ses oiseaux grands, beaux et polis à Tadvenant : « Leur pennage nous mettoiten resverie, lequel aucuns avoient tout blanc, autres tout noir, autres tout gris, autres mi parti de blanc et noir^ autres tout rouge, autre partie de blanc et de bleu : c*étoit belle chose de les voir. Les masles ils nommoient Clergaux, Monagaux, Prestresgaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux et Papegaut qui est unique en son espèce... N'ayez peur que vin et vivres icy défaillent, car quand le ciel seroit d'airain et la terre de fer, encores vivres ne nous faudroient, fust ce par ce sept, voire huit ans plus longtemps que ne dura la famine en Egypte. Beuvons ensemble par Jjon accord de charité. Diable, s*escria Panurge, tant vous avez d'aise en ce monde ! En l'autre, respondit iEditue, en aurons nous bien davantage. »
On indiquerait aussi l'oracle rendu par la dive bouteille : « Panurge escoutoit d'une oreille en silence; Bacbuc se tenoit près de luy agenouillée ; quand de la sacrée bouteille issit un bruit tel que fait ungarot desbondant l'arbaleste ou en esté une forte pluye soudainement tombant. Lors fut ouy ce mot : Trinc, Rien de plus, respondit Bacbuc, car Trinc est un mot panamphée, célébré et entendu de toutes les nations et nous signili<5 beuvez. » On nommerait enfin, parmi les pages les plus saisissantes de l'œuvre du grand railleur^. les chapitres consacrés aux chats fourrés, à Grippeminaud, le juge inique, et à son éternel : Or ça! « Au son de la bourse com-
mencèrent tous les chats fourrés jouer des griphes comme si fussent violons demandés. Et tous s'escrièrent à haute voix disant : (le sont les espices, le procès fut bien bon, bien friand et bien espicé. »
Ces passages si célèbres se rencontrent dans ce qu'on appelle le cinquième livre de Rabelais. Commentateurs et biographes ont presque tous déclaré que ce cinquième livre était la conclusion nécessaire du Pantagruel. Voltaire, qui a si bien parlé du curé de Meudon, dans ses curieuses Lettres à Son Altesse Monseigneur le prince rfe***, sur Rabelais et sur d autres auteurs accusés d'avoir attaqué la religion chrétienne, n'élève pas un seul doute sur Tauthenticité du cinquième livre. MM. Barré, Paul Lacroix, Mayrargues, Guebhart, Eugène Noël, Nisard, Albert Réville, affirment qu'il est incontestablement de lui, sauf, peut-être, quelques additions et quelques relouches provenant d'une autre main. Et pourtant il n'y a aucune preuve, ni directe, ni indirecte, que ce cinquième livre soit de Rabelais, et tout démontre, au contraire, qu'il n'est pas de lui.
C'est en 1547 que parut le « tiers livre » de Pantagruel, aujourd'hui le quatrième de notre série. Rabelais avait alors cinquante-deux ans, si on adopte, comme l'indiquait le père Niceron, l'année 1493 pour date de sa naissance. Trois ans après, en 1351, le joyeux écrivain obtenait, par l'intermédiaire du cardinal de Guise, la cure de Meudon. Il mourait en 1553, laissant le renom d'un bon curé et d'un excellent prédicateur. On se ren-
dait en pèlerinage dans son église pour écouter ses sermons.
Plus de «euf années s'écoulent sans qu'on entende parler d'un nouvel ouvrage de Rabelais. Toutà coup, en 1562, paraît un in-S** de 32 feuillets sous ce titre : ((L'islesônante,par maistre François Rabelais, qui n'a point encore esté imprimée ne mise en lumière : en laquelle est continuée la navigation faite par Pantagruel, Panurge et aultres officiers. »
Cette publication, comprenant seize chapitres seulement, n^ renfermait aucune indication, aucun renseignement sur Rabelais ou ses manuscrits. Elle portail en tête du livre cette épigramme :
Rabelais est-il mort? Voicy encore un livre.
Non, sa meilleure part a repris ses esprits, Pour nous faire présent de l'un de ces escriLs, Qui le rend entre tous immortel, et fait vivre.
Nature Qulte.
L'auteur de ces vers, aussi mauvais qu'ambigus, avait-il voulu dire que la nouvelle publication était de Rabelais lui-même ou de quelqu'un qui avait emprunté son « esprit » ? On ne sait. Ce quelqu'un, qui se cachait sous le pseudonyme de Nature Quùe, était-ce le jurisconsulte ïiraqueau ou Jean Turquet? On a tour à tour prononcé ces deux noms, mais sans rien produire de décisif en faveur de Tun ou de l'autre. Deux ans après, en 1564, paraît en quarante-huit chapitres, cette fois, sans nom de lieu ni de libraire : « Le cinquiesmo et dernier livre des faicts et dits héroïques du bon Pantagruel,
composé par M. François Rabelais, docteur en médecine, auquel est contenu la Visitation de TOracle de la dive Bacbuc, et le mot de la bouteille, pour lequel avoir est entrepris tout ce long voyage. » Beaucoup plus tard, enfin, de nos jours, M. Paul Lacroix mettait en lumière un manuscrit de ce cinquième livre, qui fourmille de variantes et dont la fin diffère essentiellement de celle qui se rencontre dans les éditions imprimées. Ce manuscrit, qu'on peut voir à la bibliothèque nationale, n'est pas de la main de Rabelais.
Voilà tout ce qu'on sait sur ce cinquième livre. L'assertion mise en avant par quelques biographes que le manuscrit du dernier livre de Pantagruel avait été trouvé chez Rabelais, parmi ses papiers, ne repose absolument sur rien. De quel manuscrit s'agirait-il d'ailleurs ? Du manuscrit de Tlsle sonnante? Du cinquième livre en quarante-huit cliapitres, ou de celui que M. Lacroix nous fait connaître et qui devait en avoir soixante et dix?
Les contemporains de Rabelais protestèrent contre Tauthenticité de la publication nouvelle. Louis Guyon dit, dans ses Diverses leçons^ livre II, chapitre 3 : « Quant au livre dernier qu'on met entre ses œuvres, qui est intitulé l'Isle sonnante, qui semble à bon escient blasmer et se moquer des gens officiers de l'Eglise catholique, je proteste qu'il ne Ta pas composé, car il se fit longtemps après son décès. J'estois à Paris, lorsqu'il fut fait, et sais bien qui en fut l'auteur, qui n'estoit médecin. » Antoine Du Verdier, dans sa Prosopographie,
exprime la même opinion : « Sont sortis, dit-il, plusieurs livres sous le nom de Rabelais, ajoutés à ses œuvres, qui ne sont de luy, comme Vlsle son-nante, faite par un écolier do Valence, et autres. »
Tous les critiques sont d'accord pour reconnaître que Ylsle sonnante et les chapitres qui raccompagnent sont plus téméraires et plus violents contre TEglise catholique que le Gargantua et les trois livres du Pantagruel, Rabelais aurait-il choisi pour devenir plus agressif le moment où il sollicitait une cure, où il se rendait célèbre par ses prédications? Tous les critiques ont remarqué également qu'il y a, dans le cinquième livre, comme un souffle de protestantisme dont on chercherait vainement la trace dans les quatre premiers. Les excellents éditeurs et commentateurs de Rabelais, MM. Burgaud des Marets et Rathery, citent, à ce sujet, un passage de Colletet qu'il est bon de reproduire:
« Rabelais, tout libertin qu'il paraissoit aux yeux du monde, ne laissoit pas d'avoir de pieux et dévots sentiments et de defferer merveilleusement aux saintes constitutions de l'Eglise catholique et orthodoxe, qu'il reconnut toujours pour sa véritable mère, ce qui est si constant encore que Jean Calvin, ce grand hérésiarque, fit tout ce qu'il put pour l'attirer de son parly, mais en vain, et qu'ensuite il le traita d'impie et d'athée, comme on le void dans son Traité des scandales; si est-ce que, jugeant cette religion nouvelle et de Tinvention des hommes plutôt que de Dieu, il regimba contre elle, et se tint toujours ferme dans celle qu'il avoit reçue de
LE CiNQUIRME LIVRE DE RABELAIS. 43
ses pères. Et c'est ce qui obligea sans doute, ce grand et fameux sectateur de Calvin, Henri Estienne, de parler de lui de la sorte dans son Apologie d^Hérodote : « Quoyque François Rabelais semble esire des nostres, il jette souvent toutefois des pierres dans nostre jardin. »
Certes, il y aurait beaucoup h reprendre dons ces lignes de CoUetet, surtout en ce qui concerne l'orthodoxie catholique du curé de Meudon; mais en un point CoUetet a raison : jamais Rabelais n'a fait acte d'adhésion, et surtout d'adhésion ardente au protestantisme. Or, le cinquième livre est rempli de paroles et de sentiments protestants. Dès le prologue, il est question « de la folie antécédente, d'ond procède la sagesse subséquente. » Dès que Pauurge, dans l'île Sonnante, aperçoit le pape, il oublie toute raillerie, toute joyeuseté, et brutalement s'écrie : « En mal an soit la beste ! » Veut-il qualifier les procédés des juges de son temps, l'auteur du cinquième livre s'écrie : « Parmy eux, vice est vertu appelé, meschanceté est bonté surnommée, trahison a nom de feaulté, larrecin est dit libéralité, pillerie est leur devise, et par eux faite est trouvée bonne de tous les humains, excepté moy les hérétiques. » Tout le chapitre XI est écrit d'un style âpre et dur, avec la passion et le ressentiment d'une victime de l'inquisition ou des tribunaux persécuteurs du temps. Je n'ai .cité que quelques traits, j'en aurais pu produire un très grand nombre.
La conclusion fameuse, Trinc, cette invitation adressée à tous de s'approcher de la coupe et de
boire, est-elle autre chose que la reproduction, sous forme burlesque, du mot de TEvangile :
« Buvez-en tous! » Qu'on veuille bien examiner les derniers chapitres du Pantagruel et on y découvrira, dans le fatras des paroles grossières et ineptes, une théorie de la communion^ telle que l'entendaient les prolestants. Lorsque les voyageurs arrivent devant Toracle de la dive bouteille, ils se trouvent en présence d'une belle fontaine d'eau claire. La coutume alors dans TEglise était de présenter Teau aux communions laïques pour faire passer rhostie. Les réformateurs voulaient absolument du vin pour figurer le sang de Jésus-Christ. Mais les prêtres catholiques réservaient le vin pour eux et ne voulaient pas en faire boire aux séculiers .
Babuc offre à Panurge et à ses compagnons Teau de la fontaine en leur disant ces mots : « Jadis, un capitaine juif, docte et chevaleureux, conduisant son peuple par les déserts, en extrême famine, impêtra des cieux la manne, laquelle leur estoit de goût tel, par imagination, que par avant realement leur cstoient les viandes. Icy de mesme beuvaiis de ceste liqueur mirifique, sentirez goust de tel vin comme vous l'aurez imaginé. Or, imaginez et beuvez. Ce que nous fismes. Puis s^escria Panurge, disant : Par Dieu, c'est icy vin de Beaune, meilleur qu'oncques jamais je beus, ou je me donne à nouante et seize diables. » Mais ce bonheur imaginaire ne suffit bientôt plus aux voyageurs : la dive bouteille prononce le mot fatidique et tous, dès lors, peuvent se désaltérer à la fontaine où boit le grand pontife.
« Bacbuc mena Panurge au temple major, au lieu central, auquel estoit la vivifique fontaine. Là, tirant un gros livre d'argent, en forme d'un demy muy, ou d'un quart de sentences, le puisa dedans la fontaine, et luy dist : les philosophes, prescheurs et docteurs de vostre monde, vous paissent de belles paroles : icy, realement incorporons nos preceptions par la bouche. Partant, je vous dis : Lisez ce chapitre, entendez cette glose : je vous dis : Taslez ce chapitre, avaliez cette belle glose. Jadis, un antique prophète de la nation judaïque mangea un livre, et fut clerc jusqu'aux dents: présentement vous en boirez un et vous serez clerc jusques au foye... »
N'y a-t-il pas d'autres arguments pour montrer que Rabelais est étranger au cinquième livre? Il y en a encore et des plus probants. Ce livre est rempli d'inadvertances et d'erreurs inexplicables chez un auteur qui donne une suite à son ouvrage; très ordinaires s'il s'agit de quelqu'un qui imite et fait un pastiche. Tantôt l'écrivain, oubliant que Pantagruel a été témoin de tous les événements, fait raconter par les voyageurs leurs aventures au bon prince; tantôt il cite un volume de Scaligcr, paru en 1557, quatre ans après la mort de Rabelais !
C'est surtout dans le style et la façon de railler que se marque la différence entre l'écrivain du cinquième livre et le curé de Meudon. La prose de Rabelais est merveilleuse : elle est faite de clarté, d'harmonie, de richesse et de verve. Nul n'a possédé au même degré que lui le don de la période abondante etcadencée. Et quels francséclatsde rire ! Quelamour
de la gaieté pour la gaieté! Quel* brio, quelle invention dans la plaisanterie ! On sent, en lisant Rabelais, qu'on a affaire à un bon vivant, content d'être au monde, ami de tout ce qui satisfait les sens, fortifie et orne l'intelligence, sans méchanceté, sans fiel, sans âpre té, craignant les coups naturellement, habile à se tirer des mauvais pas, incomparable dans l'art de dire de grosses et grandes vérités sans blesser les puissances et sans les irriter, n'ayant, d'ailleurs, rien de systématique dans l'esprit, rien d'aigre, de sec ou de rugueux.
Chez l'auteur du cinquième livre, c'est une autre méthode et un autre style. Non pas qu'il manque de talent, il en a, et beaucoup ; mais c'est un talent dur et violent qui se plaît aux imaginations excessives ou répugantes, telles qu'on en rencontre dans les chapitres sur les apedeftes ou sur les chats fourrés, enragés et affamés de sang chrétien et vivant de corruption. Veut-il plaisanter? il lui arrive de débiter des ordures indignes de Rabelais, même dans les moments où celui-ci est, comme dit La Bruyère, « le charme de la canaille; » ou bien il se livre à des rapprochements sans gaieté, sots et pédants, tout à fait en dehors des habitudes et du génie de Fauteur du Gargantua^ entre les temps de jeune et les temps des verbes. Pathos, raideur, lourdeur déparent fréquemment les pages de ce cinquième livre, qui rachète quelques-uns de ses défauts par de réelles qualités de véhémence et d'énergie.
En résumé, deux points me paraissent acquis :
premièrement, le cinquième livre n'est pas de Rabelais, et n'a pas le droit de figurer parmi ses œuvres; ce livre est d'un ou de plusieurs auteurs gagnés aux doctrines de la Réforme. Parmi les personnages du XVI® siècle à qui on peut attribuer la paternité du cinquième livre, un de ceux qu'il faut citer tout d'abord, c'est Henri Estienne.
Je me permettrai de soumettre encore une remarque aux lecteurs de cette étude. Il s'est formé, dans ces dernières années, une école d'admirateurs de Rabelais, qui est en train d'altérer la physionomie du doux et grand Pantagrueliste. Les hommes de celte école font d'ordinaire de celui qui fut « bon raillard en son temps » une sorte d'apôtre humanitaire, un précurseur courageux de la Révolution, un adversaire intrépide de toutes les iniquités du passé. On a même écrit qu'il était un des héros et un des saints de la démocratie moderne. Un commentateur allemand a essayé de prouver que le voyage de Panurge et de ses compagnons, embarqués pour trouver la solution du problème que l'on sait, était un voyage myslique à la recherche de la vérité, et que Rabelais était un précurseur de Hegel!
Le souvenir du cinquième livre, les pages indignées qu'il renferme sur les juges prévaricateurs, le mot de la dive bouteille, — cette exhortation à boire que M. Louis Blanc regarde, dans son introduction à YHistoire de la Révolution française^ conime un appel à la fraternité des peuples, — n'ont pas été étrangers aux excentricités et aux exagérations des néo-rabelaisiens. La vérité est que l'au-
teur du Gargantua et du Pantagruel^ réfugié dans la cure de Meudon, prédicateur favori du duc et de la duchesse de Guise, ne s'inquiéta pas de donner une conclusion à son œuvre.
Est-ce à dire, pour cela, que Rabelais n'ait plus droit à la reconnaissance et à Tadmiralion de la postérité? En aucune façon. Tel qu'il est, conteur joyeux, philosophant à ses heures, mêlant des vérités hardies à des bouffonneries énormes, Rabelais mérite d'être honoré comme Tun des grands écrivains de la France, un de ses penseurs les plus humains. Ses vues, ses idées sur l'éducation sont d'un bon sens généreux, solide et exquis. J^appellerai volontiers ce précurseur et ce maître de La Fontaine et de Molière le plus grand de nos rieurs et le premier de nos optimistes. Mais j'ajouterai (et ce sera ma conclusion) que le cinquième livre ^ violent, mordant, d'une gaieté pénible et d'une tristesse altière et irritée, n'est pas de lui, et apparaît comme l'œuvre d'un calviniste amer et éloquent.
Le moment est-il bien choisi pour une publication favorable à la révocation de TÉdit de Nantes? M. Léon Aubineau Ta pensé; il a jugé que l'occasion était bonne pour affirmer que « toute la tradition de rÉglise consacre la légitimité de l'emploi de la force temporelle contre Terreur », et il a réédité, en un volume de 300 pages, une série d'arlicles publiés, il y a vingt ans, dans le journal l'Univers. M. Léon Aubineau cherche à établir dans ces articles que « Louis XIV obéissait à sa conscience et aux sentiments les plus impérieux et les plus élevés de son pouvoir royal en s'efforçant de ramener au giron de l'Eglise ses sujets dissidents; » il proclame que « les caractères de la vérité ont été rendus assez sensibles par la miséricorde de Dieu pour que le châtiment de ceux qui refusent de les voir soit juste et pour que ceux qui tentent de les altérer pour tromper les hommes simples ou passionnés,
soient de grands criminels. » Il affirme également que « le prince doit toujours hommage à la vérité, et qu'il est forcé de la défendre. » Cette défense est la condition de vie de tout pouvoir. « On a beau, ajoute-t-il, proclamer la tolérance et reconnaître là liberté des cultes et la liberté des consciences, il vient un jour où, sous peine d'être dévoré, il faut prendre les armes contre la liberté et faire le coup de feu avec la tolérance. »
Il n'y a pas lieu, ici, de discuter ces affirmations; il suffit de les reproduire. Mais il y a, au point de vue de la vérité historique, un certain intérêt k examiner la thèse soutenue par M. Léon Aubineau dans un livre où il est quelquefois parlé de la liberté des pères de famille et des droits qui leur appartiennent.
Louis XIV a eu raison de révoquer TÉdit de Nantes, dit M. Léon Aubineau, parce que les réformés étaient de mauvais citoyens qui mettaient en péril l'unité du royaume de France et menaçaient la sécurité de l'Etat. En outre, il n'est pas du tout prouvé que le grand roi ait employé contre les hérétiques les procédés violents dont parlent certains historiens. Prenons les dragonnades, par exemple. Ce mot « éveille mille fantasmagories dans les esprits bourgeois et universitaires. » En réalité^ de quoi s'agissait-il? « Il s'agissait uniquement d'un logement de garnisaires. C'était une charge, une vexation, une tyrannie, si l^on veut] il n'y avait dans cette mesure en soi, ni cruautés, ni sévices... yy Au surplus, les sacrifices qu'a pu nous coûter la ré«
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 51
vocation de l'Edit de Nantes seraient aussi considérables qu'on Ta prétendu « que la question resterait entière de savoir s'il faut regretter les renégats et les traîtres qui niaient Tancienne tradition de la France, brisaient le lien qui faisait toute la force du royaume, — le lien profond et intime qui unissait rÉglise et l'État. »
Que valent ces allégations? M, Léon Aubineau, qui se pique d'érudition et relève fort durement quelques inexactitudes de l'historien Weiss, récuse le témoignage des historiens protestants. Soit. — Demandons uniquement aux personnages les plus officiels du catholicisme, aux attestations les plus incontestables la vérité sur les causes de la Révocation de rÉdit de Nantes et sur les moyens mis en œuvre pour extirper l'hérésie. Les documents parleront à peu près seuls dans cette étude ; si elle a ainsi la marque de la sécheresse, du moins on n'en pourra suspecter Timpartialité.
De 1620 à 1679, il n'était pas survenu de troubles causés par les religionnaires. C'est Louis XIV luimême qui le constate dans le préambule de l'édit de suppression des chambres mi-parties du ressort des Parlements de Toulouse, Bordeaux et Grenoble. « Depuis cinquante années, disait le roi au mois de juillet 1679, il n'est pas survenu de troubles causés par les religionnaires. Dès lors les animosités qui pouvaient s'être manifestées entre les personnes appartenant à des religions différentes s^étant éteintes, les chambres mi-parties n'ont plus de raison d'exister. » Avant Louis XIV, Mazarin disait : « Je
n'ai pas à me plaindre du petit troupeau réformé : s'il broute de mauvaises herbes, du moins il ne s'écarte pas. »
Il semble donc qu'on doive renoncer à chercher dans Tesprit séditieux du protestantisme la cause de la révocation de TÉdit de Nantes. Ne la trouverions-nous pas plutôt dans les prétentions des assemblées du clergé de France? Tous les cinq ans le clergé s'assemblait pour offrir au roi sa part contributive aux charges de TÉtat sous forme de don gratuit. Donnant donnant. Le clergé voulait bien ouvrir sa bourse, mais il réclamait, en échange de son argent, certaines concessions de la part du roi. En 1660 le clergé s'élève contre la <t prétention des réformés à posséder des collèges », il demande qu'on supprime c leurs académies. » Le 6 octobre 1665, l'organe du clergé remercie le roi, dans une harangue solennelle, de ce qu'il a fait contre l'hérésie : elle agonise, « mais il faut la faire expirer entièrement. » Pour obtenir ce résultat, l'assemblée du clergé demande, entre autres mesures, « que les universités, académies, collèges où les réformés enseignent leurs lettres humaines et leur théologie, à Saumur, Chàtillon, Sedan, etc., soient supprimés. » — « Que les biens que les consistoires possèdent leur soient ôtés. » Le roi accepte la première de ces prétentions et se réserve d'examiner la seconde.
En 1670, Louis XIV a un pressant besoin d'ar* gent. Il en demande à l'assemblée du clergé, qui se montre hésitante. Afin de vaincre cette hésitation.
le roi promet de faire contre la Réforme tout ce que l'Église voudra. Le clergé exige « que dans les écoles, les réformés n'enseignent qu'à lire, écrire et compter. » — « Qu'ils soient tenus de contribuer à l'entretien des églises et des écoles catholiques. » — « Que les temples bâtis à proximité des églises soient transférés ailleurs. » Cinq ans plus tard, nouvelles exigences, parmi lesquelles nous relevons celle-ci : « Qu'il soit défendu aux réformés d'avoir des cimetières dans les bourgs, villes et villages. » Enfin, on 1685, la veille de la révocation, l'assemblée du clergé demande u que défenses soient faites à ceux de la R. P. R. de faire exercice de leur religion dans les terres et domaines du roi. » — « Qu'il soit permis aux ecclésiastiques des lieux où il n'y a pas exercice public, de baptiser, malgré leurs parents, les enfants de ladite religion. — Qu'il soit fait défense à ceux de laR. de faire aucune fonction d'avocat, d'imprimeur, libraire, de tenir logis, hôtels et cabarets, etc. — Qu'il soit défendu aux femmes protestantes d^exercer à Paris la profession de lingères, aux protestants d'être brodeurs, merciers, peigneurs de laine, attendu que les corporations auxquelles appartiennent ces métiers sont de vraies confréries, placées sous l'invocation d'un des saints de l'Église. » Le roi cède sur tous ces points. Quand il «a cédé, ne peut-on pas dire que la révocation de l'Édit de Nantes est presque complète ? Et n'est-ce pas le clergé de France qui doit porter la responsabilité de cette révocation ?
Les moyens employés pour faire réussir l'édit de
168S no furent, dit M. Aubineau, qui persifle les historiens trop sensibles, ni cruels, ni lyranniques, ni odieux. Ce qui le montre, c'est que « Fénelon, qui savait ce que c'est que'la douceur et qui n'ignorait rien de la dignité humaine, Fénelon, qui n'aimait ni la tyrannie ni le despotisme, a lïon seulement approuvé la révocation de TEdit de Nantes et les diverses mesures qui préparèrent et suivirent cet acte, mais il y a pris part et, autant qu'il était en lui, il les a provoquées. »
Cette manière de raisonner pourrait se retourner contre Fénelon. En quoi la thèse de M. Léon Aubineau serait-elle meilleure parce qu'il nous aurait mis dans l'obligation de rappeler le mot si connu et si dur de Bossuetsur Fénelon? C'estun« hypocrite», disait à l'abbé Le Dieu l'Aigle de Meaux en parlant du Cygne de Cambrai. Dans tous les cas, il ne s'agit pas de savoir si les moyens mis en œuvre, au lendemain de la révocation de l'Edit de Nantes, sont louables tout simplement parce que Fénelon les a approuvés, mais il s'agit de constater quels étaient ces moyens. La simple énumération des décrets et déclarations rendus du 12 juillet 1685 au 12 octobre 1687, montrera qu'il n'y a pas un principe de justice et d'humanité qui n'ait été violé par LouisXIY et ses conseillers. On ne rencontre ni aux jours les plus troublés de la Révolution, ni à aucune époque de notre histoire moderne, pareille accumulation d'iniquités. Il suffit pour s'en convaincre de jeter les yeux sur cette nomenclature :
LA RÉVOCATÏOX DE l'ÉDIT DE NANTES. 55
1685. — 12 juillet. Déclaration portant que les enfants dont les pères seront morts dans la religion réformée et dont les mères seront catholiques, seront élevés dans la religion catholique.
13 juillet. Déclaration portant que les ministres de fief ne pourront exercer plus de trois ans dans le même lieu.
13 juillet. Arrêt du conseil qui déclare déchues de tous leurs droits les veuves des officiers protestants de la maison du roi et des princes.
23 juillet. Déclaration portant que les réformés ne pourront aller à Texercice hors de leurs bailliages.
30 juillet. Arrêt du conseil interdisant l'exercice du culte dans toutes les villes épiscopales et à une lieue à l'enlour.
Août. Édit défendant aux réformés de prêcher ou d'écrire contre la religion romaine.
6 août. Déclaration enjoignant a\ix ministres et aux protestants de s'éloigner de six lieues au moina des lieux où Texercice est interdit.
6 août. Déclaration portant qu'il ne sera plus reçu de médecins réformés.
14 août. Déclaration portant que les orphelins protestants ne pourront avoir que des tuteurs catholiques.
20 août. Exercice interdit à Vésenobre.
20 août. Déclaration accordant aux dénonciateurs la moitié des biens de ceux qui sortent du royaume.
9 septembre. Temple de Pons donné aux Nouvelles-Catholiques.
10 septembre. Arrêt du conseil qui défend aux ministres de faire des exhortations aux mariages et n'autorise la présence des parents que jusqu'au quatrième degré.
15 septembre. Arrêt du conseil défendant aux chirurgiens et aux apothicaires réformés d'exercer leur profession.
6 octobre. Temples de Montflanquin, de La Parade, de Tonneins-Dessus, Tonneins-Dessous, donnés aux catholiques.
13 octobre. Ordonnance prescrivant à tous les protestants non domiciliés depuis un an à Paris, d'en sortir.
18 octobre. Édit qui révoque celui de Nantes.
2o octobre. Ordonnance interdisant l'exercice du culte réformé sur les vaisseaux de guerre ou marchands.
4 novembre. Temple de Duras donné- aux 'Catholiques.
5 novembre. Ordonnance défendant de contribuer à l'évasion des protestants.
5 novembre. Arrêt du conseil interdisant toutes fonctions aux avocats protestants.
17 novembre. Déclaration interdisant les fonctions d'avocat aux protestants.
20 novembre. Ordonnance défendant de favoriser l'évasion des protestants.
23 novembre. Arrêt du conseil ordonnant aux conseillers protestants de se démettre de leurs charges.
3 décembre. Ordonnance du lieutenant-général de police contre les assemblées de religionnaires dans les maisons des ambassadeurs.
1686. — Janvier. Édit déclarant déchues de la libre disposition de leurs biens les veuves et. les femmes des nouveaux convertis, qui persisteront dans la profession de la religion réformée.
Janvier. Édit ordonnant de remettre entre les mains des catholiques les enfants des réformés depuis l'âge de cinq ans.
iO janvier. Déclaration qui permet aux nouveaux convertis de rentrer dans leurs biens.
a janvier. Édit défendant aux protestants d'avoir des domestiques professant une autre religion que la catholique.
26 avril. Ordonnance qui accorde les bardes et effets des religionnaires fugitifs à ceux qui les arrêteront ou dénonceront.
29 avril. Déclaration contre les nouveaux convertis qui refuseront les sacrements; ils seront traînés sur la claie, jetés à la voirie, et leurs biens confisqués.
7 mai. Déclaration défendant aux nouveaux convertis de sortir du royaume sans la permission du roi.
i*-*" juillet. Déclaration défendant aux minisires de rentrer dans le royaume et proscrivant de nouveau les assemblées.
4687. — 12 octobre. Déclaration portant peine de mort contre ceux qui favoriseront ]*évasion des protestants.
Spoliations, exils, emprisonnements, décrets de proscription et de mort, rapt des enfants, rien ne manque à cette lugubre série d'ordonnances royales. Si les protestants restent en France et ne; se convertissent pas, ils sont passibles des galères perpétuelles; s'ils prennent la fuite et s'ils sont arrêtés, ils sont passibles de mort. Dans les deux cas, leurs biens sont confisqués. René d'Argenson, dans ses notes de police (1), nous parle des religieuses de la Visitation, qui demandèrent au roi la confiscation des biens de François du Prat, protestant converti, mort au village de Chaillot « sans avoir recules sacrements de l'Eglise. » Nous lisons dans une ordonnance en date du 3 septembre 1685 : «... Ordonnons que toutes les femmes et filles qui n'auront point abjuré l'hérésie de Calvin huit jours après la publication de ces présentes, seront enfermées dans des couvents pour y être instruites pendant un mois, après lequel, si elles témoignent encore de Fopiniâtreté, elles seront contraintes de jeûner, veiller, prier, prendre les disciplines avec les autres religieuses des couvents où elles seront, jusqu'à leur entière conversion... »
René d'Argenson nous signale aussi ce fait bien caractéristique : « Mgt* Tévêque de Blois m'a donné avis qu'une vieille protestante, qui a épousé en se-
(1) Notes de René d'Argenson, p. 120. Henry, éditeur, 1886.
condes noces un maître horloger de la même ville, s'était absentée de sa maison depuis quelques jours pour passer dans les pays étrangers, et que son fils du premier lit, qui était venu à Paris saris y avoir aucune affaire, favorisait apparemment son évasion. N'ayant pu découvrir la mère, j'ai fait arrêter ce fils suspect... »
C'est surtout lorsqu'il s'agit des enfants et des écoles que les ordonnances sont impitoyables, et que les violences s'exercent avec une implacable cruauté. Non seulement tous les enfants protestants devaient être élevés dans la religion catholique, mais encore l'édit de 1698 portait dans son article 9 que, partout où cela serait possible, on établirait dans les villages protestants une école catholique et qu'on lèverait sur les protestants un impôt pour le payement des maîtres catholiques. Déjà une ordonnance de Louis XIV avait permis de recevoir les abjurations des enfants de sept ans, les avait autorisés à quitter la maison de leurs parents et à faire procès à leurs pères pour les obliger à leur payer pension. Les juges devaient condamner à des amendes les parents qui négligeaient d'envoyer leurs enfants au catéchisme catholique. Enfin, il était permis d'enlever les enfants à leurs familles pour les faire élever dans des couvents.
L'enlèvement des enfants commença vingt-cinq ans avant la Révocation. Cette façon de faire des prosélytes parut admirable à la cour et au clergé. Bossuet l'approuve et la recommande, comme un moyen sûr d'en finir avec les protestants : « Je
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 59
crois, écrit-il, qu'ilfaut se réduire à trois choses : rune de les obliger d envoyer leurs enfants aiix écoles catholiques, faute de quoi chercher le moyen de les leur ôter.,. » M. Léon Aubinoaii ne veut pas qu'on s'apitoie trop sur ces protestants, « contraints à laisser pénétrer la vérité dans le cœur de leurs enfants. » II est bon, poursuit-il, « de pleurer et de s'indigner; encore faul-il que ce soit à juste titre. »
L'enlèvement des enfants (Tédit de décembre 4685 permit de les enlever dès Tâge de cinq ans) provoqua des résistances terribles. Chaque maison devint le théâtre d'une lutte acharnée entre la faiblesse héroïque et les furies de la force brutale. Un document peu connu, conservé aux Archives nationales, nous fait assister à quelques-unes des scènes de violences et de désespoir auxquelles donnèrent lieu l'enlèvement et la séquestration des enfants. Ce document nous apprend aussi que non seulement les représentants de Taulorité royale et de l'autorité éclésiaslique, mais encore les simples particuliers animés d'un zèle dévot et convertisseur, se livraient à la chasse et au rapt des petits huguenots. Voici quelques extraits de cette requête « A Nos Seigneurs du Parlement » :
« Jean Thibaudau se plaint de ce que le dernier du mois d'avril (1684), les dits Coiffard, Arnaudet el Tascheron, sergents, armés d'épées et pistollets, allèrent dans sa maison au dit lieu de Pons, disant qu'ils étaient là par ordre de la dame DE Marsan, pour amener ses enfans au chasteau,
et s'estant aperceus que les dits enfans fuyaient, ils courent après et les ayant attrapés, le suppliant se jetta dessus pour oster ses dits enfans, lesquels à la faveur de ce secours, estant entrés dans la maison du suppliant, les dits Coiffard, Arnaudet et Tascheron s'y jettèrent aussy et portans les bouts de leurs pistoliets sur le suppliant, en blasphémant et criant que c'estait à cette heure qu'il le fallait tuer, ils lui arrachèrent ses enfans, Hélie Thibaudau, âgé de dix à onze ans, ils le menèrent dans le dit chasteau de Pons, où le suppliant les ayant suivis pour se plaindre à la dite danmi de Marsan, ses domestiques l'empêchèrent d'entrer; desquels enlèvemens et excès le dit Thibaudau, suppliant, demande justice....
(( Jacques Roux, suppliant, se plaint de ce que le 20 du mois d'avril dernier, sur les trois à quatre heures du soir, le dit Tillet, prévost, et lesdits Coiffard et Tascheron, sergens, allèrent dans la maison du suppliant au dit lieu de Pons, armés d'épées et de basions, ce qui ayant frappé Jeanne et Rachel Roux, ses filles, l'une âgée de dix ans et l'autre de six, elles se cachèrent sous un lit, d'où lesdits prévost et sergens les ayant tirés par les pieds, Suzanne Guérin, leur mère, femme du suppliant, prist la plus jeune entre ses bras pour l'en garantir; mais lesdits prevost et sergens l'arrestèrent par force, et apièiS avoir maltraité et jeté par terre la dite Guérin, ils amenèrent ses dites filles au couvent des religieuses de la dite ville de Pons....
« Daniel Coussot, suppliant, se plaint de ce que
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 61
le 7 du présent mois de mai, lesdils Coiffard et Arnaudet de Pons, sergens armés, allèrent, en Tabsence du suppliant, dans sa maison, au lieu des Roches, ainsi qu'il Ta appris par ses voisins ; et ne trouvant point les enfans du suppliant, ils prindrent et enlevèrent par force et violence Jeanne Gorry, sa femme, et la menèrent au dit chasteau de Pons, disant qu'elle ne serait point relâchée
qu'elle n'eust donné les enfants
« Catherine Hérisse, Tune des suppliantes, se plaint aussi que le 23 mars dernier, ayant envoyé Marguerite Serizier, sa fille, âgée de dix ans, en la ville de Xaintes, poub apprendre à coudre, elle et Pierre Guillard qui la conduisait, feurent suivis par ledit Tillet, prévost, et un autre homme habillé de vert, tous deux à cheval ; lesquels les ayant joints, ils prindrent et enlevèrent par force et violence ladite Serizier, et la menèrent dans ledit chasteau de Pons, où la suppliante ayant acoureu, la dite Serizier se jetta dans ses bras, criant : Ma chère inère^ ay es pitié de moyl Mais elle lui feut arrachée par un gentilhomme du dit chasteau, vestu de noir, qui, aveq quatre ou cinq autres personnes, l'amenèrent dans une chambre haute dudit chasteau, sans que depuis l'on aie voulu la luy rendre, car tout au contraire la dite dame de Marsan a fait donner par le juge de Pons un opposant qui condemne à une provision la suppliante, laquelle a esté obligée d'abandonner sa maison, chercher ailleurs un azille contre toutes les violences dont elle demande j ustice
... Ledit Jean Migaud,âgé do soixante-quinze ans, se plaint aussy que, le second du présent mois de may, lesdils François et Nicolas Legois et Guillaume Lièvre, gardes-chasse, feurent dans sa maison au lieu de La Meschinière, paroisse de Villard, armés d'espée et de fusil, clierchèrent Jean Migaud, son fils, âgé de trente ans, Jeanne Migaud, sa fille, âgée de vingt-deux ans, et Daniel Migaud, son petit-fils, âgé de sept ans, et ne les ayant pas trouvés, ils feurent les chercher dans les bois ; ce qui ayant effrayé ses dils enfans, ils ont abandonné le suppliant, quy se trouve seul et sans aucuns secours dans sa vieillesse, a recours à Tautorité de la €Our et demande justice des dites violences. »
Nous avons abrégé cette requête et omis plusieurs <les griefs et des plaintes qu'elle renferme. Comment fut-elle accueillie? Que fit-on? Quelles instructions furent données? Aucunes. La comtesse de Marsan continua ses violences et fit remplir ses prisons, dit Elie Benoît, des pères et des mères qui refusaient de donner leurs enfants. « Quand les enfants faisaient trop de résistance, ou se sauvaient d'entre les mains de ceux qui les avaient saisis, on en faisait répondre les pères ou les mères et on les contraignait, par Temprisonnement, de chercher les moyens de les faire revenir. »
Que d'épisodes lamentables, d'histoires tragiques il y aurait à raconter sur un tel sujet! On les trouvera dans le livre d'Elie Benoît sur la Révocation^ dans Xii^ Larmes de Pinelon de Chambrun, dans les Mémoires de Jean Marteilhe. En ces récits d'une
émotion poignante on pourra saisir sur le fait lo caraclère atrocement original de celte persécution relig-ieuse. Elle ne fut pas, comme on le croit trop, un décret d^exii. Nullement: l'exil eût été un bienfait. C'est pourquoi, sous peine des galères perpétuelles, on défendit la sortie du royaume. Ce que cherchait Louis XIV, ce que voulaient ses conseillers, ce qu'ordonnait TÉglise, c'était Tanéantissement sur place d'une religion. On no voulait pas proscrire le protestantisme, on voulait rétouffcr.
Aussi avec quel héroïsme le peuple des condamnés à la mort de la conscience essaya de quitter la patrie ! Des femmes se cachèrent à fond de cale dans des barques marchandes, ensevelies sous des tonneaux entassés; d'autres, couvertes de déguisements, entreprirent, en plein hiver, des marches forcées, épuisantes, à travers la forêt des Ardennes, traquées par les loups et ne redoutant que les espions qui auraient pu les ramener en France. Un enfant, du nom de Bonnet, qui devait être Tun des fondateurs de New-Rochelle dans les États-Unis, se sauvait, avec sa mère qui l'avait caché, dans une carriole, au fond d'un panier recouveit de légumes. Un officier de dragons trouve le panier d'apparence suspecte et le fouille de son épée. L'enfant a la hanche ouverte. Un cri aurait perdu sa mère : il garde le silence. C'est par centaines qu'il faut compter de pareils traits...
Nous avons cité le témoignage des victimes; ce témoignage est suspect à M. Léon Aubineau. Il est ridicule, écrit-il, de croire à toutes les atrocités que
les huguenots ont prêtées aux dragons et aux intendants de Louis XIV. Pour connaître la vérité sur la Révocation de TEdit de Nantes, il faut écarter absolument, dit-il encore^ « les exagérations et les diatribes huguenotes que Fhistoire, les académies et les journalistes ont voulu, jusqu'ici, écouter uniquement. » Qui faut-il écouter alors? Serait-ce, par hasard, les dragons eux-mêmes? Eh bien, cette ressource ne nous manque pas. Nous avons sous la main et nous allons mettre sous les yeux du lecteur une lettre fort instructive de M. le major d'Artagnan, Tun des dragons au service de Sa Majesté Louis XIV.
Cette lettre et le mémoire qui raccompagne en disent plus long sur les violences et les déprédations des « missionnaires bottés » que la plupart « des diatribes huguenotes (1). »
C'est à Samuel Bernard que M. d'Artagnan écrit. Samuel Bernard, le riche et célèbre banquier, était protestant. Pour n'avoir pas à quitter la France^ il s'empressa d'abjurer le protestantisme et se fit recevoir catholique le 17 décembre 168S. Un certificat, délivré, à cette date, par l'archevêque de Paris, constate cette abjuration. Samuel Bernard se croyait donc en règle avec les édits, lorsque, le 4 janvier 1686, on lui remit la lettre suivante :
(1) L'origiaal de la lettre du major d'Ârtagnan et les originaux des pièces qui accompagnent cette lettre font partie de la collection d'autographes léguée à la bibliothèque de Rouen par M. Duputel.
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 65
A monsieur, monsieur Bernart, banquier à Parus,
Je suis bien fâché, monsieur, d*estre obligé d'establir garnison dans vostre maison de Chenevière. Je vous suplie d'en arretterla suite en vous faisant catholique A. R., sans quoi j'ai ordre de fa^ire vivre à discrétion, et quant il n'y aura plus rien, la maison court grant risque. Je suis au désespoir, monsieur, d'estre comis pour pareille chose, et surtout quant il faut que cela tombe sur une personne comme vous. Permetés-moi donc que je vous suplie de vous sollicité au remède, car il ni en a point d'autre que de m'envoyer vostre abjuration et celle de toute vostre famille. En attendant, je vai donner ordre qu'on ne fasse nul désordre dans la maison, et mesme je ferai subsister les soldats fort modiquement; mais contés que ces modérations-là niront que jusques à demain à deux heures après midi, car je les prens sur moy, ayant ordre du contre. Encore une fois, monsieur, ottés-moi le chagrin d'estre obligé de vous en faire, et me croies, monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur.
Artaigxnan.
De Chenevière, ce 4 janvier, à trois heures après midi.
Ainsi prévenu, Samuel Bernard fit diligence pour montrer qu'il était bien et dûment catholique. Nous allons voir, par une lettre qu'il adressa au roi, comment les dragons se conduisirent en attendant des instructions, et ce que signifie exactement cette expression du très poli M. d'Artagnan : « Subsister fort modiquement et sans 7iul désordre. »
Au Roy.
Sire,
Samuel Bernard, marchand-banquier de vostre bonne ville de Paris, remonstre très humblement à Vostre Majesté
qu'ayant esté eslevé dans la R. P. R., il auroit néanmoins obéy à vos volontés dans les lems prescrits par vos édits et vos ordonnances. Car le 14® du mois de décembre 1685 il auroit signé pour sa réunion à l'Eglise catholique entre les mains et en présence de M. de Seignelay; le 17* du mesrae mois il auroit exécuté et consommé sa réunion avec toutte sa famille; au préjudice de quoy ses ennemis lui auroyent suscité un logement de gens de guerre dans sa mayson de campagne sise à Ghénevière-sur-Marne, le 4® janvier de la présente année 1686, c'est-à-dire dix-huit jours après avoir satisfait à vos volontés; lesquelles (lesquels?) luy ont emporté, vendu, rompu tous ses meubles, ses. vins, grains» bois, ferrures des portes, brisé les fenestres et généralement désolé toutte sa mayson, de telle manière que le dommage monte à plus de six mil livres ; et comme ce n'est pas l'intention de Vostre Majesté que ses fidèles sujets soyent traittés de cette sorte, il vous supplie avec tout le respect et toutte l'instance possible de luy faire rendre justice sur la perte que luy a causé ce désordre, laquelle il )ie s'est point attirée, puisqu'il a obéy aux ordonnances et édits; il espère, Sire, cette grâce de Vostre Majesté ; et luy, sa femme et ses enfants continueront leurs prières à Dieu pour la santé et la prospérité éternelle de Vostre Majesté.
Mémoire des dégâts que les soldats ont faits à Chenevièii*ç\ dans la maison de M. Samuel Bernard,
Ils ont vendu et bu au moins 20 muids de vin, qui
vaut 50 1. sur les lieux, ci 1.000
200 de foin à 2o livres le cent oO
7 lits garnis de paillasses, lits de plume, traversins,
matelas, couvertures, housses, rideaux, le tout estimé à 1.500 Au moins 30 paires de draps très-lins à 50 1. la
paire 1.500
6 services de damassé, à 30 1. le service 180
1 dito très-fin de 70
i2 chemises fines pour homme, garnies de dentelles,
à 80 1. la pièce 360
Autant pour M"« Bernard 360
Autant à la sœur de M°^® Bernard, à 20 1. la pièce. 240
2 douzaines de grosses chemises tant pour hommes
que pour femmes, à7l. 10 . , . .* 480
6 toilettes, les pelotes et les étuis de peigne, le
tout garni de dentelles très-fines, à 100 1. chaque. 600
En linge de cuisine au moins 300
En vaisselle d'argent au moins 700
En batterie de cuisine et vaisselle d'étain 200
Pour grand nombre de fruits très-beaux estimés. . 400 Pour plusieurs miroirs qui ne se trouvent plus . . 200 Pour dégâts qu'ils ont fait dans la maison par débris de meubles qu'ils ont rompus et emportés, ensemble toutes les serrures qu'ils ont rompus, et emportés jusqu'aux verrous des fenêtres 4.200
Plus pour diverses porcelaines 400
Pour du bois. . 50
Pour de l'huile, de la chandelle, du sel et autres
provisions ?00
Sept garnitures de cheminée consistant en grille,
pelle et pincette, à 18 1. pièce 126
3 fusils, à 30 1. pièce 90
7 tapis valant ensemble. . 110
Plus de dix mille livres! et il était converti! Qu'auraient donc fait les dragons à ce malheureux Samuel Bernard s'il avait été hérétique?
M. Léon Aubineau réfute, avec raison (nous lui avons déjà rendu cette justice), Topinion très répandue, et reproduite en particulier par M. de Sacy et M. Rigault, à savoir que Fonelon a blâmé la révocation de TÉdit de Nantes. Sur ce point, le
livre précis et substantiel de M. Douen : Vlntolérance de Fénelon^ avait fait la pleine lumière. M. Léon Aubineau produit des lettres, cite des textes qui montrent que Fauteur du Télémaque admettait qu'on employât, pour convenir les réformés, des moyens de séduction et, s'il le fallait, la force. Fénelon, remarque justement M. Aubineau, ne demande pas mieux que de « faire concourir les avantages matériels au salut des âmes. » Il ne répugne pas, enfin, à ce qu'on a appelé les « conversions à six livres. » Dans une lettre du 8 mars 1686, l'éloquent évêque insiste sur le besoin de vigilance et de rigueur de la part de l'autorité :
« Le naturel dur et indocile du peuple hérétique, écrit Fénelon, démontre la nécessité d'une autorité vigoureuse et toujours vigilante. » Il ne faut point lui faire de mal, mais il a besoin de sentir « une main toujours levée » pour lui en faire s'il résiste. Si on n'établit pas au plus tôt de bonnes écoles pour les deux sexes, on sera toujours à recommencer. Il faut même « une autorité qui ne se relâche jamais pour assujettir toutes les familles à y envoyer leurs enfants. »
Le langage do Fénelon ne diffère pas, sur cette question, du langage de Bossuet. C'est en vain qu'on a voulu les opposer l'un à l'autre : Bossuet et Fénelon parlent de la révocation de l'édit de Nantes comme en parlent les évêques du siècle de Louis XIV ; tous approuvent la destruction des
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 69
écoles protestantes, renlèvement des petits enfants, les expéditions des dragons.
Il est un côté, cependant, par lequel Bossuet se distingue de Fénelon. L'évêque de Meaux se montre plus empressé et plus âpre que Tarchcvêque de Cambrai lorsqu'il s'agit des dépouilles des victimes de la révocation. Uédil de Nantes fut révoqué le 22 octobre 1683. La même semaine, Bossuet sollicitait les matériaux des temples de Nanteuil et de Morcerf, situés dans son diocèse. Ce fait est attesté par la dépêche suivante, datée de Fontainebleau, 29 octobre 1685 :
A M, de Mesnars,.
Monsieur,
M. révesque de Meaux ayant demandé au roi la démolition des temples de Nanteuil et de Morcerf pour l'hôpital général et pour l'hôtel-dieu de Meaux, je vous prie de me faire savoir votre advis sur cette demande, afin que j'en puisse rendre oorapte à Sa Majesté.
A M. Vévesque de Meaux.
Du 30 octobre 1685.
Monsieur,
Je vous envoyé le brevet de don des temples de Nanteuil et de Morcerf pour Fhospital général et l'hostel-dieu de Meaux, ainsi que vous les avez demandés.
Un mois après, Bossuet réclamait les maisons adjacentes au temple. Quelques années plus tard il sollicitait, pour les missions organisées dans la
diocèse de Meaux, les biens d*un religionnaire fugitif. Sa requête parut trop pressée et lui attira cette réponse :
A M. Vévéque de Meaux,
9 novembre 1699.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite concernant le nommé de Vrillac, de la Ferté-sous-Jouarre, qui s'est absenté et qui a laissé un bien assez considérable,* que vous voudriez appliquer aux dépenses à faire pour l'instruction des nouveaux catholiques. Mais comme la confiscation ne peut avoir lieu que quand il sera condamné, il faut attendre qu'il ayt esté rendu un jugement contre luy; après quoy, je le proposerai au Roy, selon vos instructions.
Faut-il ne voir dans la révocation de Tédit de Nantes et dans les éloges qui ont été accordés à cet acte de Louis XIV par les plus hauts dignitaires de rÉglise, que Terreur d'un siècle et Tabcrration passagère de quelques esprits? Plusieurs écrivains, animés du plus sincère respect pour le catholicisme, ont soutenu cette thèse. M. Léon Aubineau croit opportun et légitime de protester contre cette manière d'apprécier. « Le crime de notre siècle, s'écrie-t-il, le crime de ce qu'on appelle la liberté de conscience est de confondre la vérité, qui est divine, avec l'erreur, qui est diabolique, de les mettre l'une et l'autre sur le même rang, et de reconnaître les mêmes droits à Dieu et à Satan. »
Cette doctrine n'est point neuve, et elle n'est
LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES. 71
nullement précaire et transitoire. M. Léon Aubineau l'appuie sur les plus illustres témoignages. Quiconque, à son avis, regarde comme chimérique l'unité de culte et de religion, quiconque plaide la cause de la tolérance et de la liberté des opinions religieuses, « nie ouvertement et imprudem. ment toute la tradition et la doctrine de l'Église catholique r.. »
Afin de perpétuer et de conserver l'unité de culte et de religion, l'Église', dit l'auteur du volume sur la Révocation de redit de Nantes, n'a pas seulement employé les moyens de persuasion, elle a eu aussi recours aux lois. Et il ajoute : « Agar, écrit saint Augustin, était persécutée par Sara, et demandez à saint Paul de quelle Église Sara était la figure, lorsqu'elle persécutait sa servante? Ce saint apôtre répondra qu'elle était la figure de celte mère toute libre qui nous a enfantés, c'est-à-dire de la céleste Jérusalem, qui n'est autre que la vraie Église de J^sus-Christ. Mais, poursuit le grand docteur, quoiqu'il soit vrai, en un certain sens, que Sara persécutait Agar, à y regarder de près nous trouverons que c'était Agar qui persécutait Sara par son orgueil, plutôt que Sara ne persécutait Agar par le châtiment qu'elle lui faisait souffrir, car l'orgueil d'Agar était un outrage pour sa maîtresse, qui ne faisait rien que de juste lorsqu'elle le réprimait par le châtiment. «
Et voilà pourquoi Louis XIV, aidé par ses dragons, avait le droit de détruire les temples et les écoles des protestants, de faire enlever de force.
pour les mettre dans des couvents ou dans des prisons, les fils et les filles des huguenots. Saint Augustin, en effet, approuvé par M. Aubineau, « établit que la politique, les empereurs et les lois, doivent être employés à ramener les intelligences, et que c'est une grande charité de consacrer ces puissances à lirer les âmes de leurs erreurs; qu'on ne doit pas être arrêté parce que cette sorte do persécution rend furieux, ou même fait périr quelques hommes, lorsqu'on est assuré d'en sauver plusieurs... Le grand docteur parlait selon la doctrine et d'après l'expérience. Sa lettre à Boniface raconte, sur les Donatistes et les lois des empereurs à leur égard, des faits tout semblables à ceux qui se sont passés eu France au sujet de la révocation de l'édit de Nantes. C'est à propos de ces faits que saint Augustin a publié la doctrine de l'Église et la règle de conduite des rois et des princes catholiques. L'Eglise n'a jamais renié cette doctrine, ni abrogé cette loi; toute sa tr,adition consacre la légitimité de l'emploi de la force temporelle contre Terreur. »
D'où il suit, au point de vue de la stricte orthodoxie, que les dragonnades étaient des missions apostoliques et que l'Église a, contre l'hérésie et la libre pensée, un droit imprescriptible d'intglérance et de persécution.
Ces Mémoires sont peu connus; ils sont pourtant admirables. L'illustre Michelet, dans le treizième volume de son Histoire de France^ parle en ces termes de l'œuvre de Jean Marteilhe : « C'est un livre de premier ordre par la charmante naïveté du récit, l'angélique douceur, écrit comme entre terre et ciel. Comment ne le réimprime -t-on pas? » Le vœu formé par notre grand historien a été réalisé. Les Mémoires de JeanMarteilhe, réimprimés de nos jours, ont cessé d'être une rareté bibliographique. Ou* vrons-les et ils nous feront connaître un des côtés les plus sombres et les plus tragiques du règne de Louis XIV.
En Tannée mil six cent quatre-vingt-dix-neuf, le duc de La Force sollicita, à l'instigation des Jésuites, la permission d'aller dans ses terres du Périgord
Lévy.
74 lIÉRIiTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
convertir les huguenots. Cette permission lui ayant été accordée, il partit de Paris, accompagné de quatre Jésuites, de quelques gardes et de ses domestiques. Arrivé à son château de la Force, distant d'une lieue de Bergerac, il commença, — pour donner une idée de la douceur de sa mission et de l'esprit de ses conseillers, — à exercer des cruautés inouïes contre ses vassaux de « la religion prétendue réformée. » Chaque jour, par ses ordres, on enlevait des paysans et des paysannes de tout îige, on leur faisait souffrir les tourments les plus variés, portés contre quelques-uns jusqu^à la mort. Abjurer, souffrir ou mourir : telle était Talternative.
L'année suivante^ le duc de La Force se rendit à Bergerac, oii il établit son domicile. Il était accompagné de ces quatre mêmes jésuites, mais il les avait renforcés d'un régiment de dragons. Le père de Jean Marteilhe, honnête bourgeois, très attaché à la religion réformée, reçut chez lui, à discrétion^ vingt-deux de ces missionnaires bottés.
Ce ne fut là que le commencement de la persécution. « Par je ne sais quelle politique, raconte Jean Marteilhe dans ses Mémoires^ le duc fit conduire mon père en prison à Périgueux. Il fit saisir et mettre au couvent mes deux frères et ma sœur, qui n'étaient que des enfants. J'eus le bonheur de me sauver de ma maison; ma pauvre mère resta seule de sa famille au milieu de ces vingt-deux scélérats, qui lui firent souffrir des tourments terribles. »
Jean Marteilhe n'avait pas encore dix-sept ans
lorsqu'il se vit obligé ainsi de prendre la fuite. Qu'allait-il devenir? Comment échapper à la vigilance des dragons, dont la ville et les avenues étaient remplies pour empêcher qu'on ne s'enfuît? Il eut le bonheur de sortir de nuit sans être aperçu, avec un de ses amis ; et, ayant marché toute la nuit dans les bois, il se trouva le lendemain matin à Mussidan, petite ville à quatre lieues de Bergerac. Là, il résolut, de concert avec son compagnon, de poursuivre son voyage jusqu'en Hollande, résigné à la volonté de Dieu pour tous les dangers qui pourraient survenir et « décidé à confesser sa foi, même au péril du supplice des galères ou de la mort. » Pour tout capital; les deux amis possédaient dix pistoles. Ils n'eurent jusqu'à Paris aucune mauvaise rencontre, et même ils purent, sans être inquiétés, entrer dans Mézières, ville de guerre sur la Meuse, qui, pour lors, était frontière du Pays-Bas espagnol. A Mézières, ils furent sur le point d'être dénoncés et arrêtés. Il y allait de la vie ou, tout au moins, des galères à perpétuité. Depuis la révocation de l'édit de Nantes, tout protestant « atteint et convaincu de faire profession de la religion prétendue réformée et de s'être mis en état de sortir du royaume pour professer librement ladite religion, devait être condamné à servir de forçat sur les galères du roi. » Si on rentrait en France, on demeurait exposé aux moyens de conversion de quelque duc de La Force ; si on essayait d'en sortir, on courait le risque des galères.
Jean Martheilhe et son ami réussirent à gagner
Charleville e.t à entrer dans la forêt des Ardennes. Ils voulaient se rendre à Charleroi; malheureusement ils ignoraient par quelle route il fallait prendre. « A mesure que nous avancions dans cette spacieuse forêt, dit Jean Marteilhe, il se présentait un grand nombre de chemins et nous ne savions lequel tenir. D'ailleurs, il avait gelé cette nuit-là, et la forêt nous parut épouvantable, les arbres étant chargés de verglas. » La faim, le froid, la fatigue, les animaux redoutables dont la forêt était remplie, mettaient leurs jours en grand péril. Ils auraient succombé sans les bons offices d'un paysan qu'ils rencontrèrent et qui leur conseilla de laisser les Ardennes et de se rendre à Couvé par le chemin le plus long, mais le plus sûr. Ils suivirent l'itinéraire que ce paysan leur avait tracé, et déjà ils se croyaient sauvés. Jugez de la terreur de ces deux enfants lorsqu'ils aperçurent, au terme de leur route, une gorge entre deux montagnes, qui était fort étroite et où se trouvait un corps de garde de Français, qui arrêtaient les étrangers sans passeport et les menaient en prison à Rocroy! Cependant ils évitèrent le danger par le plus favorable des hasards. Au moment où ils entrèrent dans cette gorge, nommée le Guet du Sud, la pluie tomba si abondamment que la sentinelle qui se tenait sur le chemin, devant le corps de garde, y rentra pour se mettre à couvert et laissa passer nos deux amis sans les apercevoir.
A Couvé, ils firent la rencontre d'un garde-chasse du prince de Ligne, qui, les ayant reconnus pour des protestants et « sachant que la dépouille de ceux
qu'on arrêtait appartenait au dénonciateur », forma le dessein de les faire arrêter, et y réussit.
Jean Marteilhe et son ami furent jetés dans un cachot. « Quel crime avons-nous fait, s'écrièrent-ils, pour nous voir traiter comme des scélérats qui ont mérité la potence et la roue? » Ils pleuraient. On leur répondit qu'ils seraient mis en Uberté s'ils abjuraient. Ils refusèrent. En conséquence de ce refus, on les condamna à être conduits sur les galères de Sa Majesté, pour y servir de forçats à perpétuité.
Le Parlement, suivant la règle, devait vérifier leur sentence de condamnation ; c'est pourquoi Marteilhe et son ami durent partir pour Tournai. Ils firent la route à pied par Philippeville, Maubeuge, Valenciennes, les ceps aux mains, liés tous les deux Tun à Tautre avec des cordes. « Tous les soirs, écrit Marteilhe, on nous mettait dans les plus affreux cachots qu'on pouvait trouver, au p5in et à l'eau, sans lit ni paille pour nous reposer. » Pour toute nourriture on donnait à chacun, par jour, une livre et demie de pain.
La sentence fut confirmée; on les conduisit alors à Lille, où la chaîne des galériens s'assemblait. De nouvelles souffrances les attendaient dans cette ville. La prison où on les plaça était, dit Marteilhe, « un spacieux cachot, mais si obscur que les malheureux quiy étaient ne savaient jamais s'ilétait jour ounuil; on n'y souffrait jamais de feu, ni de lumières, soit lampes ou chandelles. On y était couché sur un peu de paille toute brisée et rongée des rats et des
souris, qui y étaient en grand nombre et qui mangeaient impunément notre pain, parce que nous ne pouvions voir ni jour ni nuit pour les chasser. »
Les guichetiers delà prison étaient durs et violents. Marteilhe se plaignit un jour de la brutalité de Tun d'entre eux. Pour le punir de cette audace, on lui meurtrit le corps à coups de plat d'épée, on le souffleta, on le descendit, ou plutôt on le traîna « comme un chien mort » du haut des degrés de la tour dans un souterrain , où il resta une heure enfoncé dans Teau glacée jusqu'à mi-jambe.
Au mois de janvier mil sept cent deux, Marteilhe est envoyé à Dunkerque pour entrer, comme rameur, sur la galère rHein^eiise, Il fait partie, durant ce voyage, de ce qu'on appelait la chaîne. Le capitaine de la chaîne, qui se chargeait de la conduire, n'aimait à mener que les condamnés robustes et forts pour éviter la dépense des chariots nécessaires aux malades. Au moment du départ, on dépouillait les prisonniers, pour fouiller leurs habits, prendre le peu qu'ils avaient d'argent. Nus de la tête aux pieds, ces malheureux restaient exposés, par les froids les plus vifs, au vent de bise. Plusieurs raidis, gelés, n'osaient pas faire un mouvement : alors les coups s'abattaient sur leurs épaules, et ne cessaient que lorsque la « chaîne » s^était mise en marche. Quelques-uns de ces infortunés mouraient à la peine. Autant de gagné ! Voilà la « chaîne » plus légère et le chef plus content. Il en était quitte pour avertir l'église du nombre des décès et prendre attestation des curés.
Marteilhe ne resta que quinze jours sur la galère rHeureuse. Au bout de ce temps, il passa sur la galère la Palme^ commandée par le capitaine de Langeron Maulevrier, homme entièrement dévoué aux jésuites. Lorsque les forçats étaient occupés à ramer, le corps tout nu, sans chemise, comme c'était l'ordinaire, Maulevrier ne manquait jamais d'appeler le comité, sorte d^officier chargé de faire travailler les forçats, et de lui dire : « Va rafraîchir le dos des huguenots d'une salade de coups de corde. »
Jean Marteilhe passa treize ans, tantôt sur une galère, tantôt sur une autre. Or, voici ce qu'était la vie des forçats, quand la galère était en mer. Scellés pour toujours à la même place, ils couchaient, mangeaient, dormaient là, sous la pluie ou sous les étoiles, ne pouvant se retourner ni varier leur attitude, tremblant la fièvre souvent, languissant, mourant, toujours enchaînés et scellés. Le comité et ses aides couraient jour et nuit près des bancs des rameurs, criant, jurant, hurlant, promenant sur la file des dos nus Thorrible sifflement du nerf de bœuf qui, parfois, se relevait sanglant. « Je me suis trouvé, déclare Marteilhe, avoir ramé à toute force, pendant vingt-quatre heures, sans me reposer un moment. Dans ces occasions, les comités nous mettaient à la bouche un morceau de biscuit trempé dans du vin, sans que nousJevassions les mains de la rame, pour nous empêcher de tomber en défaillance. »
Malheur au forçat qui ne ramait pas a en cadence! » Le comité le frappait à grands coups de
corde, en sorte « qu'on n'entendait que hurlements de ces malheureux, ruisselants de sang par les coups qu'ils recevaient. »
En temps de guerre, les forçats étaient exposés à tous les périls du combat. Durant Tété de 1708, dans une rencontre avec une frégate anglaise, Jean Marteilhe reçut trois graves blessures dont il porla toujours les marques. Il eut Tépaule gauche percée de part en part et le genou fracturé. Il s'évanouit. Lorsque les argousins vinrent dans son banc pour y déchaîner les morts et les jeter à la mer, ils lo crurent privé de vie et ils allaient lui faire subir le sort ordinaire en pareil cas. Voici ce qui le sauva : Marteilhe était enchaîné à la jambe gauche, et c'était à cette même jambe qu'il était blessé. L'argousin prit sa jambe à pleines mains pour la tenir sur l'enclume pendant qu'un aide ferait sortir la goupille de Tanneau de fer qui tenait la chaîne. Cet homme appuya, par hasard, le pouce sur la plaie et si fort que Marteilhe poussa un grand cri. On l'emporta alors à fond de cale parmi les autres blessés et on le jeta sur un câble.
Il y resta trois jours sans être secouru en rien. « Les blessés, raconte le martyr, mouraient comme des mouches dans ce fond de cale, où il faisait une chaleur à étouffer, ce qui causait une si grande corruption dans nos plaies que la gangrène s'y mit partout. Dans cet état déplorable, nous arrivâmes, trois jours après le combat, à larade de Dunkerque. On y débarqua d'abord les blessés pour les porter à la marine. On me sortit de ce fond de cale, de même
que plusieurs autres, avec le palan à poulie, comme des bêtes. On nous porta à Thôpital plus morts que vifs. On mit tous les forçats séparément des personnes libres dans deux grandes chambres à quarante lits chacun, bien enchaînés au pied du lit. »
La loi ordonnait de délivrer tous les forçats qui avaient été blessés dans un combat, quel que fût le crime qui avait motivé leur condamnation. La loi ne faisait qu'une seule exception : elle concernait les réformés. Jean Marteilhe resta galérien.
Il eut à supporter de nouvelles peines et de nouveaux tourments en 1712. En cette année, il quitta Dunkerque pour se rendre sur les galères de Marseille. On le débarqua, lui et ses compagnons, à Calais. De là il devait se rendre à pied au lieu de sa nouvelle destination. « Le lendemain de notre arrivée à Calais, disent les Mémoires, Targousin de la chaîne nous enchaîna, de deux en deux, chacun par. une jambe, ensuite il fit passer une longue chaîne dans les anneaux ronds des chaînes qui nous accouplaient, de sorte que nous étions tous enchaînés ensemble. Or, il y avait parmi nous de vieilles gens qui, par la faiblesse de leur âge et par leurs infirmités, ne pouvaient pas marcher un quart de lieue, quand même ils n'auraient pas été chargés de chaînes ; nous avions aussi des malades et des gens usés de misère et de fatigue. Nous n'eûmes pas fait un quart de lieue, qu'une petite montagne se présentant pour la monter, il nous fut impossible de le faire; car trois ou quatre de nos vieillards et malades tombèrent à terre, ne pouvant plus faire
un seul pas ; et, comme nous tenions tous à la même chaîne, nous ne pouvions plus avancer, à moins que nous n^eussions assez de force pour les traîner. J'appelai le capitaine : « Faites-nous canarder à coups de « fusil, lui dis-je, ou faites-nous fournir des cha- « riots pour nous conduire. » Le capitaine prit ce dernier parti. Après plusieurs journées de marche, nos forçats arrivèrent à Paris. On les enferma dans le château de la Tournelle, dont Marteilhe nous a laissé une description effrayante.
Qu'on se figure une énorme voûte circulaire, comme notre halle au blé, mais fermée, obscure comme un four. Là, les galériens étaient scellés par le cou à des poutres énormes, sans pouvoir ni s'asseoir, ni se coucher. « Nos pauvres vieillards, dit Marteilhe, criaient à tout moment qu'ils se mouraient, qu'ils n'avaient plus la force de supporter un pareil supplice. » A leurs soupirs, à leurs gémissements, répondaient des averses effroyables de coups de nerf de bœuf, donnés au hasard dans les ténèbres. Marteilhe et ses compagnons séjournèrent trois jours et trois nuits dans ce château d'angoisses. De Paris à Marseille, la route fut une longue douleur.
A Marseille, les jésuites les attendaient.
Ils se montrèrent pleins de rigueur pour les forçats protestants. Ils les épiaient, entravaient leurs communications, les empêchaient de recevoir les charités de leurs frères. Quiconque était surpris recevant ou distribuant cet argent devait mourir sous le bâton. Le coupable, collé sur un canon, bras et jambes liés en dessous, le corps nu, atten-
dait. Un silence terrible se faisait. On prenait pour bourreau un Turc des plus robustes, qui, nu luimême, pendant Texécution, était frappé derrière par le comité qui Téreintait s'il frappait mal. Le Turc avait en main un rondin à nœuds, véritable assommoir. Il faut lire dans les Mémoires de Marteillie le récit détaillé de ces épouvantables exécutions. Elles ne triomphèrent pas de la fermeté du jeune forçat. En vain on lui disait de se convertir. — « Abjurez, lui répétait un certain père Garcin ; à quoi alh'z-vous vous exposer? Vous périrez tous à Marseille dans la mauvaise saison; n'êtes-vous pas encore las de souffrir? — Vous vous trompez fort, lui répondit Marteilhe, si vous croyez que les souffrances ébranleront notre foi; nous éprouvons, au contraire, ce que dit le Psalmiste, que plus nous souffrons de maux et plus il nous souvient de Dieu. »
La paix d'Utrecht vint délivrer notre prisonnier et quelques-uns de ses compagnons. A la sollicitation du marquis de Rochegude, les puissances protestantes demandèrent et obtinrent la mise en liberté des forçats pour cause de religion. On mit pour condition à cette liberté que « les hérétiques sortiraient sur-le-champ du royaume pour n'y plus rentrer, sous peine d'être remis aux galères perpétuelles. » Marteilhe et ses compagnons s'embarquèrent pour Villefranche. Ils fuyaient la France, encore tout ensanglantés des plaies qu'ils y avaient reçues. A la fin du mois de juin mil sept cent treize, ils abordèrent en Italie. La patrie avait disparu: ils étaient libres.
Denis Papin, à qui la ville de Blois a rendu un hommage si éclatant et si «mérité, a vécu pauvre» est mort en exil, oublié et méconnu. Pourquoi celte destinée si triste ? Parce que, remarque Arago, l'homme de génie est toujours méconnu quand il devance trop son siècle, dans quelque genre que ce soit. Déjà Béranger avait dit :
Vieux soldats de plomb que nous sommes, Au cordeau nous alignant tous, Si de nos rangs sortent des hommes, Tous nous crions : A bas les fous!
(1) Arago, nolice sur les machines à vapeur, dans l'Annuaire du Bureau des longitudes pour l*an 1837. — De la Saussaye et Péan : La vie et les ouvrages de Denis Papin à Paris, Kranck, 1869, tome I seul paru. — Denis Papin par un professeur d'histoire. Blois, 1880. — Denis Papin, de Blois, par Paul de Fellce, Blois, 1880. — Denis Papin^sa vie et son œuvre, par le baron Ernouf. — Figuier, les Merveilles de la science.
On les persécute, on les lue, Sauf, après un long examen, A leur dresser une statue Pour la gloire du genre humain .
La raison donnée par Arago n'est pas la seule qui explique les infortunes du grand homme de Blois. Il faut dire aussi que Papin eut le malheur d'être hérétique, dans un pays et sous un g-ouvernemcnt qui condamnaient Thérésie et la persécutaient. Qui sait même, s'écriaient éloquemment, naguère, MM. de Sonnier et Deniau, députés de Loir-et-Cher, si le long retard qu'on a mis à élever une statue à Denis Papin n'a pas eu pour cause ce fait que Denis Papin était protestant?
L'illustre inventeur est né à Blois le 22 août 1647. « Les Papin, dit M. de La Saussaye, avaient embrassé le calvinisme vers le milieu du seizième siècle. Nul protestant, à Blois, ne les surpassait en dévouement. Ils occupaient, héréditairement pour ainsi dire, les dignités électives de l'Eglise réformée. Ce zèle bien connu, une ferveur commune et de fréquentes unions les avaient liés aux familles protestantes de la contrée : les Testard, lesBaignoux, les Pajon; mais cette sympathie active, d'un autre côté, leur avait valu les défiances du pouvoir, animé de dispositions peu bienveillantes à l'égard des calvinistes. » Les Papin étaient justement renom^ mes pour l'activité de leur esprit et l'indépendance de leur caractère. D'ailleurs l'éducation protestante contribuait puissamment à faire naître ou à déve-
lopper ces qualités d'intelligence et de conscience.
Partout, toujours, l'éducation réformée s'attachait à fortifier le sentiment de la responsabilité individuelle, la croyance au triomphe définitif de la justice, l'amour de la vérité. Une telle éducation était bien ce qui convenait au génie hardi et inventif du jeune Denis Papin.
Ses parents, qui étaient sans fortune, voulaient faire de lui un médecin. Il y avait déjà, dans cette famille, trois médecins, dont un poète. L'un de ces docteurs, Nicolas Papin, oncle du célèbre mécanicien, était un esprit bizarre, mobile, mais d'une forte originalité, qui s'avisa un jour, tout inconnu qu'il était, de réfuter le traité de Descartes sur les passions de l'âme. Denis Papin ne paraît pas avoir négligé, autant qu'on Ta dit, les études médicales auxquelles le destinait sa famille. Il a fait, au contraire, daus le domaine de la médecine de belles découvertes et écrit, sur des sujets médicaux, dos travaux importants. On lui doit le Nouveau moyen ^améliorer Vair pour les animaux et les végétaux^ qui n'est autre que l'emploi des chambres à air comprimé et chauffé dans des proportions variables appropriées aux différentes maladies qu'on veut guérir. Il a également rodigé un Traité des opé^ rations sans douleur, où il propose divers moyens pour endormir la sensibilité des malades. Après avoir reçu le grade de docteur, il exerça pendant un an ou deux la médecine à Angers.
Si appliqué qu'il fût, durant son séjour à l'université d'Angers (1661 à 1669), à étudier la science
médicale, Denis Papin, cependant, s'occupait avec zèle de travaux de mathématiques et de mécanique. Les connaissances théoriques ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité, le jeune étudiant acquérait l'habileté manuelle nécessaire pour qu'il put fabriquer lui-même des machines. Il devenait ainsi un savant doublé d'un ouvrier. C^est ce qu'a reconnu, plus tard, le fondateur de la Société royale de ^Londres, l'éminent Boyle : « Plusieurs des machines dont nous faisons usage, écrivait-il, étaient de l'invention de Papin, et en partie fabriquées de ses mains. »
Papin dut obtenir, à Angers, quelques succès comme mécanicien, puisque, en 1671, le célèbre Hollandais Iluygens (un prolestant aussi) le choisit pour « préparateur » et le fit entrer à l'Académie des sciences de Paris, récemment fondée, avec le titre de curateur aux expériences. C'était pour Papin une situation heureuse; elle dura jusqu'en 1674, époque où le jeune Blésois lit paraître, avec succès, son premier mémoire : Nouvelles expériences du vide^ avec la description des machines qui servent à le faire.
Tout à coup, en 1675, Papin abandonne l'Académie des sciences, quitte la France et passe en Angleterre. On a donné plusieurs explications de cet abandon et de cette fuite. Les uns n'ont voulu y voir qu'une preuve de l'humeur vagabonde de Denis Papin. Ils ont rappelé qu'un de ses contemporains l'avait surnommé le philosophe cosmopolite. Cette explication, dénuée de preuves, ne saurait être
acceptée. Il n*y a aucune vraisemblance que Papin ait quitté la France, où il occupait une situation suivant ses goûts et ses aptitudes, pour aller courir les aventures à Tétranger , dans un pays dont il ne savait pas la langue. D'autres biographes ont prétendu que le mécanicien de Blois s'était laissé séduire par les ofTres opulentes que lui avait faites, afîa de Tatlirerà Londres, le savant anglais Boyle.
Cette hypothèse est contredite par les faits les mieux attestés. Nous savons qu'au début de son séjour en Angleterre, Papin se trouva, pendaut quelques mois, assez embarrassé pour subsister. Dans Tété do d675, il fut sur le point d'accepter, pour vivre, un emploi de précepteur chez un lord anglais. De plus, Boyle a raconté lui-même qu il n'était entré en relations avec Papin qu'après Tarrivée de celui-ci à Londres. Une dernière explication du départ du docteur blésois a été présentée par le plus érudit de ses biographes, M. de La Saussaye, en ces termes : « ... Les circonstances de son départ indiquent un homme mis dans la dure nécessité de chercher une position. 11 fut donc pris à Timproviste et forcé de s'expatrier, au moins momentanément. Faut-il croire qu'une imprudence des siens ou de ses coreligionnaires, dont il fut la victime, le complice peut-être, le réduisit à cette extrémité? De toutes les conjectures qui se présentent à l'esprit, celle-ci semblerait la plus vraisemblable. La révocation de l'édit de Nantes n'était pas encore décrétée, mais les passions religieuses qui devaient amener cette fatale mesure
devenaient de plus en plus exaltées, de plus en plus exigeantes. »
Rien n'est plus vrai que cette remarque du savant historien. De Tannée 1656 au d8 octobre 1685, jour où fut révoqué, dans son ensemble, Tédit de Nantes, on ne compte pas moins de deux cent quatre-vingttreize édits ou déclarations portés contre les protestants, en général, ou contre telle Eglise ou tel protestant, en particulier. Et quels édits! En 1661, arrêt portant que les conseils des artisans seront tous catholiques ; en 1662, arrêts accordant aux catholiques de plusieurs localités un délai de trois ans pour payer les dettes contractées envers les protestants ; en 1663, arrêt portant que les enterrements protestants se feront à six heures du matin ou du soir, devant trente personnes au plus; arrêt permettant au curé, assisté d'un juge, de se présenter chez les religionnaires malades pour eavoir s'ils veulent mourir dans leur religion; en 1665, arrêts défendant, dans un grand nombre de villes, l'exercice public du culte, ordonnant la démolition des temples, défendant aux protestants d'y avoir des écoles, fixant à quatorze ans pour les garçons, et à douze pour les filles, l'âge où ils pourront se convertir; en d666 et dans les années suivantes, arrêts défendant d'imprimer aucun livre sans la permission des magistrats catholiques, d'enseigner la philosophie et les lettres humaines; réduisant h la lecture, à l'écriture et au calcul toute l'instruction qui pourra être donnée dans les écoles protestantes ; en 1673 et 1674, arrêts donnant aux catholiques plusieurs
DENIS PAPIN. î^i
temples protestants et excluant les réformés des professions libérales.
Evidemment, en face de tels arrêts, la situation des huguenots devenait, chaque jour, plus difficile et plus douloureuse. Ils étaient, en quelque sorte (pour nous servir d'une métaphore qui n'aurait pas déplu, peut-être, à Denis Papin), placés comme sous le récipient d'une machine pneumatique, et, à chaque instant, on leur enlevait un peu d'air vital. Pour échapper à ce supplice, beaucoup prirent la fuite. Papin, protestant zélé, Papin, qui comptait dans sa famille plusieurs pasteurs, les imita. Sa conscience avait besoin de liberté : il quitta la France de Louis XIV et se rendit en Angleterre.
Dès que Boyle connut, par une lettre de Huygens, la présence de Denis Papin à Londres, il chercha à l'attirer auprès de lui : « J'appris, dit-il, qu'il n'était arrivé de France en Angleterre quedepuis peu de temps, dans l'espoir d'y trouver un lieu convenable pour l'exercice de son talent, et qu'en attendant il voulait consacrer ses soins à quelques expériences de physique. Sur ce, je résolus de satisfaire, à mes frais, sa curiosité et la mienne. Ayant remarqué que la pompe pneumatique dont il se servait était de son invention, fabriquée par lui-même, et qu'il la manœuvrait plus aisément que la mienne, je lui laissais la liberté de l'employer de préférence, parce qu'il savait très-bien la manœuvrer, et qu'il n'avait besoin de personne pour la réparer en cas de dérangement. Ma confiance en lui fut justifiée par son habileté et son ac-
tivité; c'est à lui qu'appartient l'idée première de quelques-unes de nos expériences. » Parmi ces expériences, il faut noter les recherches relatives à la vapeur de Teau bouillante.
Papin vécut, à Londres, de 1675 à 1681, dans une situation financière des plus modestes, mais estimé, considéré, honoré par tous les vrais savants. Le 16 décembre 1680, il fut nommé membre titulaire de la Société 7'oyale de Londj'es, à laquelle il dédia. Tannée suivante, son second ouvrage, connu sous le nom de Digesteur ou Marmite de Papin, Le livre parut d'abord en anglais sous le titre de New Dîgester, et eu français avec cet intitulé: La manière d amollir les os et de faire cidre toutes sortes de viandes, en fort peu de temps et à peu de frais, avec une description de la machine dont il faut se servir pour cet effet, ses propriétés et ses usages, confirmés par plusieurs expériences, nouvellement inventée par M. Papin, docteur en médecine.
Cet ouvrage fit une grande impression et méritait le succès qu'il obtint. Par sa découverte, Papin venait de rendre service à la fois à la philanthropie et à la science. Le digesteur apprenait, en effet, à faire du bouillon, à peu de frais, avec les déchets de boucherie, il révélait les propriétés de la gélatine et donnait la première idée des tablettes dont on se sert dans les hospices et à bord des navires. En France, au dix-huitième siècle, l'appareil imaginé par le mécanicien de Blois rendit de grands services ,dans des temps de disette. En Auvergne, en 1760, on vit des prêtres catholiques préserver de la fa-
DENIS PAPLN. 93
mine plusieurs paroisses en utilisant l'invention du hug^uenot mort en exil.
Au point de vue scientifique, la découverte de Papin est plus considérable encore. La machine qu'il avait appelée du nom de digesteur consistait en un vaisseau de cuivre ou de fer hermétiquement fermé par un couvercle de métal fixé par des vis de pression et muni d'une soupape. Cette machine, disait Papin, « est sans doute fort simple et peu sujette à se gâter, mais elle est incommode en ce qu'on ne regarde pas dedans aussi aisément que dans le pot ordinaire, et comme elle fait plus ou moins d'effet, selon que l'eau qui y est se trouve plus ou moins pressée, et aussi que la chaleur est plus ou moins grande, il pourrait arriver quelquefois que vous tireriez vos viandes avant qu'elles ne fussent cuites, et d'autres fois que vous les laisseriez brûler; ainsi il a fallu chercher des moyens pour connaître et la quantité de pression qui est dans la machine , et le degré de chaleur.
« Il n'y a qu'à faire un petit tuyau ouvert des deux bouts, et, l'ayant soudé sur un trou fait au couvercle, il faut appliquer sur l'ouverture d'en haut de ce luyau une petite soupape bien exacte et garnie de papier. »
Pour connaître le degré de la pression de la vapeur, Papin fermait cette soupape au moyen d'une petite verge de fer qui, fixée par une de ses extrémités à une charnière, portait, à l'autre bout, un poids mobile à la manière des romaines. Il avait déterminé la pression nécessaire pour soulever ce
94 UÉRÉÏIOUKS ET RÉVOLUTIONNAIRES.
poids. « De sorte, ajoutait-il, que lorsque la soupape laisse échapper quelque chose, je conclus que la pression dans le bain-marie est environ huit fois plus forte que la pression de Tair, puisqu'elle peut soulever, non seulement le poids qui résiste à six pressions, mais aussi la verge que j'ai éprouvée, qui résiste à deux, et ainsi, en augmentant ou en diminuant le poids, ou en le changeant de place, je connais toujours à peu près combien la pression est forte dans la machine (i). »
On voit combien ce procédé est ingénieux : à Papin est dû l'honneur de la première application qui ait été faite d'une soupape de sûreté. Grâce à cette soupape, a écrit M. de La Saussaye, notre compatriote blésois a trouvé le secret « de donner à Ténergie de l'eau mise en ébullition des rênes tellement sûres, tellement préservatrices du péril, que la pratique ni la science n'en ont pas encore trouvé de meilleures. »
Le digesteur devint plus tard (circonstance oubliée ou trop peu mise en relief) le premier guide de rimmortel Watt dans son étude des forces de la vapeur et des applications que ces forces pouvaient recevoir. Watt a raconté « qu'en 1761 il fit quelques essais avec un digesteur de Papin, transformé en espèce de machine à vapeur par l'addition d'une syringiie, »
La notoriété de l'exilé français s'étendait de plus en plus; un Italien, le chevalier Sarreti, secrétaire
(1) La manière d'amollir les osj p. 10.
DENIS PAPIN. î)5
du sénat de Venise, proposa à Papin d'aller organiser, dans la sérénissime république, une société savante semblable à celle de Londres. Papin accepta les offres brillantes qui lui furent faites et partit pour ritalie.
Denis Papin fit à Venise un séjour de trois années qui ne paraissent pas avoir été pour lui des années heureuses. Aucune oupresque aucune des promesses qui lui avaient été faites ne fut tenue, et il dut, plus pauvre qu'avant son départ de Londres, quitter l'Italie et revenir en Angleterre. Ses collègues delà Société royale lui firent bon accueil et l'attachèrent à leur œuvre en qualité de praticien; ils le chargèrent en même temps de tenir au net leur correspondance. Une rétribution de 62 francs par mois lui fut accordée pour ce travail. Le docteur blésois poursuivit, sans se décourager, ses anciens travaux. 11 modifia et perfectionna son digesteur, indiqua de nouveaux moyens de hâter la germination des plantes, fit sur les baromètres des expériences curieuses, présenta à la Société royale le modèle d'une machine destinée à transporter au loin la force des rivières au moyen d'un appareil à deux corps de pompe, dont les pistons, mis en mouvement par une chute d'eau, faisaient le vide dans un long tube métallique. Il y avait là le principe des chemins de fer atmosphériques. Cet appareil était la première application industrielle de la machine pneumatique à double effet dont Papin était l'inventeur.
Les dernières découvertes du mécanicien de Blois n'obtinrent qu'un médiocre succès ; le public les
ignorait ou les regardait avec défaveur; les savants, plus touchés des défauts qui se rencontraient dans les inventions de Papin que des qualités de génie qu'elles présentaient, les écartaient comme inutiles, impraticables ou dangereuses. En outre, la misère, plus lourdement, chaque jour, s'abattait sur lui. Pas un point d'azur au sombre horizon de sa destinée. En Angleterre, où son traitement lui donnait à peine de quoi ne pas mourir de faim, il était condamné à une existence lamentable. En Italie, il n'avait rencontré que déceptions et misère. Où irait-il désormais? La France était là, — et c'était sa patrie ; mais entre elle et lui apparaissait un abîme infranchissable, l'intolérance religieuse. L'Édit de Nantes était révoqué. L'exercice do la médecine, de la chirurgie, de la pharmacie était interdit aux membres de la religion réformée; les galères et les prisons du grand roi étaient peuplées de huguenots coupables d'avoir une conscience indépendante, — et parmi ces prisonniers et ces galériens se trouvaient plusieurs parents de Denis Papin. Sans doute, de grands avantages matériels étaient offerts à ceux qui voudiaient abjurer; la caisse des conversions, administrée par le renégat Pellisson, était libéralement ouverte à l'apostasie. Papin n^'aurait eu qu'un mot à dire pour retrouver à l'Académie des sciences la place qu'il avait perdue : il préféra garder l'intégrité de sa conscience, et, sans hésiter, il se remit à parcourir le chemin ténébreux de l'exil.
A partir de la révocation de l'Edit de Nantes, le nom de Papin n'est plus même prononcé à l'Acadé-
DEiNlS PAPLN. 97
mie des sciences. « Papin, dit à ce sujet M. de la Saussaye, dut être considéré, sinon comme le chef, du moins comme le principal personnage d'une famille notée entre toutes pour son dévouement fanatique à la religion réformée. S'occuper de lui, c'était, en quelque sorte, ce qui semblait grave alors, prendre parti pour l'hérésie. Il ne faut donc pas trop s'étonner du silence que gardèrent sur le compte du célèbre réfugié le Journal des Savants et tous ceux qui participaient en France au mouvement scientifique. »
Une circonstance heureuse vint permettre à Papin de quitter l'Angleterre où l'indigence le tourmentait, et d'aller habiter l'Allemagne dans des conditions honorables. Le landgrave de liesse, prince instruit et qui avait le goût des arts mécaniques, offrit au docteur blésois une chaire de mathématiques à l'université de Marbourg; Papin accepta. Le 23 novembre 1687, il informa la Société royale de sa résolution. Comme témoignage de gratitude, la société décida, à la date du 14 décembre, qu'on ferait hommage au savant français de quatre exemplaires de l'histoire des poissons.
Papin arriva à Marbourg au commencement de l'année 1688. Les exigences de son cours, qu'il faisait quatre fois par semaine pour un salaire annuel de 150 florins (850 francs environ), ne lui permirent pas de se livrer, comme il l'aurait voulu, à des expériences scientifiques. Dès les premiers mois de son installation en Allemagne, notre compatriote se plaint des tristesses de la situation qui lui est
imposée. « Quatre cours par semaine, écrit-il, c'est beaucoup, pour quelqu'un qui n'est pas habitué à de semblables occupations. » La modicité du traitement qu'on lui alloue, l'impossibilité où il est de se créer des ressources -complémentaires (malgré les promesses qu'on lui avait faites), lui occasionnent des embarras et des tourments quotidiens. Papin avait à sa charge toute une famille : son beau-père et sa tante, victimes de la révocation de l'Édit de Nantes, vivaient avec lui. Plus tard ces charges devinrent plus nombreuses et plus lourdes : en 1691 , en effet, Denis Papin épousa, à Marbourg, une de ses cousines germaines, protestante réfugiée, veuve, avec un enfant, d'unautre proscrit, M. de Maliverne. Souvent dans la correspondance de l'inventeur blésois, il est question « de la pauvre famille. »
Mais si, comme le dit un vieux proverbe, la pauvreté empêche les bons esprits de parvenir, elle est impuissante à étouffer les inspirations du génie. Papin eut une de ces inspirations, lorsqu'il écrivit, dans le courant de l'année 1689 ou 1690, le célèbre mémoire qui parut d'abord en latin, sous ce titre : Nova methodus ad vires motrices levi pretio comparandas, A partir de la publication de ce mémoire (1690) le monde pouvait connaître une puissance nouvelle : la force d'expansion de la vapeur. Et il ne s'agissait pas ici (comme Ta si bien remarqué M. de Lesseps) d'une indication vague, d'une intuition de hasard, mais d'une découverte précise et d'une portée immense. Quelques citations empruntées au mémoire, d'ailleurs peu étendu, dé Denis
Papin sur la Nouvelle manière de produire à peu de frais des forces immenses, montreront combien le proscrit de la révocation de Tédit do Nantes mérite la reconnaissance et l'admiration de l'humanité.
Après avoir parlé de ses essais, jusqu'alors impuissants, pour produire le vide dans un corps de pompe, au moyen de la poudre à canon, Papin ajoute : « J'ai donc essayé de parvenir par une autre route au même résultat, et comme, par une propriété qui est naturelle à l'eau, une petite quantité de ce liquide, réduite en vapeur par l'action de la chaleur, acquiert une force élastique semblable à celle de l'air, et revient ensuite à l'état liquide par le refroidissement, sans conserver la moindre apparence de sa force élastique, j'ai été porté à croire que l'on pouvait construire des machines où l'eau, par le moyen d'une chaleur modérée, et sans frais considérables, produirait le vide parfait que l'on ne pouvait pas obtenir à l'aide de la poudre à canon. Parmi les différentes constructions que l'on peut imaginer à cet effet, voici celle qui m'a paru la plus commode. »
Vient ensuite la description de la machine: elle se compose d'un cylindre en métal, fort mince, au moins dans sa partie inférieure. Dans ce cylindre est un piston mobile ; au-dessous du piston, c'està-dfre dans le fond du cylindre, Papin met une petite quantité d'eau, puis il enfonce le piston qui vient appuyer sur l'eau. Tout Fappareil est ensuite mis sur le feu. L'eau s'échauffe, la vapeur se dégage, le piston monte. Lorsque le piston est
100 UÉRÉTIQUES ET REVOLUTIONNAIRES.
ari'ivé an bout de sa course, Tappareil est retiré du feu, la vapeur se refroidit, se condense et le piston redescend avec une force dont Papin nous donne la mesure, en même temps qu'il indique à quels usages nombreux pourrait être appliquée la force qu'il vient de découvrir. Ici il faut laisser parler tout au long notre admirable compatriote :
Or, dit-il, mon tube, dont le diamètre n'excède pas deux iloigts, élève cependant un poids de soixante livres (29 kil.370) avec la même vitesse que le piston descend dans le tube, et le tube lui-rmême pèse à peine cinq onces (152 gr.). Je suis donc convaincu qu'on pourrait faire des tubes pesant au plus quarante livres chacun (19 kil. 580), et qui cependant pourraient à chaque mouvement élever à quatre pieds (1 m. 299) de haut un poids de deux mille livres (979 kil.). J'ai éprouvé, d'ailleurs, que l'espace d'une minute suffit pour qu'avec un feu modéré le piston soit porté jusqu'au haut de mon tube; et comme le feu doit être proportionné au diamètre des tubes, de très grands tubes pourraient être échauffés presque aussi vite que des petits : on voit clairement par là quelles immenses forces motrices on peut obtenir au moyen d'un procédé si simple, et à quel bas prix. On sait, en effet, que la colonne d'air pesant sur un tube d'un pied (0 m. 32) de diamètre, égale à peu près deux mille livres; que si le diamètre est de deux pieds (0 m. 6o), ce poids sera environ de huit mille livres (3,916 kil.), et que la pression augmentera, ainsi de suite, en raison des diamètres. Il suit de là que le feu d'un fourneau qui aurait un peu plus de deux pieds (0 m. 65) de diamètre suffirait pour élever à chaque minute huit mille livres (3,916 kil.) pesant, à une hauteur de quatre pieds (1 m. 299) si l'on avait plusieurs tubes de cette hauteur, car le feu renfermé dans un fourneau de fer un peu mince, pourrait être facilement transporté d'un .tube à un autre; et ainsi le même feu pro-
curerait coDtinuellement, soit dans Tun, soit dans Fautre tube, ce vide dont les effets sont si puissants. Si l'on calcule maintenant la grandeur des forces que Ton peut obtenir par ce moyen, la modicité des frais nécessaires pour acquérir une quantité de bois suffisante, on avouera rans doute que noire méthode est de beaucoup supérieure à l'usage de la poudre à canon, dont on a parlé plus haut, surtout puisqu'on obtient ainsi un vide parfait, et qu'on obvie aux inconvénients que nous avons énumérés.
Comment peut-on employer cette force pour tirer hors des mines l'eau et le minerai, pour lancer des globes de fer à de grandes distances, pour naviguer contre le vent et pour faire beaucoup d'autres applications? C'est ce qu'il serait beaucoup trop long d'examiner. Mais chacun, dans l'occasion, doit imaginer un système de machines approprié au but qu'il se propose. Je dirai cependant ici, en passant, sous combien de rapports une force motrice de cette nature serait préférable à l'emploi des rameurs ordinaires pour imprimer le mouvement aux vaisseaux : 1** les rameurs ordinaires surchargent le vaisseau de tout leur poids, et le rendent moins propre au mouvement; 2'' ils occupent un grand espace, et par conséquent embarrassent beaucoup sur le vaisseau; 3® on ne peut pas toujours trouver le nombre d'hommes nécessaire; 4*^ les rameurs, soit qu'ils travaillent en mer, soit qu'ils se reposent dans le port, doivent toujours être nourris, ce qui n'est pas une petite augmentation de dépense.
Nos tubes, au contraire, ne chargeraient, comme on l'a dit, le vaisseau que d'un poids très faible; ils occuperaient peu de place; on pourrait se les procurer en quantité suffisante s'il existait une fois une fabrique pour les confectionner; et enfin ces tubes ne consumeraient du bois qu'au moment de l'action, et n'entraîneraient aucune dépense dans le port. Mais comme des rames ordinaires seraient mues moins commodément par des tubes de cette espèce, il faudrait employer des roues à rames telles que je me souviens d'en avoir vu dans la machine construite à Londres par Tordre du séré-
nissime prince palatin liupert. Elle était mise en mouvemeni par des chevaux à l'aide de rames de cette espèce, et laissait de bien loin derrière elle la chaloupe royale, qui avait cependant seize rameurs.
Il n'est pas douteux que nos tubes ne pussent imprimer un mouvement de rotation à des rames fixées h un axe, si les tiges des pistons étaient armées de dents qui s'engrèneraient nécessairement dans des roues également dentées et fixées à l'axe des rames. Il serait nécessaire que Ton adaptât trois ou quatre tubes au môme axe, pour que son mouvement pût continuer sans interruption. Kn effet, tandis qu'un piston toucherait au fond de son tube et ne pourrait plus, par conséquent, faire tourner l'axe avant que la force de la vapeur l'eût élevé au sommet du tube, on pourrait,. au moment môme, éloigner l'arrêt d'un autre piston qui, en descendant, continuerait le mouvement de l'axe. Un autre piston serait ensuite poussé de la même manière et exercerait sa force motrice sur le même axe, tandis que les pistous abaissés en premier lieu seraient de nouveau élevés par la chaleur, et se retrouveraient ainsi en état de mouvoir le même axe de la manière précédemment décrite. D'ailleurs, un seul fourneau et un peu de feu suffiraient pour élever successivement tous les pistons.
Mais on objectera peut-être que les dents des tiges engrenées dans des roues exerceront sur Taxe des actions en sens inverse quand elles descendront et quand elles remonteront, et qu'ainsi les pistons montants contrarieront le mouvement des pistons descendants, et réciproquement. Cette objection est sans force. Tous les mécaniciens connaissent parfaitement un moyen par lequel on fixe à un axe des roues dentées qui, mues dans un sens, entraînent l'axe avec elles, et qui, dans l'autre sens, ne communiquent aucun mouvement, et le laissent obéir librement à la rotation opposée. La principale difficulté est donc d'avoir une fabrique où l'on forge facilement ces grands tubes, comme on l'a dit en détail dans les Ac^es des érudits, du mois de septembre 1688. Et cette, nouvelle machine doit être un nouveau motif pour accélérer
cet établissement; car elle démontre clairement que ces grands tubes pourraient être appliqués très commodément à plusieurs usages importants.
La nouvelle machine fut essayée en petit par Papin; elle était sans doute bien imparfaite, mais ridée qui avait présidé à sa confection n'en a pas moins été l'idée mère de toutes les merveilles enfantées depuis. C'est le mécanicien de Blois qui a imaginé la première machine à piston ; c'est lui qui le premier a vu que la vapeur d'eau fournit un moyen simple de faire rapidement le vide dans la capacité du corps de pompe; c'est lui qui songea^ le premier, à combiner, dans une même machine à feu, l'aclion de la force élastique de la vapeur avec la propriété dont cette vapeur jouit, et qu^il a signalée, de se condenser par refroidissement. C'est lui, également, qui a eu, le premier, l'idée de la soupape de sûreté. Ces découvertes, qui suffisent à honorer à jamais le nom d'un homme, son siècle et sa patrie, passèrent presque inaperçues ou furent accueillies avec indifférence !
Des chagrins intimes, des tracasseries odieuses vinrent encore augmenter la douleur que ressentit Denis Papin en voyant qu'on délaissait son génie. Il était dans la destinée de ce malheureux mécanicien de connaître toutes les angoisses de la misère et d'éprouver les hostilités du fanatisme ultramontain et de l'étroitesse protestante. Il arriva un jour que ce réfugié, cette victime de la révocation de TEdit de Nantes, fut frappé d'excommunication par
ses coreligionnaireâ. Quel était son crime ? D'après les frères Haag (i), le docteur blésois était accusé d'être « un homme de parti. » M. de la Saussaye estime à son tour que Papin fut tracassé par les calvinistes rigoureux à cause de la largeur de ses doctrines et de ses principes de tolérance. Le docteur appartenait à une famille connue, dans le protestantisme, pour ses idées indépendantes, ses tendances hétérodoxes. Un de ses parents, théologien célèbre, Claude Pajon, avait été condamné par plusieurs synodes comme coupable d'arminianismo et de pélagianisme. La tolérance des opinions était si étrangère à laplupart des hommes de cette époque que, lorsque Pajon voulut se justifier, on refusa de Tentendre sous prétexte qu'il chercherait à propager son hérésie! Un autre parent du mécanicien de Blois, Isaac Papin, n'avait pas été mieux traité par les sviiodes; accusé de socinianisme, il avait été contraint de quitter l'église qu'il habitait. C'était le temps où Jurieu, dans ses Lettres pastorales^ déclarait légitime le meurtre de Michel Servet.
Denis Papin fut-il excommunié par ses coreligionnaires pour ses opinions dogmatiques ? ou bien fut-il simplement victime de querelles de petite ville? Cette dernière opinion a été soutenue récemment par un des biographes les plus intelligents du savant de Blois, M. Paul de Félice. Quoi qu'il en soit, Papin fut très sensible à l'anathème fulminé contre lui; déjà il avait pris le parti de s'éloigner
(1) la France protestante, t. VIII, p. 110.
ENIS PAPIN. 105
-de Marbourg, lorsque, à la recommandation du margrave et après Fintervention du sénat académique, l'affaire s'arrangea. Papin put participer à la communion sans être tenu de faire ni rétractation Jii démarche humiliante.
Ces vexations et ces tristesses, accompagnées d'une pauvreté toujours plus grande, le jetaient dans une sorte de découragement. Vers la fin de 1 692 , il écrivit à Leibniz, avec qui il était depuis plusieurs années en correspondance : « Dans l'état où je suis, j'ai besoin de penser avec une très grande application à mes affaires domestiques et à faire subsister ma famille. Je ne dois pas m'eugager plus avant dans les spéculations qui ne sont bonnes que pour des gens qui sont bien payés pour cela ou qui aient du bien ailleurs. Je vois à présent que je ne peux espérer ni l'un ni l'autre. »
Un autre jour il écrivait au même Leibniz : « Je ne suis point à moi! » Il était, en effet, de plus en plus dans la dépendance du landgrave de Hesse, qui paraît n'avoir pas apprécié beaucoup la grande découverte de Papin, et qui employa les talents de notre compatriote à l'établissement d'une verrerie, à la fabrication de glaces et de conserves alimentaires, à la substitution des matelas et des coussins à air aux lits de plume.
Ce n'est que vers 1706 que nous voyons Denis Papin revenir aux travaux qui ont immortalisé sa mémoire.
Pendant les rares loisirs que lui laissaient les fantaisies scientifiques et industrielles du landgrave
de Hesse, Papin s'occupait de rechercher quelles applications pratiques pouvait recevoir la grande découverte qu'il avait faite de la puissance de la vapeur. « Je m'imagine, écrivait-il le 5 novenibre 1705 à Leibniz, que si la charge et la place des matières combustibles n'étaient pas trop grandes, la machine à feu serait excellente pour les galères. Mais si on la pouvait pousser jusqu'à surpasser les chevaux, elle serait d'un usage merveilleux pour les voitures. » Le mécanicien de Blois voulut montrer par une expérience décisive l'utilité de son invention. Il construisit un bateau du poids de quatre mille livres, le munit de son appareil locomoteur et le tint prêt pour la mise à flot. Ce travail lui coûta plusieurs années de fatigue et lui occasionna des dépenses qui dépassaient ses ressources. Papin, épuisé d'efforts et endetté, dut laisser sur le chantier l'œuvre de son génie, cette œuvre pour laquelle il s'était condamné et avait condamné sa famille à d'incessantes privations. « Je n'avais ^ disait-il, ni assez d*argent pour me faire assister et lancer le bateau à l'eau, ni le moyen de le faire garder sur la rivière. » Cet état de misère se prolongea jusqu'en 1707. A cette date, Papin prit la résolution (à la suite d'une expérience de physique malencontreuse et qui avait amené mort d'hommes) de quitter l'Allemagne et de faire transporter son bateau en Angleterre pour y continuer ses expériences. Il écrivit, à cette occasion, à son correspondant ordinaire, Leibniz, cette lettre aussi touchante qu'instructive :
Cassel, le 7 juillet 1707.
Monsieur,
Vous savez qu'il y a longtemps que je me plains d'avoir ici beaucoup d'ennemis trop puissants. Je prenais pourtant patience; mais depuis j'ai éprouvé leur animosité de telle manière qu'il y aurait eu trop de témérité à moi à oser vouloir demeurer plui longtemps exposé à de tels dangers. Je suis persuadé que j'aurais obtenu justice, si j'avais voulu faire un procès; mais je n'ai déjà fait perdre que trop de temps à Son Altesse pour mes petites affaires, et il vaut bien mieux céder et quitter la place que d'être trop souvent obligé d'importuner un si grand prince. Je lui ai donc présenté une requête pour le supplier très humblement de m'accorder la permission de me retirer en Angleterre, et Son Altesse y a consenti avec des circonstances qui font voir qu'elle a encore, comme elle a toujours eu, beaucoup plus débouté pour moi que je ne mérite.
Une des raisons que j'ai alléguées dans ma requête, c'est qu'il est important que ma nouvelle construction de bateau soit mise à l'épreuve dans un port de mer, comme Londres, où on pourra lui donner assez de profondeur pour y appliquer la nouvelle invention qui, par le moyen du feu, rendra un ou deux hommes capables de faire plus d'effet que plusieurs centaines de rameurs. En effet, mon dessein est de faire 1^ voyage dans ce même bateau, dont j'ai déjà eu l'honneur de vous parler autrefois, et l'on verra d'abord que sur ce modèle il sera facile d'en faire d'autres où la machine à feu s'appliquera fort commodément. Mais il se trouve une difficulté,. c'est que ce ne sont point les bateaux de Gassel qui vont à Brème, et quand les marchandises de Gassel sont arrivées à Mûnden, il faut les décharger pour les transporter dans les bateaux qui descendent à Brème. J'en ai été assuré par un batelier de Miinden, qui m'a dit qu'il faut une permission expresse pour faire passer un bateau de la Fulda dans le Weser. Cela m'a fait résoudre, monsieur, de prendre la liberté d'avoir recours à vous pour cela. Gomme ceci est une
affaire particulière el sans conséquence pour le négoce, je suis persuadé que vous aurez la bonté de me procurer ce qu'il faut pour faire passer mon bateau à Munden, vu surtout que vous mavez déjà fait connaître combien vous espériez de la machine. à feu pour les voitures par eau. Oa m'a aussi averti qu'à Hamel il y a un courant extrêmement rapide, et qu'il s'y perd des bateaux. Cela me ferait souhaiter de savoir à peu près à combien de degrés ce canal est incliné sur l'horizon. Ainsi, monsieur, si vous avez eu la curiosité de faire cette observation, je vous supplie d'avoir aussi la bonté de me dire ce qu'il en est. En tout cas, il vaudra toujours mieux prendre trop que pas assez de précautions pour garantir mon bateau de tout-accident. Si j'étais assez heureux pour que vos affaires vous appelassent dans l'une ou l'autre des deux villes dans le temps que j'y passerai, je m'y ferais une extrême satisfaction dV entendre et d'y profiter de vos bons avis en voyant notre bateau, et de vous supplier debouche de me continuer la même bienveillance dont vous m'honorez depuis si longtemps, et de me permettre toujours de me dire avec respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
1). Papin.
Leibniz s'empressa de faire les démarclies que Papin réclamait de son obligeance; mais, par suite des lenteurs de l'administration, l'autorisation se fit attendre. Papin, impatienté, se plaint de ces retards dans une lettre datée du 1" août 1707. En attendant, il fit sur la Fulda l'essai de son bateau. Le 14 septembre 1707, il mandait à Leibniz : c< L'expérience de mon bateau a été faite, elle a réussi de la manière que j'espérais; la force du courant de la rivière était si peu de chose en comparaison de la force de mes rames qu'on avait de la peine à recon-
naître qu'il allât plus vite en descendant qu'en montant. Je suis persuadé que si Dieu me fait la grâce d'arriver heureusement à Londres, et d'y faire des vaisseaux de cette construction qui aient assez de profondeur pour appliquer la machine à feu à donner le mouvement aux rames, je suis persuadé, dis-je, que nous pourrons produire des effets qui paraîtront incroyables à ceux qui ne les auront pas vus. »
De nouveau encore, Denis Papin devait être déçu. Ses espérances vinrent se briser contre les prétentions et la sottise de la corporation des bateliers du Weser, navigateurs privilégiés du fleuve. Ces bateliers avaient, en vertu de leurs statuts, le droit d^arrèteretmème de s'approprier les embarcations naviguant sur le Weser sans leur permission ou celle de l^électcur. Il fallait donc, ou bien acquitter un droit de passage, et Papin manquait d'argent, ou bien obtenir un privilège de l'électeur, et ce privilège n'arrivait pas. « Je me vois en grand danger, écrivait le pauvre inventeur, qu'après tant de peines et de dépenses qui m'ont été causées par ce bateau, il faudra que je l'abandonne et que le public soit privé des avantages que j'aurais pu, Dieu aidant, lui procurer par ce moyen. Je m'en consolerai pourtant, voyant qu'il n'y a point de ma faute, car je ne pouvais jamais imaginer qu'un dessein comme celui-là dût échouer faute de permission. »
C'est ce qui arriva cependant. Le 24 septembre 1707, Papin, n'ayant pas reçu la permission qu'il avait demandée à l'électeur du Hanovre pour entrer dans les eaux du Weser, crut pouvoir passer outre.
no HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.
Il embarqua, sur le premier baleau à vapeur que lo monde ait comiu, toute sa fortune, consistant en quelques effets, quelques pauvres ustensiles de ménage; il y fit placer sa femme et ses deux enfants et s'installa lui-même à son appareil. Il part, il navigue, maître du flot et du vent; il arrive près de Loch, au confluent du Weser. Là il trouve les bateliers du fleuve qui, au nom de leur monopole, arrêtent le bateau et prétendent le confisquer si Papin n'acquilte pas les droits de passage. En vain notre compatriote essaye d'échapper aux prétentions des bateliers allemands; en vain il fait appel à la protection du bailli de la localité la plus voisine. Celuici se montre impuissant, malgré son bon vouloir; les bateliers tirent le bateau à terre et le mettent en pièces. Nous connaissons les détails de ce drame lamentable par une lettre que Zeuner, le bailli sans autorité, adressa à Leibniz :
Miindon, ce 27 septembre 1701.
Monsieur,
Ayant appris par le médecin Papin, qui, venant de Cassel, passa avant-hier par cette ville, que vous vous trouvez présentement en cette cour-là, je me donne l'honneur de vous avertir, monsieur, que ce pauvre homme de médecin, qui m'a montré votre lettre de recommandation pour Londres, a eu le malheur de perdre sa petite machine d'un vaisseau à roues que vous avez vue; les bateliers de cette ville ayant eu l'insolence de l'arrêter et de le priver du fruit de ses peines, par lesquelles il pensait s'introduire auprès de la reine d'Angleterre. Gomme l'on ne m'avertit de cette violence qu'après que le bonhommie fut parti et qu'il ne s'était point adressé à nous, mais au magistrat de la ville pour s'en plaindre, quoi-
que ceîte afFaire fiU de ma juridiction, vous voyez, mousieur. qu'il n'était pas en mon pouvoir d'y remédier. C'est pourquoi je prends la liberté de vous informer de ce fait, en cas que si cet homme ne voulût faire des plaintes à Hanovre et il Gassel, vous soyez persuadé de la vérité et de la brutalité (le ces gens-ci. Si, en repassant à Hanovre, je puis atoir l'honneur de vous voir, monsieur, je me donnerai celui de vous assurer moi-même de la passion constante avec laquelle je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
ZkUiNER.
Papin ruiné, atteint dans ses plus chères espérances, faisait preuve de la résignation la plus héroïque. « La femme et les enfants du médecin se lamentaient, a raconté Zeuner, le pauvre bonhomme s'en alla sans faire entendre aucune plainte. » Il renvoya sa famille à Cassel où elle pouvait trouver quelques ressources auprès de plusieurs réfugiés, ses parents; quant à lui, il résolut de gagner l'Angleterre, espérant y rencontrer les appuis dont son œuvre avaitbesoin. S'il le fallait, il mendierait pour obtenir l'argent indispensable au succès de ses entreprises :
Plein de son œuvre commencée.
Vieux, pour elle il tendrait la main.
Sûr qu'il embrassait la pensée Qui doit guider le genre humain.
Et, en effet, il tendit la main. A peine arrivé à Londres, il soumit à la Société royale « sa nouvelle invention de bateau, marchant au moyen de rames mises en mouvement par le feu », et il supplia la
« société » de lui accorder un peu d'argent pour tîonstruire son appareil. « C'est assurément, écrivait Papin à la Société royale, le 11 février 1708, «ne entreprise très importante que de pouvoir employer la puissance du feu à ménager les forces de l*homme. C'est ce que j'ai essayé à Cassel avec une machine aujourd'hui détruite et pour la reconstruction de laquelle je sollicite une contribution, l'état de mes affaires ne me permettant pas de prendre tous les frais à ma charge. »
La Société royale renvoya l'examen de cotte proposition à son président, le célèbre Isaac Newton. Celui-ci fit un rapport peu favorable, et Papin, malg'ré ses instances réitérées, ne put obtenir l'allocation qui lui était nécessaire. Il chercha alors des ressources dans sa merveilleuse puissance d'invention, imaginant des modifications dans l'horlogerie, apportant des améliorations à la machine pneumatique, combinant de nouvelles serrures à secret, perfectionnant divers appareils fumivores, créant des procédés d'extraction. Pour tous ces travaux, Papin n'obtenait guère que des railleries. Un échevin de Francfort, Uffenbach, nous apprend, dans une relation de voyage qui porte la date de 1709, que le malheureux docteur étaitregardéa comme un hâbleur, un aventurier, entreprenant, sans expérience, et par pure spéculation, cent choses diverses, au péril de sa propre existence. » C'était une sorte de fou qui, ajoutait l'échevin de Francfort, « avait prétendu naviguer avec un vaisseau sans rames ni
DENIS PAPIN. lis»*
voiles, non seulement sur la Fulda, mais encore sur la haute mer! »
La Société royale [de Londres ne se montrait pas beaucoup plus favorable aux inventions du réfugié français. Elle restait sourde à ses appels les plus pressants. « Je propose humblement, écrivait Papin,. le 10 mai 1709, à la Société royale, de faire un fourneau qui économisera plus de la moitié des combustibles. Je ne puis dire encore précisément combien; mais il est certain que l'économie sera si considérable qu'elle fera plus que compenser la dépensenécessaire pour l'acquérir. Je désire humblement que la Société royale me donne 250 francs, et après cela il sera facile d'essayer une chose qui peut être si utile... » Dans une autre lettre, il s'excusait de ne pas se rendre en personne chez le docteur Sloane,. secrétaire de la Société royale, parce que, disait-il, « je ne suis pas en étal de me présenter avec des habits convenables. » Une autre fois il se plaignait « d'être obligé de mettre ses machines dans le coin de sa pauvre cheminée. » Et cependant que d'idéesfécondes fermentaient dans son cerveau ! « J'ai en tête, disait PaJ)in dans sa vieillesse, beaucoup plusde choses que je ne pourrais en exécuter durant le peu d'années que j'ai à vivre. » A ces moments-là^ aux jours les plus amers de la détresse et de re!xil, le mécanicien de Blois songeait à la patrie, à la destinée qui aurait pu lui être faite en France ; il écrivait alors au secrétaire de la Société royale de Londres :
« Je vous en prie, monsieur, songez que dans l'Académie royale de Paris il y a trois pensionnaires
pour la mécanique qui ont chacun un très bon salaire annuel, et, en outré, qu'il y a d*habîles ouvriers de toute sorte, payés par le roi, qui sont prêts en tout temps à exécuter tout ce que ces pensionnaires commandent. Prenez, s'il vous plaît, les mémoires de l'Académie royale des sciences, et voyez ce que ces trois pensionnaires font chaque année, et comparez-le avec ce que j*ai fait depuis sept mois; j'espère que vous trouverez que j'ai raison de dire que j'ai fait autant qu'on peut attendre du plus honnête homme, avec ma petite capacité et ma pénurie d'argent. »
La dernière lettre que nous possédions de Papin est datée de Londres, 31 septembre 1711. Notre compatriote se plaint « d'avoir vécu sept mois sans une pièce de monnaie, forcé de s^épargner les aliments et toutes les autres choses indispensables à la vie. » A partir de 1712, on perd la trace de Papin. Où alla-t-il terminer ses jours? En quelle année mourut-il? On ne saurait encore répondre à ces deux questions d'une façon précise. Ce qui est hors de doute, hélas ! c'est quMl est mort misérable et à l'étranger. Son nom même fut longtemps enseveli dans un oubli profond. 11 fut tiré de cet oubli, en 1836, par un savant illustre, qui est une des gloires de la France républicaine : François Arago. Depuis, les hommages sont venus en foule, de toutes les parties du monde, au glorieux proscrit de la Révocation, et la ville de Blois s'est honorée en élevant une statue au plus admirable de ses enfants : au grand inventeur Denis Papin.