‹ Hérétiques et révolutionnairesChapitre 4 sur 8 · LITTÉRATEURS · texte numérisé non relu

LITTÉRATEURS

Si, dans une réunion de demi-lettrés, vous dites que le protestantisme, en France, n'a eu qu'une influence littéraire médiocre et qu'il s'y est montré, presque toujours, réfractaire à la poésie, vous pouvez être assuré de rencontrer nombre d'approbateurs. C'est, depuis longtemps, une opinion admise que la réforme française, sèche et sans grâce, est antipoétique et antilittéraire. Le malheur est que cette opinion, — comme tant d'autres généralement reçues, — n'est qu'un préjugé inventé par le parti pris et colporté par l'ignorance. La littérature de notre patrie compte des protestants parmi ses illustrations les plus incontestées, et il n'est pas téméraire de prétendre que, toutes proportions gardées, l'hérésie a eu plus d'action que l'orthodoxie catholique sur le développement littéraire de la France.

La preuve en est très facile à fournir.

Prenez, par exemple, le xvi® siècle. Il compte trois grands prosateurs : Rabelais, Montaigne et Calvin. Le premier, bien qu'il fût curé de Meudon^ ne doit à aucun titre figurer parmi les gloires de rÉglise.

Esprit aventureux, puissant, désordonné^ alliant la gaieté la plus énorme à la raison la plus pénétrante et parfois la plus religieuse, Rabelais demeure une des personnalités les plus anticatholiques qu'il y ait eu en France. — Et Montaigne? L^aimablc et délicieux sceptique peut mourir muni des sacrements derÉglise,il n'en demeure pas moins un homme émancipé de toute tradition et de tout joug sacerdotal, une intelligence ouverte à toute vérité, un doux contempteur des superstitions,. Tadversaire souriant et poli du catholicisme de tous les siècles. — Reste Calvin, génie moins souple et moins brillant, écrivain tendu et trop méthodique^ mais ferme, lumineux, incisif et rapide, — et qui a mérité d*être appelé Tun des créateurs de la langue française. L'influence littéraire de ce huguenot dure encore; elle est ineffaçable. Calvin est un de ceux qui nous ont appris à parler un français net,, sobre, allant droit au but, qui part pour arriver, — le français des affaires, du journalisme et de la discussion.

Oui, sans doute; mais qui dit sobriété n'est pas loin de dire sécheresse, et c'est de sécheresse qu'on accuse l'hérésie. Vraiment? Eh bien, voyons quels sont les écrivains les plus abondants, les plus touffus du xvi® siècle. En voici un, bien oublié, mais ori-

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^inal et non sans mérite: Du Barlas. C'est la luxuriance même. Il fut regardé, en son temps, comme un grand poète, comme le plus grand poète de la France. Ses plus faibles essais, tels que ses vers sur Judith^ riiéroïne de Béthulie, ont des parties belles et grandioses : « Il s'y remue, par accès, disait Sainte-Beuve, un certain souffle héroïque. »

Plus tard, lorsqu'il publia sa Semaine, bizarre, mais génial poème sur les sept jours de la création, ce furent de tous côtés des cris d'admiration et des ùloges hyperboliques. Ronsard déclare que Du Barlas a plus fait en une Semaine que lui en toute sa vie. L'œuvre est aussitôt traduite en latin, en anglais, en allemand, en suédois, en italien, en espagnol. Quatre ans après la publication de son œuvre, l'auteur en revoyait la 17^ édition. Elle suggéra au Tasse l'idée d'un poème semblable, La Cî'éation du monde en sept joitrs, qu'il laissa inachevé ; et Milton, au rapport de Hallani, ne dédaigna pas « de ramasser des perles au milieu de ce fatras de mauvais goût et de mauvais style. » Plus encore que Milton, Gœthe admirait le poète hérétique : « La juste appréciation, dit-il, de ce qui doit plaire en tel pays ou à telle époque, d'après l'état moral des esprits, voilà ce qui constitue le goût. Cet état moral varie tellement d'un siècle et d'un pays à un autre, qu'il en résulte les vicissitudes les plus étonnantes dans le sort des productions du génie. J'en vais citer un exemple remarquable. Les Français ont eu, au xvi* siècle, un poète nommé Du Bartas, qui fut alors l'objet de leur admiration. Sa gloire se ré-

pandit même en Europe et on le traduisit en plusieurs langues. Il a composé beaucoup d'ouvrages en vers héroïques. C'était un homme d'une naissance illustre, de bonne société, distingué par son courage, plus instruit qu'il n'appartenait alors à un guerrier. Toutes ces qualités n'ont pu le garantir de Pinstabilité du goût et des outrages du temps. Il y a bien des années qu'on ne le lit plus en France, et si quelquefois on prononce encore son nom, ce n'est guère que pour s'en moquer. Eh bien, ce même auteur, maintenant proscrit et dédaigné parmi les siens, et tombé du mépris dans l'oubli, conserve en Allemagne son antique renommée ; nous lui continuons notre estime, nous lui gardons une admiration fidèle, et plusieurs de nos critiques lui ont décerné le titre de Roi des poètes français. Nous trouvons ses sujets vastes, ses descriptions riches, ses pensées majestueuses. Son principal ouvrage est un poème en sept chants sur les sept jours de la création. Il y étale successivement les merveilles de la nature ; il y décrit tous les êtres et tous les objets de l'univers, à mesure qu'ils sortent des mains de leur céleste auteur. Nous sommes frappés de la grandeur et de la variété des images que ses vers font passer sous nos yeux; nous rendons justice à la force età la vivacité de ses peintures, à l'étendue de ses connaissances en physique, en histoire naturelle. En un mot, notre opinion est que tous les Français sont injustes de méconnaître son mérite et qu'à l'exemple de cet électeur de Mayence qui fit graver autour de la roue de ses armes sept des-

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sîns représentant les œuvres de Dieu pendant les sept jours de la création, les poètes français devraient aussi rendre hommage à leur ancien et illustre prédécesseur, attacher à leur cou son portrait et graver le chiffre de son nom dans leurs armes. »

Il y a évidemment excès et réaction dans Tenlhousiasme de Gœthe. Ce qui n*est pas moins certain, c'est que Du Bartas, trop dédaigné par Boileau (le grand maître du style étriqué), a été lu avec profit par les poètes de Técole romantique. Théophile Gautier et Victor Hugo lui doivent beaucoup et le reconnaissent. A son école, presque autant qu'à celle de Ronsard et de Joachim Du Bellay, on peut apprendre l'art des rythmes savants et variés, des expressions pittoresques, des accouplements de mots hardis ou harmonieux.

Après du Bartas, d'Aubigné — plus incontesté et plus grand. Son œuvre maîtresse, le poème des Tra^ giques, « ce livre écrit à la lueur des torches et dans le tumulte des camps, » est encore de nos jours (avec les Châtiments et la Légende des siècles) la seule tentative de poème épique dont nous puissions nous faire honneur auprès des étrangers. Quel poète que cet hérétique! Il a su conquérir les admirations les plus diverses : Mérimée le plaçait très haut, Auguste Barbier le relisait sans cesse, Victor Hugo disait en parlant de lui : « Notre maître d'Aubigné, » et Corneille aurait pu lui rendre le même hommage. Il serait facile, en effet, de signaler dans les vers d'Agrippa d'Aubigné nombre

de tirades qui ont été imitées par TauteuV de Cùiîia^ de Polyeucte et des Horaces, Les imprécations de Camille ne semblent-elles pas inspirées par cette prière que le poète hérétique a placée dans la bouche de ses coreligionnaires persécutés : « O Dieu vengeur », lui disent-ils ;

Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter Point de mains pour donner, mais bien pour nous oster^ Trouvent tes yeux fermez à juger leurs misères ; Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières, Ton sein fermé soit clos aux pitiés, aux pardons, Ta main sèche, stérile aux bienfaits et aux dons; Soient tes yeux clairvoyants à leurs péchés extrêmes. Soit ton oreille ouverte à leurs cris de blasphèmes, Et ta main diligente à redoubler tes coups !

Ainsi que le poète des Horaces, et bien avant lui (car Agrippa d'Aubigné est le plus cornélien des écrivains français avant Corneille), Fauteur des Tragiques avait en partage le don des versénergiques, des répliques soudaines, foudroyantes,, qui ont comme un éclat métallique et sont pénétrantes comme un coup d'épée :

Vous dites que la loy du prince publiée Vous a lié les mains, — l'àme n'est pas liée!

Haïssez les méchants, l'exil vous sera doux.

Vous estes bannis d'eux, — bannissez-les de vous.

Un tel don n'est-il pas le don du sublime? En

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vers, en prose, d'Aubigné trouve sans effort, spontanément, le mot qui traduit fidèlement l'héroïsme et donne à la pensée son expression grandiose et immortelle. Don Diègue, dans le Cid^ parle-l-il un langage plus naturellement héroïque que celui que d'Aubigné, dans ses MémoireSy met sur les lèvres de son père :

« Mon père m'amena à Paris, et, passant par Amboise, un jour de foire, il vit les têtes de ses compagnons de la conspiration d'Amboise sur de* poteaux, qui étaient encore reconnaissables^ ce dont il fut tellement ému, qu'il s'écria, au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là : « Ils « ont décapité la France, les bourreaux! » Et puis il donna des deux à son cheval. Je me mis aussitôt à piquer après lui, parce que j'avais vu sur son visage une expression extraordinaire, et, Tayant joint, il me mit la main sur la tèle en me disant : « Mon enfant, il ne faut point épargner ta lôte, « après la mienne, pour venger ces chefs pleins « d'honneur. Si tu t'y épargnes, lu auras ma malé- « diction. »

Le Qu'il mourtU du vieil Horace est-il plus superbe que ce mot de Bernard Palissy à Henri IH, dans y Histoire universelle de d'Aubigné : Bernard Palissy est à la Bastille pour crime d'hérésie; Henri Hl, qui l'estime et veut le sauver, lui. rend visite; mais, lui dit-il, « si vous ne vous accommodez pour le fait de la religion, je suis contraint de vous laisser entre les mains de vos ennemis. » Bernard Palissy répond : — « Sire, je sais mourir! »

Non moins émouvante est la réponse de la femme deTamiral Coligny : « Songez, dit Coligny à Charlotte de Laval qui l'excite 'à s'armer pour défendre la cause protestante, songez aux dangers que vous et les vôtres serez obligés d'affronter. Je vous laisse trois semaines pour vous éprouver. » Mais elle, aussitôt : — « Ces trois semaines sont achevées, » dit-elle.

D'Aubigné a-t-il inventé ces mots qu'on pourrait appeler le sublime de la conscience? A-t-il imaginé (comme on l'en accuse également), celte fière lettre du gouverneur de Bayonne à Charles IX qui lui avait commandé le massacre des huguenots : « Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre de la garnison; je n'y ai trouvé que de bons citoyens et braves soldats, mais pas un bourreau... » Non, sans doute, le fond de ces récits peut être exact; l'inspiration, l'idée, le sentiment appartiennent vraisemblablement aux personnages que d'Aubigné met en scène dans son Histoire universelle; mais il a rencontré , pour les traduire, l'expression définitive et incomparable. Le poète des Tragiques a passé par là.

Même quand il plaisante. Agrippa d'Aubigné sait donner à ses railleries je ne sais quel grand air qui devient comique, précisément parce que la réalité burlesque et couarde s'y mêle à la fanfaronnade héroïque. — « Il faut nous battre et venir sur le terrain, » dit quelqu'un au baron de Fœneste, ce type du matamore pédant imaginé par Agrippa. Le baron qui, à

régal de Panurge, craint les coups naturellement, dissimule sa peur sous cette fière réplique : « Vous n'avez rien à me commander! » A un autre de ses adversaires qui le prie également de se rendre sur le pré, Fœneste, toujours pleutre en actions et arrogant en paroles, oppose cette réponse dont Cambronne s'est souvenu pour en faire une plus digne application : — « Je ne me rends jamais! »

Veut-il tourner en ridicule le dogme de la transsubstantiation, d'Aubigné feint d'y croire et cherche à l'expliquer, mais son exégèse est d'une sanglante moquerie : a Pourquoi sous le nom de Dieu ne pourrait-on, écrit-il, changer la substance de toutes choses, vu que, sous le nom du roi, on fait tous les jours de si étranges métamorphoses? La sueur d'un misérable laboureur, en la graisse d'un prospérant partisan et trésorier; la moelle d'un vigneron de Gascogne remplit le ventre d'un parasite ; les pleurs de la veuve ruinée en Bretagne font avoir du fard à la femme de Santory ; le sang d'un soldat perdu à chasser Epernon de Provence se change en hypocras. Les impôts de la France ont transsubstantié les champs du laboureur en pâturages, les vignes en friches, les laboureurs en mendiants, les vilains en gentilshommes, les valets en maîtres, les maîtres en valets et, de nos jours, des insolents en souverains et en princes à la mode. »

N'est-ce pas là de Pironie éloquente, comme en trouveront un jour, pour leurs plus belles pages, Pascal dans les Provinciales j Beaumarchais dans

ses Mémoires, Paul-Louis Courier dans le Pam^ phlet des pamphlets?

A tout moment, lorsqu'on lit les œuvres d'Agrippa d'Aubigné, on peut constater combien son influence a été considérable sur les écrivains venus après lui. Dans une fort bonne étude mentionnée par TAcadémie française, M. Gustave Fabre a pu dire : « Racine et Boileau l'imitent volontiers; Voltaire lui doit plus d'une inspiration heureuse (1). » Est-ce que, à notre époque, le poète de la Légende des siècles^ lorsqu'il a écrit son émouvante pièce : la Conscience, ne s'est pas souvenu de ces vers des Tragiques sur Caïn le fratricide :

Il avait peur de tout; tout avait peur de luy... 11 était seul partout, hors mis sa conscience...

Enfin qui ne reconnaîtrait les procédés de satire lyrique, si bien retrouvés et mis en œuvre par les poètes d'// Pianto, de Lazare et des Châtiments^ dans cette apostrophe de d'Aubigné à ceux de ses contemporains qui, demeurés purs au miHeu de la corruption générale, ont, toutefois, manqué décourage pour la fuir, et sont restés les spectateurs attristés mais silencieux du mal qui les entoure :

(i) Déjà, dans une admirable conférence, un des proscrits du Deux-Décembre, M. Marc Dufraisse, rendant hommage au génie de d'Aubigué, avait fait la même remarque : « Le xvri^ siècle n'a pas négligé le poète huguenot, Racine lui aura emprunté le songe d'Athalie; je me suis toujours étonné que les nombreux critiques d' Agrippa et de Milton ne nous aient pas fait remarquer ce que le Paradis perdu doit aux Tragiqiies; la Henriade leur est redevable de ses épisodes les plus émouvants. »

Vous estes compagnons du raesfait pour vous taire! Lorsque le fils de Dieu, vengeur de son raespris, Viendra pour vendanger de nos rois les esprits, De sa verge de fer brisant, espouvantable, Les petits dieux enflez en la terre habitable, Vous y serez compris. Comme lorsque l'esclat D'un foudre exterminant vient renverser à plat Les chesnes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là-dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau, En son nid Tescurieu, en son aire Toiseau, Sous ce dais qui changeait les gresles en rosée, La bauge du sanglier, du cerf la reposée, La ruche de l'abeille, et la loge au berger.

Avoir eu part à l'ombre, avoir part au danger !

Le style âpre et rude d'Agrippa d*Aubigné rend difficile et fatigante la lecture de certaines parties de ses livres. Il lui manque les dons charmants que possédait si bien son coreligionnaire Marot : la souplesse, renjouement et la grâce. Homme de génie beaucoup plus qu'homme de talent, il appartient à la catégorie des écrivains que la foule ignore et que recherchent les lettrés. Sa qualité maîtresse, c'est Toriginalité audacieuse et suggestive. En cela il est bien hérétique : Torthodoxie dessèche et momifie ; Thérésie est presque toujours géniale.

Est-ce que, par exemple, le sentiment de la nature qui a vivifié et agrandi notre domaine littéraire, procède, en France, de l'orthodoxie ou de rhérésie? Est-ce que, déjà, au xvi"" siècle, à celte époque de renouveau artistique et littéraire, un prosateur hérétique n'avait pas goûté et exprimé tout ce qu'il y a de charme poétique dans « Talme et

féconde nature ? » Est-ce qu'avant le « thym et la rosée » du bon La Fontaine, avant « les beaux jours de cristal de Tautomne, qui ne sont plus chauds, qui ne sont pas froids, » de M*"" de Sévigné, quelqu'un ne s'était pas rencontré parmi €es pauvres religionnaires si tourmentés, si menacés, en bulte aux persécutions, aux outrages et aux misères, pour parler de la nature en termes qui ont conservé et garderont à travers les âges la grâce naïve et Tinaltérable fraîcheur? Est-ce que l'admirable inventeur des rustiques figulines, « Touvrier de terre » Bernard Palissy n'avait pas essayé de révéler aux plus humbles de ses contemporains, « à ceux qui n'ont jamais eu cognoissance des lettres, » la philosophie « délectable » des champs et le « doux resver » sous les arbres? Réfugié loin de Paris, dans une petite ville, à Saintes, il y habitait hors les murs, aux Roches, une maison campagnarde avec étroit jardin que remplissait le bruit des enfants et des passereaux. Sa tâche d'ouvrier accomplie, il allait trouver le petit ruisseau qui, de la Grand-Font à la Charente, coule en murrtiurant sous les saules. C'est là qu'il aimait à se promener à l'heure où les oiseaux chantent. « Il allait, observant les animaux et les pierres, cherchant quelque beau secret et rêvant quelque plaisante invention. — J'eusse été bien aise, dit-il, plus tard, en se rappelant ces heures de contemplation et de travail, <le laisser quelque profit ou faire quelque service au pays de mon habitation » (i).

(1) Voir le très beau et (;rès savant volume publié par M. Ana-

On retrouverait presque le même charme littéraire dans le Théâtre d'agriculture du huguenot méridional Olivier de Serres. Ce peintre de la vie rustique, ce bonhomme qui aime les champs d'un amour sincère, qui s'attendrit sur les souffrances des paysans, qui découvre « les vertus du mûrier et les mérites du houblon », a le don du détail à la fois précis et pittoresque, du style qui égayé et embellit les sujets qu'il traite.

Au dix-huitième siècle, à ce moment de notre histoire littéraire où Tesprit courait les salons et se répandait dans les livres, où la préoccupation de . l'homme et de l'humanité était si forte qu'on ne voyait plus la nature, qui découvrit les lacs, les montagnes, la poésie des fleurs des champs et des grands horizons? Un hérétique — le petit-fils d'un des proscrits de la révocation de l'édit de Nantes : Jean-Jacques Rousseau. Les lettres de la Nouvelle Héloïse, les Rêveries^ les Confessions nous révèlent un monde nouveau ; la sensibilité s'agrandit, Témotion devient plus large ; la poésie peut rafraîchir ses lèvres altérées dans la limpidité des eaux courantes, elle peut se guérir du mal d'anémie qui la tourmente et la dessèche à l'ombre vivifiante des forets ou dans l'air salubre des hauteurs.

Le paysage littéraire, avec ses éclats de couleurs et ses suavités de nuances, a-t-il produit un plus parfait modèle que cette page des Rêveries de Jean- Jacques Rousseau :

tôle France : Les Œuvres de Bernard Palissy, — Paris, Gharavuy, éditeur.

«... Pendant qu'on était encore à table, je m'esquivais et j'allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac de Bienne, quand l'eau était calme ; et là, m'étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l'eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir un objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d'être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j'avais trouvé de plus doux dans pe qu'on appelle les plaisirs de la vie.

« Souvent, averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite, je me trouvais si loin de l'île que j'étais obligé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close.

« Quand le lac agile ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et, de Vautre, élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.

« Quandlesoirapprochait,je descendais des cimes de Fîle et j'a,llais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le

bruit des vagues et Tagitation de Teau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu... »

Admirable page, large, simple, émue, où la grâce mélancolique de la rêverie se mêle à Tadmiration la plus sincère de la nature ! Et c'était là le premier essai du genre, la note révélatrice ! Elle est restée pure et charmante entre toutes. Bernardin de Saint- Pierre a pu venir ensuite, avec son coloris délicat et son dessin exquis. Chateaubriand avec son imagination splendide et ses dons d'enchanteur, Lamartine avec la grâce molle et flottante de sa poésie, Victor Hugo avec son relief, George Sand avec les flots toujours purs et toujours abondants de ses périodes, Théophile Gautier, Balzac et Flaubert avec leur précision rigoureuse et leur science des détails du style, il n'en reste pas moins que tous ces fleuves romantiques sont sortis du lac de Bienne et du lac de Genève, et que pas un d'entre eux n'a reflété dans des eaux plus profondément limpides les splendeurs du ciel, les arbres immobiles et les oiseaux voyageurs !

Novatrice en littérature, Fhérésie s'est montrée inventive d'esprit, gracieuse et puissante dans les arls, dans les sciences, l'industrie, la philosophie et la politique. Elle revendique,* au seizième siècle, Jean Goujon, le Phidias français, le peintre Jean Cousin, les architectes du Louvre et du Luxembourg, Androuet du Cerceau et Jacques de Brosse,

le musicien Claude Goudimel, ce maître inspiré et savant de Palestrina. Le docte Ramus, le médecin Ambroise Paré, les Estienne, ces grands hommes de Térudition et de l'imprimerie, lui appartiennent. Au dix-septième siècle c'est un hérétique, Tliéophraste Renaudot, qui imagine le journalisme, la presse périodique ; c'est également un protestant, Conrart, qui suggère à Richelieu Tidée de créer TAcadémie française ; c'est un proscrit, Pierre Bayle, qui, réfugié en Hollande, dans la patrie de cet autre hérétique, Spinosa, écrit, en quelque sorte, la préface des œuvres de Voltaire, et donne au dixhuitième siècle le mot d'ordre de la critique indépendante.

La constitution des sciences historiques et philosophiques est aussi une œuvre hérétique, comme le remarque M. Renan. Elle est également, ajoute le savant académicien, « une œuvre française, parce que ce furent des protestants français ou des affiliés du protestantisme : Castalion, Turnèbe, Lambin, G. Scaliger, les Estienne, Casaubon, Saumaise, Bochart, Lefèvre, Louis Cappel, l'école de Saumur, la première génération du Collège de France, presque toute protestante, qui y contribuèrent le plus puissamment. Voilà nos pères. Ce qu'il importe de remarquer, en effet, c'est que, dans la première moitié du dix-septième siècle, la France faisait d'aussi bonne philologie et d'aussi bonne critique que TAUemagne en a fait cinquante ans plus tard. Bochart et Cappel valent Michaëlis; Casaubon et Saumaise valent Heyne et Wolf ; Henri Estienne

reste sans égal. L'admirable développement que^ depuis plus d'un siècle, l'Allemagne a réalisé dans toutes les branches de la philologie n'est que la continuation de ce qu'avait commencé la France^ si libre, si ouverte, si éveillée, de Henri IV, de Louis XIII et de la première moitié de Louis XIV. C'est quand la France, par une série de mesures dont la dernière est la Révocation de l'Édit de Nantes, force ses plus savants hommes, les Saumaise^ les Leclerc, les Bayle, les Beausobre, les Basnage à s'expatrier, que le domaine des études historiques passe à la Hollande et à l'Allemagne » (1).

Même originalité d'esprit chez les religionnaires lorsqu'il s'agit d'idées politiques et de réformes sociales. Sous l'influence de l'hérésie, la noblesse proclame, aux Ltats généraux de 1560, le principe de l'instruction obligatoire. C'est un statisticien et financier calviniste, Fourmenteau^ qui, dès 1552, propose de séculariser les biens du clergé, d'armer la nation et d'établir l'impôt du maximum sur les richesses. C'est un minisire protestant qui ose, le premier, faire imprimer, dans les Mémoires de f Estât de France^ l'essai sur la Servitude volontaire de la Boétie, — ce véhément pamphlet contre le despotisme; ce sont des fils de l'hérésie qui retrouvent et mettent en circulation les doctrines politiques par lesquelles les peuples modernes ont été initiés à la liberté et à la démocratie. N'est-il pas

(1) Nouvelles études d'histoire religieuse , p. 461.

-évident, qu'à suivre la pure logique, la souveraineté de la conscience individuelle, dans Tordre religieux, devait avoir pour corollaire, dans Tordre politique, la souveraineté de la volonté indivi- <luelle, c'est-à-dire le règne du suffrage universel?

Le premier écrivain politique de la Réforme qui aperçut et formula cette vérité fut François Hotman, né à Paris le 23 août dS24. Qui ne connaît son livre si fameux sur Tautorité des rois de France et le droit de succession (1), dans lequel il affirme la nécessité de constituer un gouvernement nouveau, où le pouvoir royal serait soumis à un grand conseil représentant la nation et possédant la souveraineté suprême?

Plus précis encore et plus ferme en ses conclusions parut un contemporain et coreligionnaire d'Hotman, le publiciste Hubert Languet. Dans ses revendications contre les tyrans {Vindiciœ contra tyrannos, 1579), il commence par accuser les rois de vouloir établir leur autorité sur les âmes de leurs sujets et d'usurper les droits de la puissance divine. C/est le peuple, ajoute-t-il, qui institue les rois; donc il est supérieur aux rois; si le peuple est supérieur au roi, les représentants du peuple, réunis en assemblée, le sont aussi. Il établit, ensuite, qu'il est permis de résister au prince et recherche en quelles circonstances^ et par quels moyens, le droit sacré de rébellion et d'insurrection doit être exercé. Cette théorie de la résistance

(1) Franco GaliH seu iractatus isagocicus de regimine regum 'Gallise et de jurj ivtccessionis (Genève, 1573).

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par les armes — résistance directe du peuple qui n'attend point Tautorisation de TÉglise, — reparaîtra, plus tard, dans les écrits polémiques de Jurieu, et dans le Contrat social^ de Jean-Jacques Rousseau, — ce livre dont on a pu dire qu'il avait été Tévangile de la Révolution française.

J.-J. Rousseau, disciple, à quelques égards, de Calvin, d'Hotman, d'Hubert Languet et de Jurieu, dépasse singulièrement ses maîtres. Tout d'abord il sait distinguer (ce que personne n'avait su faire avant lui) entre la souveraineté et le gouvernement. Qu'est-ce que le gouvernement? C'est un siniple mandataire du souverain chargé d'exécuter la volonté générale en qui seule réside la souveraineté. Qui représente la souveraineté? C'est le peuple, c'est-à-dire l'universalité des citoyens. Comment assurer l'exercice véritable de la souveraineté? Au moyen du gouvernement direct du peuple par le peuple, attendu que la souveraineté ne peut pas être représentée non plus qu'aliénée. « Le peuple anglais pense être libre, lisait-on dans le Contrat social, il se trompe fort; il ne l'est que durant l'élection des membres du Parlement ; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. » Rousseau comprit lui-même ce qu'avait d'excessif et d'impraticable sa théorie du gouvernement direct et sans délégation. Dans son traité sur le Gouvernement de Pologiie il corrigea les excès de logique qui déparent le Contrat social. Il admit le système représentatif, mais en réclamant (afin que la souveraineté du peuple ne fût pas une illusion déce-

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vante) ces quatre garanties : des élections fréquentes, le mandat impératif, le compte rendu aux électeurs et le Référendum,

L'influence du philosophe de Genève sur la Révolution française a été des plus considérables. Il n'y a nulle exagération à prétendre que Jean- Jacques Rousseau a été le principal inspirateur des actes et des discours de l'Assemblée législative, de la Convention nationale et même — ce qui est plus contesté — de l'Assemblée Constituante.

Quel est le premier et le plus important des actes accomplis par la Constituante *^ C'est la substitution du vote par tête au vote par Etat. Le vote par État, c'était la prédominance du clergé et de la noblesse contre le Tiers; le vote par tête, c'était la majorité assurée aux représentants du peuple, grâce au système qu^avait fait adopter Necker, — un compatriote et un coreligionnaire de Rousseau, — et qui consistait à donner au Tiers-Etat un nombre de députés égal au nombre des députés du clergé et de la noblesse réunis. Or de quelle théorie politique procède le vote par tête? De la théorie de Montesquieu? Nullement, bien qu'on Tait beaucoup affirmé, Montesquieu soutient, au contraire, dans V Esprit des lois, que la noblesse est un corps intermédiaire entre le roi et le peuple et déclare que ce corps intermédiaire, nécessaire à l'existence de la monarchie (et c'est pour une monarchie qu^allait légiférer la Constituante), doit avoir une représentation particulière et distincte de celle de la nation, ce La noblesse, dit l'Esprit des

loisj entre, en quelque façon, dans l'essence de la monarchie, dont la maxime fondamentale est :

Point de monarque^ point de noblesse; point de noblesse, point de monarque, » Rousseau — dont les principes prévalurent — avait écrit dans le Contrat social : « Il importe pour avoir bien Ténoncé de la volonté générale qu'il n'y ait pas de société partielle dans TEtat et que chaque citoyen n'opine que diaprés lui. »

Le serment du Jeu de Paume est la traduction do cette pensée de Jean-Jacques.

D'autre part, l'abolition des derniers vestiges du régime féodal, dans la nuit du 4 août, est un acte qui ne s'accorde guère avec la théorie de Montesquieu, pour qui le corps nobiliaire doit jouir de prérogatives héréditaires; elle est, par contre, entièrement conforme au système de Rousseau — cet apôtre si convaincu et si ardent de l'égalité politique.

Enfin la Déclaration des droits de Fhomme et du citoyen est la mise en pratique du principe même du Contrat social. La déclaration des droits, c'est le contrat selon Jean-Jacques, passé entre tous les membres de la communauté politique.

Aussi n'est-on pas étonné d^avoir à constater l'admiration profonde d'un homme comme Mirabeau pour l'auteur du Contrat social. Le grand orateur de la Constituante préférait hautement Rousseau à Montesquieu. Il écrivait du donjon de Vincennes à la marquise de Monnier: « Certainement je ne suis pas partisan fanatique de V Esprit

des lois. Le plus grand nombre des principes de ce bel ouvrage me paraît faux ou hasardé. Le courage de Fauteur m'est suspect; sa prudence ressemble à de la pusillanimité ; il a souvent méconnu ou trahi les droits de Thomme. Enfin, son style si brillant, si ferme et si pur, n*est pas toujours exempt de recherche et d'affectation, et Ton voit avec peine un si grand homme courir après Tépigramme... Rousseau, lui, est Tun des plus grands écrivainsqui furent jamais; son éloquence toujours entraînante, toujours appuyée de la plus ingénieuse dialectique, est guidée par un goût exquis et n'exclut jamais la correction la plus sévère... Supérieur, dans son genre, à Voltaire lui-même, Rousseau est le dieu de l'éloquence. »

Ce qui était de Tadmiration chez Mirabeau devint du fanatisme chez Robespierre. L'avocat d'Arras se prit de passion pour le philosophe hérétique et lui emprunta ses théories les plus fausses et les plus redoutables. Rousseau, disciple sur ce point du Calvin qui fit brûler Servet (mais Calvin vivait au seizième siècle), avait écrit dans le Contrat social:

« Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen, ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à les croire, il peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les

lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort, il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

« Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs, p

Detelleslignes avaient une portée effroyable : elles faisaient dépendre les devoirs du citoyen de certaines opinions religieuses et transportaient du catholicisme au déisme philosophique le privilège de Tintolérance. Robespierre, s'inspirant de la théorie de Rousseau, fit rendre par la Convention nationale le décret portant que « le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. » En conséquence, l'alhéisme fut considéré comme antinational, regardé comme un moyeu de conspiration contre la République, et tenu pour un crime digne de mort. Robespierre, qui n'avait cessé de dénoncer et de poursuivre les opinions matérialistes, qui les avait combattues chez Guadet, Vergniaud, Gensonné, Hébert et Danton, imposa à la Convention nationale le terrible décret dont l'article XIII menaçait de la rigueur des lois quiconque

138 IIÉRKTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

troublerait roxercîce du culte nouveau par des prédications fanatiques ou des iminiiations contrerévolutionnaires !

C'était désigner et livrer au bourreau tous les adversaires du déisme de Jean-Jacques. Par le chemin du Contrat social^ la République retournait à l'intolérance calviniste, à l'inquisition religieuse. Heureusement, à cet égard, le 9 thermidor et les hommes qui firent réussir ce coup d'Etat, rame* nèrent la France à la libre-pensée, en délivrant la Révolution de l'influence dogmatique de Robespierre et de Rousseau.

Aussi puissante, et plus étendue encore, a été rinfluencc du philosophe hérétique dans les questions sociales. La définition que Rousseau a donnée de la propriété fait de lui un. des ancêtres du socialisme, un des précurseurs des doctrines collectivistes. Pour Tauteur du Contrat social, la propriété ne trouve pas sa justification et ses titres dans les prérogatives de rindividu, mais dans la puissance et la souveraineté de l'Etat. La propriété pour lui, « c'est le droit de jouir de la portion de biens qui nous est garantie par la loi. » Mais si la loi ne nous garantit rien, si elle accorde tout à la commune ou à TEtal, quel sera le recours du citoyen?

II n'an aura d'aucune sorte, puisque, politiquement, il n'est quelque chose qu'en vertu du contrat social et qu'il peut être propriétaire ou dépossédé, suivant que la loi le trouve bon et utile. La propriété n'étant pas un droit naturel, mais un privilège concédé par l'Etat, celui-ci peut en restreindre l'exer-

cice, le transformer ou Tabolir. C'est pourquoi Gracchus Babeuf invoquera, un jour, à l'appui de ses doctrines, Tautorité de Jean-Jacques Rousseau. Il aurait pu se prévaloir également des paroles de Bossuet : « Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que Tair et la lumière... Selon le droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit et tout ici est propre à tous. Du gouvernement est née la propriété, et, en général, tout droit vient de Tautorité publique. » Dt^spotisme et collectivisme ont, au fond, le même principe. Ils font du gouvernement le créateur et le régulateur dos droits de l'individu. Seulement, tandis que h s théoriciens du despotisme mettent le gouvernement dans les mains d'une personnalité investie d'une sorte de puissance extraordinaire, divine, les disciples et les émules de Rousseau font résider l'autorilé' suprême et infaillible dans la souveraineté populaire.

Quoi qu'il en soit de ces théories, il résulte, nous semble-t-il, des faits que nous avons produits et des livres que nous avons résumés que l'hérésie, en France, aboutit, dans le domaine littéraire, au romantisme, et, dans le domaine politique, aux idées et aux principes proclamés parla Révolution.

11 n'y a pas de sujet plus beau, plus séduisant pour un historien patriote que la Révolution française. (Test de ce grand fait national que datent, comme on Ta dit, les origines de la France contemporaine. Aussi les plus nobles esprits, les écrivains les plus éloquents se sont-ils appliqués à le faire connaître et à ^apprécier. M. Thiers a consacré à la Révohiiion française des volumes qui ont besoin d'être conaplétés et rectifiés sur plusieurs points, mais qui contiennent d'admirables chapitres. M. Mignet nous a donné, sur cette époque si tumultueuse et si compliquée, le plus substantiel des résumes.

Michelet a raconté la Révolution française avec un lyrisme, un éclat de style, une passion illuminée qui font ressembler les pages de son livre à une suite d'éclairs. Lamartine a enveloppé des rayons de sa poésie l'histoire des Girondins : il en a fait un merveilleux roman. Louis Blanc a em-

ployé son remarquable talent d'écrivain, son abondante rhétorique à la glorification des hommes et des choses de 1789 et surtout de 1792 et 93. Il a eu le tort de transformer, trop fréquemment, le vaste diocèse de la Révolution en une chapelle à l'usage et en Thonneur de Maximilien Robespierre. Edgar Quinet, dans une œuvre à la fois sagace et passionnée, — une œuvre digne d'un Montesquieu romantique, — a signalé et condamné quelquesunes des tendances révolutionnaires. Combien d'autres écrivains il faudrait citer encore : et Tocqueville, si renseigné et si original dans son AncienRégime et la Révolution, et Lanfrey, si mesuré et si clairvoyant dans ses Considérations sur la Révolution française, et les frères de Concourt, dont les spirituels commérages sont remplis d'érudition — mais d'une érudition qu'il faut contrôler, — et M. Taine qui s'est cru impartial parce qu'il a composé un réquisitoire avec des faits divers, soigneusement triés, authentiques parfois, et presque toujours lugubres et atroces.

Ce qui a manqué à la plupart des historiens de la Révolution française, ce n'est ni le savoir, ni le talent; c'est Pesprit critique et la mesure. Les uns, s'inspirant de Ronald et du comte de Maîstre, n'ont vu dans la Révolution qu'un événement « satanique, » et dans les révolutionnaires que « des scélérats grandioses. » L'expression est de M. de Montalembert. Les autres ont regardé la Révolution comme la révélation des temps modernes, comme une religion nouvelle, — la religion par

LA UÉVOLUTluX. 143

excellence. Or, la religion confine à la légende, à Torthodoxie fanatique et intolérante, aux aberrations de toute nature. Autour du berceau du christianisme on voit surgir les sectes les plus extravagantes : les unes rendent un culte au serpent, qui séduisit Eve dans le paradis terrestre, les autres reconnaissent pour chefs Judas ou Caïn. Eh bien, la Révolution française a eu ses caïnites! Des livres ont été écrits pour glorifier Hébert ou Marat. L'esprit de l'homme est si enclin aux superstitions qu'il est constamment occupé à se créer des idoles. Combien se croient de libres esprits parce qu'ils ont changé de fanatisme ! Ceux-là même qui se réjouissent de briser les statues des dieux, se complaisent souvent à chercher dans le ruisseau des objets d'adoration.

Ai-je besoin de dire que le consciencieux Henri Martin, l'un des plus récents historiens de la Révolution, a su se préserver de tout excès et de toute témérité? Les volumes qu'il a publiés, et qui racontent les événements accomplis de 1789 au Consulat, sont l'œuvre d'un sage. Ce livre excellent, dont la place est marquée dans toutes les bibliothèques populaires, et qu'il serait bon de lire, le soir, au milieu des ouvriers, sera consulté avec profit par les hommes les plus au courant de notre histoire révolutionnaire. Henri Martin, en effet, n'a négligé aucune source d'informations. Sur Mirabeau, Louis XVI et Marie-Antoinette, sur Danton et M™® Roland, la Marseillaise et Rouget de Tlsie, les Montagnards et la Gironde, il sait à peu près

144 HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONxNAlRES.

tout ce qu'il est possible de savoir à l'heure actuelle. Vous ne trouverez dans son livre ni intention d'apologie, ni préoccupation de dénigrement : tout y est net, précis, solide. Tout au plus serait-on tenté de lui reprocher d'abuser de cette vertu si louable qu'on nomme la sobriété. S'il rencontre sur son chemin quelques-unes de ces vieilles légendes royalistes, si souvent citées, et tant exploitées, comme, par exemple, l'anecdote du verre de sang do M^^® de Sombreuil, il les écarte dédaigneusement ou les réfute d'un mot rapide et décisif.

Une histoire de la Révolution française renferme forcément une galerie de portraits. Grave écueil pour l'écrivain qui arrive après tant d'auteurs illustres, tant de peintres exquis ou puissants! Que dire de l'éloquence du grand orateur de la Constituante après l'étude, si extraordinaire de relief, que Victor Hugo a publiée sur Mirabeau? Que peut-on ajouter à cette noble parole d'Edgar Quinet : « Mirabeau, dès qu^il se leva, parut immortel » ? Comment sV prendre pour faire après Michelet et le docteur Robinet le portrait de Danton, ou celui de M"® Roland après Saint-Beuve? Henri Martin a su pourtant trouver, pour caractériser les personnages célèbres de la Révolution, de ces mots vifs et heureux qui empêchent le style de tomber dans la monotonie, et se gravent dans la mémoire. J'en cite quelques-uns, au hasard : « Marat, dit notre historien national, avait des fureurs et point d'idées. » Qu'était Robespierre à ses débuts? « Un jeune homme qui n'avait ni les qualités ni les défauts de la jeunesse, mais

qui^ selon Texpression de Mirabeau, devait aller loin, parce qu'il croyait tout ce qu'il disait. » Et Brissot? « Une nature généreuse et bonne, à qui l'excès de son activité donnait des airs d'intrigue. » Et Danton? « Un tribun qui, sous des formes âprement révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre les patriotes. »

La physionomie de Danton a retenu longtemps le regard de M. Henri Martin. Il a interrogé les témoins les plus nombreux et les plus divers, et il a résumé son impression définitive dans une page qu'il faut citer. C'est une digne réponse aux allégations de M. Taine qui, dans son dernier ouvrage, représente Danton « comme un avocat de second ordre, sorti d'une bicoque de Champagne, ayant emprunté pour payer sa charge et dont le ménage gêné ne se soutient qu'au moyen d'un louis donné chaque semaine par le beau-père, limonadier (1). »

Danton n'était ni un démagogue famélique, ni un ambitieux pressé de tout bouleverser pour arriver à la considération et à la fortune. « On lui a attribué, de son temps, écrit Henri Martin, Jes mêmes vices qu'à Mirabeau et ces mêmes connivences avec la cour qui ont été prouvées chez Mirabeau. Il vivait, disait-on, dans tous les désordres. Les plus honnêtes gens, les plus véridiques, La Fayette, M""" Roland, l'ont accusé, dans leurs Mémoires, d'avoir touché ccmt mille francs du gouvernement pour le remboursement d'un office qui en

(1) Les Origines de la France contemporaine ^ t. II, p. 119.

146 EÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

valait dix mille, puis d'avoir reçu, à diverses reprises, de grandes sommes d'argent du ministre Montmorin.

« Tout le monde, ou à peu près, a longtemps cru à ces accusations.

« La vie privée de Danton n'a été sérieusement étudiée que depuis peu d'années. On y a trouvé tout autre chose que ce qui s'était accrédité sur lui. L'honnête famille bourgeoise où avait été élevé Danton, simple, unie, régulière, offrait un parfait contraste avec la famille féodale de Mirabeau, si désordonnée, si démoralisée, si horriblement divisée. Danton, fils dévoué, frère désintéressé, mari affectueux, malgré ses passions fougueuses, n'avait jamais été ce jeune homme ignorant, paresseux, débauché, ce « misérable avocat » sans causes qu'on a imaginé. Assez lettré, quand il fut reçu, à vingthuit ans, en 1787, avocat aux conseils du roi (conseil d'Etat, requêtes de Phôtel, etc.), il prononça, suivant l'usage, un discours latin. Il y fit un tableau saisissant de l'état de la France. C'était au moment de la première assemblée des notables. Il déclara qu'il sentait venir une révolution terrible, exprima le regret qu'on ne pût la reculer de trente années, pour qu'elle se fit paisiblement par les progrès des lumières, et termina en jetant ce cri prophétique :

« Malheur à ceux qui provoquent les révolutions ! « Malheur à ceux qui les font! »

« En 1788, il refusa un emploi important au ministère de la justice.

« Lorsque les charges d'avocat au conseil du roi furent supprimées par la Constituanlo, avec indemnité, Danton ne reçut pas cent mi lie francs pour ce qui valait dix mille francs : suivant son droit légal, il fut remboursé de 69,000 francs pour une charge qui lui en avait coûté 78,000. Ce qui avait trompé La Fayette, c'est que le principal de la charge ne valait que 10,000 francs et que le reste était le prix du cabinet d'affaires qui s'y trouvait joint.

« Quant aux sommes reçues du ministre Montmorin, aucune pièce ne constate le fait. L'affirmation de Montmorin doit paraître de peu de valeur, depuis que Ton connaît la correspondance par laquelle cet ancien ministre trahissait La Fayette et connivait avec les généraux autrichiens contre lui au moment même où La Fayette se perdait pour tâcher de sauver le roi et la reine.

« La cour était, du reste, fort souvent volée par les intermédiaires qu'elle employait pour tâcher de gagner les chefs révolutionnaires. On avait promis au roi d'acheter aussi Pétîon, dont le désintéressement était notoire. Louis XVI eut la preuve qu'il était effrontément dupé.

« Il ne subsiste donc pas la moindre preuve de la vénalité de Danton... de cet homme qui, sous un extérieur bizarre, effrayant, cachait « une âme « magnanime, » comme l'a dît un philosophe d'une grande autorité, qui n'était pas suspect de sympathies révolutionnaires, — Royer-Collard. »

Si Henri Martin, comme on vient de le voir par

ces quelques lignes, est un juge perspicace et autorisé lorsque! s'agit des hommes, c'est aussi un narrateur intéressant lorsqu'il s'agit des événements. Son style d'une gravité un peu uniforme et d'une allure un peu alourdie, s^anime, s'échauffe et se colore au reflet des grandes scènes de la Révolution française. Ce n'est pas l'indignalion, c'est le patriotisme qui fait sa meilleure prose. Il faut surtout citer, dans ce genre, les belles pages consa* crées à la première fête de la Fédération.

Et cependant, malgré toutes les qualités que je viens d'énumérer, le livre de M. Henri Martin appelle des réserves et de graves critiques. Ces critiliques, d'ailleurs, s'appliquent à presque tous les historiens de la Révolution française. Il semble qu'en retraçant les faits, tantôt terribles et tantôt sublimes, qui se sont accomplis de 1789 à 1794, les historiens n'ont pas assez insisté sur l'état d'esprit où se trouvait la France au début du grand événement qui devait si profondément modifier nos destinées nationales. Il y eut, de 1787 à 1789, un mouvement, une agitation des intelligences, une fièvre d'espérances et d'appréhensions véritablement inouïes. Des nuées de pamphlets, de brochures, de placards s'abattirent sur Paris et sur les provinces. Politique, finances, réformes de toutes sortes, questions de toute nature furent posées, étudiées, commentées. On a beaucoup parlé des publications démocratiques et libérales qui parurent alors, mais on a négligé, ou laissé dans l'ombre, les publications écrites dans un espritdifférent et tout contraire.

Qui ne comprend, pourtant, combien il est nécessaire de les connaître? Elles ont contribué, pour une large part, à créer Fétat mental de la France de la Révolution. Ces brochures, d'un ton agressif, insolent, menaçant, glorifiaient les vieux abus, les vieux préjugés, et réclamaient le retour aux pires intolérances et aux plus violentes iniquités. Au nom du clergé catholique on demandait de faire revivre toutes les mesures qui suivirent la révocation de Tédit de Nantes. La pluralité des cultes dans le « royaume » était dénoncée « comme une abomination et un fléau. » A cette question : Les proiestants ont-ils le droit de voter et de siéger aux États- Généraux ? les publicistes catholiques répondaient sans hésiter : Non! Ils donnaient de cette exclusion la curieuse explication que voici : « L'enseignement public appartient aux évêques diocésains; les règlemeiits qui le concernent prescrivent des pratiques religieuses dont il ne convient pas de confier l'exécution à des non-catholiques. Or qui est privé du droit d'enseigner aux enfants ne saurait être mis en permission du droit de légiférer pour les hommes. » La liberté de la presse n'était pas mieux traitée que la liberté des cultes. Ajoutez à ces accusations remplies de menaces , des diatribes sans nom , des outrages cyniques et infâmes contre ceux qui se réclamaient des idées nouvelles et les défendaient avec un talent remarqué. Je conseille aux délicats qui se plaignent de la violence des polémiques contemporaines de se procurer certaine biographie de Mirabeau « en vente dans les com-

150 HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIKES.

munaulés de Marseille. » C'est la lie de la boue, c'est le délire de la haine.

Ces excitations, ces provocations, ces injures exaspéraient les esprits les plus froids et les plus fermes. Elles créaient, dans toute la France, comme un courant de défiance et de fureur. De là ces habitudes de discussions brutales, ces hyperboles farouches, ces invectives incessantes, cet échauffement qui devait aller jusqu'à la flamme et à Tincendie.

André Chénier, qui, nous le verrons tout à Theure, n'avait pas su se modérer lui-même, dénonçait pourtant, avec éloquence, dans le n° 13 des Mémoires de la société de 1789, « cette nombreuse et effrayante race de libellistes sans pudeur, » qui, par leurs violences haineuses, leurs appels permanents à l'envie ou à la peur, leurs mensonges et leurs calomnies, transformaient les citoyens des divers partis « en troupes de furieux armés de poignards, renfergiés ensemble dans la plus épaisse nuit, courant, au hasard, les uns sur les autres, donnant et recevant la mort aveuglément. »

Chose trop peu remarquée : durant les premières années de la Révolution, ce sont les politiques les plus prudents, les intelligences les mieux équilibrées, les hommes qui devaient se signaler entre tous par leur sang-froid et leur circonspection, qui font entendre les paroles les plus effroyables. II n'est pas de Marat ou d'Hébert, il est de Barnave, ce propos tenu au moment de l'assassinat de Foulon et de Bertier: « Le sang qui coule est-il donc si pur qu'on doive tant regretter de le verser?..» » Ce n'est pas

l'organisateur des massacres de septembre, ce n'est pas l'huissier Maillard, c'est Mirabeau qui disait tranquillement, le 23 juillet 1789 : « Il eût coulé bien plus de sang si nos ennemis eussent été vainqueurs. » C'est lui encore qui écrivait au comte de Lamarck : (( Vousvous exagérez infiniment les inconvénients de la Révolution pour la génération présente. Il n'y a pas encore eu d'exemple, dans les fastes du monde, d'un pareil bouleversement, ni même d'une grande secousse politique, à moins de frais\ et si Ton voulait s entendre et surtout gouverner, la Révolution n'aurait de véritables martyrs qu'un très petit nombre de satrapes trop scandaleusement gorgés de jouissances exactriccs et oppressives.^. » C'étaient les amis de Malouet qui s'écriaient, à propos de la prise de la Rastille : « 11 fallait faire peur aux partisans do l'ancien régime et les empêcher de relever la tète. »

D'un autre côté, les amis de la cour se plaisaient à parler de mitraillades, de potences, de la nécessité de livrer au bourreau les défenseurs de la Révolution. Ouvrez V Ahaanach des aristocrates, publié à Rome en l'an III de la barnavocratie, vous y trouverez à toutes les pages des épigrammes du genre de celle-ci :

Aux vertus le malheur, aux crimes le succès : Barnave a blessé Gazalès...

Grand scélérat, petit ribaud, Barnave, assuré de sa chance, Se pend au col de Boisgibaud, En attendant l'autre potence!

Ce ne sont pas seulement les petits aventuriers du journalisme, les « vils folliculaires » qui s'inspirent de ces haines forcenées, qui parlent cet horrible langage. Peu à peu, il finit par s'imposer aux plus nobles intelligences, à l'écrivain le plus pur, le plus charmant, le plus attique du dix-huitième siècle, à André Chénier lui-même, au poète patriote à qui la prise de la Bastille avait inspiré ce dithyrambe :

Déraciné dans ses entrailles, L'enfer delà Bastille, à tous les vents jeté. Vole, débris infâme et cendre inanimée, Et de ces grands tombeaux la belle Liberté,

Altière, étincelante, armée, Sort!

Oui, un jour viendra où ce délicat, ce suave et délicieux génie, surchauffé par l'atmosphère oîi il vit, indigné, endolori, exaspéré, écrira ces vers dont l'inspiration est à peine digne de Marat ou du Père Duchène:

Console-toi, gibet, tu sauveras la France!

Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires,

Legendre, élève de Gaton, Le grand Gollot d'Herbois, fier patron des galères,

Plus d'un Robespierre et Danton, Thuriot et Chabot, enfin toute la bande ;

Et club, commune, tribunal.

Mais qui peut les compter? Je te les recommande.

Tu feras l'appel nominal.

André Chénier est un poète, un lyrique facile-

ment emporté aux indignations, un Alcée, un Archiloque mêlé aux fureurs révolutionnaires, mais voici son ami, le sage chevalier de Pange, ce penseur qui inspirait à Rœdercr celte apprécialion : « De Pange ne disait que des choses dignes d'être écrites ; il n'écrivait que des choses dignes d'être faites. » Ce philosophe saura-t-il se préserver des violences de pensées, des appréciations cruellement implacables? Il le saura si peu qu'il poursuivra de ses invectives et de ses injures et les Girondins et, surtout, leur coryphée, Brissot. Il l'accusera de n'être qu'un trafiquant d'idées, un homme de parti^ capable d'immoler à son ambition ses croyances de la veille, et de vendre à la foule, pour obtenir quelques applaudissements, et ses amitiés, et sa conscience et sa foi. Il demandera (le 1" août 1792) la dissolution de cel/.e société des Jacobins où ne se rencontre que « la féconde immoralité de quelques hommes qui, chaque jour, savent offrir à notre étonnement un nouveau vice et porter l'impudence à des degrés inattendus. » Quelle plus civique entreprise, s'écriera-l-il, que celle « d'anéantir un foyer venimeux, avant que l'atmosphère soit toute empoisonnée ? »

Ainsi s'exprimera ce modéré par excellence, ce moraliste « calme au milieu de la mêlée ardente. » Et il ajoutera, dans une page superbe de mépris hautain et de fière provocation : « Dans ce temps malheureux, où l'on accorde au meurtre l'indulgence et aux brigandages des trophées, où la scène du monde est occupée par des événements qui font

134 UÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

frémir et par des hommes bien dignes de ces événements, le citoyen honnête sait que sa place n'est point sur cet affreux théâtre ; il rougirait même d'y paraître un seul moment, si, témoin de ces calamités, si, vivant parmi leurs auteurs, il n'éprouvait le besoin de signaler son mépris et son aversion parmi eux. il aime mieux être leur victime que passer pour leur approbateur ; il recherche Foccasion de se désigner à leur inimitié, et la seule pensée qu'il la mérite le soutient et le console. »

Après les pamphlets provocateurs et les libelles diffamatoires, iJ faut citer les journaux orduriers et calomniateurs. Leur action fut considérable.

Henri Martin flétrit, avec une vive indignation et un profond dégoût, les feuilles de délation et de colère d'Hébert et de Marat. Il aurait pu faire, il aurait dû faire remarquer que ces dépravateurs de l'esprit public avaient eu, dans le parti royaliste, des précurseurs et des modèles. On ne le sait pas assez, ou on affecte trop de l'oublier: la presse royaliste de 1789 porte, devant Fhistoire, la responsabilité des premières polémiques scandaleuses, cyniques et violentes. Rien ne saurait être comparé, pour la crudité des détails, l'ignominie des pensées et du style, aux Actes des Apôtres^ au Joiiiiial général de la Cour et de la ville, au Journal des Halles^ au Jotamal de Suleau, au premier Père- Duchêne, qui eut pour rédacteur le constitutionnel Lemaire.

Ces feuilles ne respectaient ni Tâge, ni le sexe,

ni les vertus, ni le talent, ni ]o malheur. Elles traînaient dans la boue M™* de Staël et M™'' de Condorcet, publiaient sur les Montmorency, les d'Aiguillon, coupables d'avoir demandé Tabolilion des privilèges, des épigrammes cyniques et des invectives immondes :

« De ces Montmorency, célèbres dans l'histoire, Est-ce là le rejeton?

— Non, Tami, vous pouvez m*en croire, Connaissez mieux cette illustre maison, Vous détromper est nécessaire :

Ce Mathieu n'en a que le nom, Et d'un des laquais de sa more, Il a reçu le jour, le cœur, Tàme et le ton. »

Une autre fois, le Journal général de la Cour de la ville déclarait que la France « ne pouvait être régénérée que dans un bain de sang (1). »

Les feuilles du Tiers-État ne s'habituèrent que trop vite à parler ce langage et à reproduire ces violences. Camille Desmoulins, qui était loin d'être

(1) u Les premiers dans la presse, les journaux royalistes, en donnant le signal des menaces de mort, habituèrent les esprits aux violences de la polémique, et par suite aux idées de vengeance et de terreur. En présence des Actes des Apôtres demandant les têtes des six cents principaux révolutionnaires, la con* fiscation de tous leurs biens, indiquant aux armées étrangères par combien de points elles pouvaient entrer en France ; après VAmi du Roi et ses appels continuels aux coups d'État, aux lois de terreur, aux proscriptions, aux confiscations, aux armées vengeresses de l'Europe, toute autre exagération de langage était permise, et les menaces de Marat n'étaient plus que des représailles. » Eugène Maron, Histoire littéraire de la Révolution^ p. 59.

cruel, et qui mourut pour avoir élevé la voix en faveur de rhumanité, aimait à plaisanter sur la fameuse Lanterne — ce réverbère de l'Hôtel de Ville auquel on accrochait « les suppôts de la tyrannie. » Et il était approuvé, félicité pour son Discours de la Lantei^ne aux Parisiens par les hommes les moins sanguinaires de l'Assemblée nationale, les Mirabeau, les Target, les Sieyès, les Montmorency et les Castellane.

Bientôt, au milieu de ces exagérations abominables, de ces polémiques sans frein, on perdit ce qui est le plus nécessaire au succès durable d'un parti : le sang-froid, Thabileté, Tesprit politique.

Habitués, dès le début, à ne rien ménager, à suspecter les intentions, à dénoncer, en les exagérant et en les travestissant, les actes les plus simples, les hommes de la Révolution se firent du soupçon une habitude et de l'intolérance une règle. Quand les premiers adversaires eurent disparu, quand les ennemis acharnés de Tordre nouveau ne furent plus là, les amis, les compagnons des vieilles luttes se trouvèrent en présence. Qu'allaient-ils faire? Renonceraient-ils à ces procédés d'incrimination qu'ils avaient si souvent employés contre les rédacteurs des journaux de la Cour? Hélas! le ton était donné, la fièvre était dans le sang ; on usa entre frères d'armes de polémiques employées, autrefois, contre des adversaires sans scrupule, contre de mortels ennemis.

Marat, dans sa feuille le Publiciste, accuse « le vertueux Roland, surnommé le petit Necker, de

vouloir amener la famine et la guerre civile pour faire enlever Capet et rétablir la royauté. » Il parle des « soldats de la liberté, nus, affamés et périssant de misère, poussés à Tinsurrection par les généraux pour avoir im prétexte de les égorger. » Hébert traîne dans la boue de son journal Danton, Fabre d'Eglantine, Legendre, Lacroix, les traite « de conspirateurs à guillotiner pour leurs opinions , » et s'atlire cette sanglante réplique de Camille Desmoulins dans le Vieux Cordelier : « Hébert, cet homme rayé de la liste des garçons de théâtre pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leurs opinions, des députés, fondateurs immortels de la République ! Cet écrivain des charniers sera le régulateur de Topinion! Qu'on désespère de m'intimider par les terreurs et les bruits de mon arrestation qu'on sème autour de moi.

O mes collègues, je vous dirai comme Brutus à Cicéron : Nous craignons trop la mort, l'exil, la pauvreté, mmiiim timemus mortem, et exilium et paupertatem... Occupons-nous, mes collègues, non pas à défendre notre vie, comme des malades, mais à défendre la liberté et les principes comme des républicains! et quand même, ce qui est impossible, la calomnie et le crime pourraient avoir sur la vertu un moment de triomphe, croil-on que, même sur Téchafaud, je voulusse changer mon supplice contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au désespou' vingt classes de citoyens et plus de trois millions de Français, auxquels il dit anathème et qu'il enveloppe en

masse dans une proscription commune ; qui, pour s'étourdir sûr ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la guillotine. Qu* est-ce donc que Téchafaud, pour un patriote, sinon le piédestal de Sidney et de Jean de Witt? Qu'est-ce, dans un moment de guerre où j'ai eu mes deux frères mutilés et hachés pour la liberté, qu'est-ce que la guillotine, sinon un coup de sabre et le plus glorieux de tous ? »

Henri Martin a raconté , avec trop peu de détails, ces premières agressions de la presse royaliste, ces tristes combats suivis de la guerre républicaine fratricide. Mais s'il a négligé les faits, il a parfaitement indiqué d'où venait le mal ; il a mis en relief cette déplorable erreur des révolutionnaires qui, tour à tour, essayaient de confisquer la France au profit de leurs dogmes politiques, de réduire la patrie aux proportions d'une secte fermée. On ne fait pas un peuple avec un parti, on ne constitue pas un pays avec une opinion exclusive. C'est par de larges concessions sur les personnes, et une infinie tolérance pour les idées qu'on arrive à cette cohésion d'intérêts divers sans laquelle il n'y a ni prospérité nationale ni stabilité gouvernementale.

Cette vérité politique que l'expérience nous a apprise, fut à peine soupçonnée en 1789. La Gironde, à cet égard, se montra aussi mal inspirée que la Montagne. Robespierre fut étroit, défiant et suffisant, mais Brissot, Lasource et Guadet ne cessèrent pas d'être dédaigneux, véhéments et sarcastiques.

Même au moment de la déclaration de guerre (avril 1792), les animosjtés particulières ne désarmèrent pas. Brissot et Camille Desmoulins se battirent à. coups de journaux et de brochures. Les accusations les plus outrageantes furent prodiguées de part et d'autre. Camille Desmoulins, poussé par Robespierre, reprocha à Brissot d'être vendu à la cour, d'avoir volontairement compromis la révolution en prêchant trop tôt la République, d avoir comploté la ruine de Saint-Domingue en réclamant, hors de saison, Témancipation des noirs. Voilà bien des forfaits; ce n'était pas assez encore: Camille, polémiste sans mesure, étourneau de génie, mais de mauvais génie dans cette circonstance, affinnait que Brissot avait préparé le massacre du Champde-Mars et organisé avec le tijran et La Fayette une nouvelle Saint-Barthélémy! Brissot répondit, et répondit du même ton. « On se demande, disaitil, si M. de Robespierre est fou, s'il est poussé par sa vanité blessée ou mis on œuvre par liste civile. » Robespierre, lui, avait parlé d'un vaste complot dont il ne désignait nettement ni les auteurs, ni le but, et s'était répandu en vagues récriminations sur les intrigants et les traîtres. C'était sa méthode et son procédé de controverse.

Un seul homme au milieu de ce déchaînement de vanités, de personnalités, d'ambitions sectaires, gardait quelque sang-froid, c'était Danton. Souvent il essaya de s'interposer entre les frères ennemis et de les réconcilier. Il leur montrait la patrie. Soyons unis, leur disait-il ; « Ce ne sera pas sans

frémir que les Autrichiens apprendront notre sainte harmonie. Alors, je vous le jure, nos ennemis seront morts ! »

Pour amener cette harmonie, qu'il appelait si affectueusement « la sainte harmonie » , Danton se faisait tout à tous. Il désavouait Marat, mais en le plaignant, défendait la députalion de Paris, tout en déclarant que Thégémonie politique appartenait à la France entière. Aux Girondins, il tendait la main; à Robespierre, il offrait des éloges. A tous ceux qui tentaient d'établir la suprématie exclusive d'une opinion, et de constituer une orthodoxie révolutionnaire, il répétait « que les révolutions, comme les religions, commencent par des apôtres, se perdent et finissent par des prêtres »; et à ceux qui, volontiers, dénonçaient leurs adversaires comme les ennemis de la patrie et du peuple, il rappelait la parole si juste et si profonde de Montesquieu : « Sous prétexte de la vengeance de la République, il faut prendre garde de ne pas établir la tyrannie des vengeurs. » Devant la foule, au club, il usait de cette diplomatie oratoire qui consiste à faire accepter la modération des idées au moyen de Temphase ou de la violence des expressions. « Mettons-nous tous dans la tête, répétait-il, que presque tous, que tous, nous voulons le salut public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. La haine est

étrangère à mon caractère ; je n'en ai pas besoin ; aussi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait profession de me haïr. Je vous rappelle à Tinfinité de vos devoirs. » Il ajoutait « qu'il ne faut pas tirer sur ses troupes, qu'il faut s'aimer et se tenir serrés comme le faisceau pour être forts, que l'union dans le patriotisme serait égale à l'attraction dans le monde physique. »

Admirables et émouvantes exhortations qui, malheureusement, ne furent pas écoutées! La Gironde correcte, élégante, dominée par le génie féminin de M"° Roland, ne pardonnait pas à Danton le débraillé de sa tenue et l'extrême familiarité de son langage. Aux avances de Danton, le girondin Roland répondit par une phrase amère : « Je suis en défiance du civisme de quiconque est accusé de manquer de moralité. » Guadct, dans un discours littérairement admirable et politiquement des plus maladroits, reprocha à Danton d'être le complice de Dumouriez : — « Dans tous les spectacles de Paris, qui était sans cesse aux côtés de Dumouriez? Votre Danton... » Danton bondit sous l'outrage : — « Ah! lu m'accuses, moi! Tu ne connais pas ma force!,.. » Les récriminations les plus étranges, les plus absurdes se produisirent et vinrent empêcher cette harmonie si nécessaire à l'existence d'un État libre. Danton fut soupçonné d'aspirer à la dictature et même à la royauté! D'ailleurs, n'avait-il pas, disait-on, du sang de septembre sur les mains? Louvet réclama la mise en accusation de Marat, de Robespierre et de « quelques autres. » Un soir les

fédérés du parti de la Gironde coururent dans les rues de Paris en criant: A bas Maral! A la guillotine Robespierre et Danton!

Cette fatale et fratricide division fui la cause des malbeurs qui suivirent. Si la Gironde et Danton s'étaient unis, tout pouvait être sauvé. Cet événement ne se réalisa pas. L'appel à la fraternité que Danton avait adressé à ses collègues ne fut pas plus entendu que l'appel à l'oubli et au travail fécond que Vergniaud avait prononcé. « Je pensais, avait dit noblement l'orateur de la Gironde, qu'au lieu de songer à nous perdre les uns les autres, nous ne nous occuperions que de sauver la patrie. Par quelle fatalité prépare-t-on, au dehors, des pétitions qui viennent dans notre sein fomenter la haine et les divisions? Par quelle fatalité des représentants du peuple ne cessent-ils de faire de la Convention nationale le foyer de leurs calomnies et de leurs passions? Vous savez si j'ai dévoré en silence les amertumes dont on m'abreuve depuis six mois; si j'ai su sacrifier à ma patrie les plus justes ressentiments. Vous savez si, sous peine de lâcheté, sous peine de m^avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien qu'il m'est encore permis d'espérer de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans tout leur jour les impostures et la méchanceté de Robespierre. Puisse cette journée être la dernière que nous perdions en débats scandaleux ! »

Hélas! elle ne fut pas la dernière : les débats scandaleux continuèrent; ils devinrent de jour en jour (comme toutes les polémiques qui se pro-

longent) plus envenimés, plus injustes et plus atroces. Ils aboutirent, comme terme final, à la prison, aux tribunaux d'exception, à la hache du bourreau. On vit s'accomplir la parole lugubre de Vergniaud : « La Révolution comme Saturne dévore ses enfants. »

Les Girondins montèrent sur l'échafaud. En apprenant leur condamnation, Camille Desmoulins s'écriait en pleurant : a Ah! malheureux, c'est moi qui les ai tués avec mon Brissotin dévoilé et mes journaux 1 » Un peu plus .tard, Camille et Danton succombaient à leur tour La veille de ce jour-là, Desmoulins écrivait à sa femme, la charmante et héroïque Lucile : « Si c'était Pitt et Cobourg qui me traitassent si durement, mais mes collègues! Mais la République après tout ce que j'ai fait pour elle! C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices!.. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage que nous périssons les derniers des républicains. » Et, de son côté, Danton gravissant les degrés de l'échafaud, pouvait dire : « J'entraîne Robespierre, Robespierre me suit!.... »

Après avoir constaté ces criminels égarements et déploré ces malheurs, il faut s'empresser d'ajouter qu'il n'y a là qu'un des chapitres de l'histoire de la Révolution. Il en est d'autres, et des plus glorieux, sur lesquels il convient de s'arrêter avec fierté patriotique et reconnaissance. La politique d'abattoir des massacres de septembre et de l'échafaud en permanence n'est pas toute la Révolution française. La féodalité abolie, les droits de l'homme proclamés.

la propriété mise aux mains des travailleurs, renseignement public organisé, c'est aussi de la Révolution, cela ! C'est de la Révolution encore que Tincomparable élan national qui porta le peuple aux frontières et sauva la patrie en danger.

Henri Martin a décrit, avec son exactitude et sa précision ordinaires, tout ce qu'il y eut d'efforts, d'abnégation, de savoir, de capacité politique, de méthode dans la résistance opposée aux envahisseurs. La situation était effroyable! Le jour de la déclaration de guerre à l'Angleterre, Gambon exposa à la Convention l'état de nos finances : les contributions directes n'avaient produit que deux cent six millions et nous dépensions pour la guerre deux cents millions par mois ! La vente des biens du clergé avait été jusqu'ici la grande ressource, mais cette ressource s*épuisait. Cambon fit voter par la Convention qu'on ajouterait aux 2 milliards 300 millions d'assignats en circulation 800 nouveaux millions qui auraient pour gages les biens des émigrés.

La situation financière était momentanément sauvée par la planche aux assignats; mais qui remédierait aux désordres extrêmes qui régnaient dans les affaires de la guerre? La Convention décida que neuf commissaires, pris au milieu d'elle, se transporteraient sur les frontières du Nord et de l'Est, avec de pleins pouvoirs pour tout ce qui regarderait la mise en défense des places fortes et avec le droit absolu de révoquer tous fonctionnaires civils et militaires. Le comité de guerre s'occupa de réorganiser l'armée et y réussit. Cinq cent mille hommes

furent appelés sous les armes. Au milieu de ces préoccupations terribles, la Convention ne perdait pas de vue les intérêts des sciences et des arts : elle préparait la création du Muséum national et des musées de département, réorganisait nos bibliothèques, mettait la science au service de la défense nationale.

Le mouvement patriotique qui, alors, souleva le pays, est demeuré incomparable. Il provoqua l'admiration non seulement des étrangers, mais de Tennemi. Il se produisit, en ce moment, un phénomène que l'historien doit constater. Tandis que la Révolution était compromise au milieu de nous par les divisions et les haines de partis, tandis qu'elle s'acheminait vers le 9 Thermidor, le Directoire et le Consulat, elle apparaissait aux yeux du monde comme la grande émancipatrice. De fait gaulois, elle devenait fait humain. De loin on n'entendait ni la voix des factions, ni les cris d'un Marat, ni les dénonciations d'un Robespierre , ni le tumulte des disputes misérables. On ne voyait que la libératrice auguste qui avait dénoncé la tyrannie, flétri les vieilles iniquités, démoli la Bastille, proclamé l'égalité politique, appelé les peuples à l'exercice de leur souveraineté, affirmé les droits de la pensée et de la conscience, donné pour base et pour but au monde la justice et le travail. Un illustre poète, un Allemand, Gœthe, exprimait en ces termes l'émotion qui s'était emparée des hommes à la vue de la Révolution triomphante : « Qui pourrait nier qu'au premier rayon du nouveau soleil apparaissant sur l'ho-

rizon, lorsqu'on entendit parler des droits communs à tous les hommes, de la liberté vivifiante, de l'égalité chérie, qui pourrait nier qu'il n'ait senti son cœur s'élever et monter à sa haute région? Chacun alors espéra jouir de son existence; les chaînes qui assujettissaient tant de pays, et que tenait la main de l'oisiveté et de l'intérêt, semblaient se délier. Tous les peuples opprimés ne tournaient-ils pas leurs regards vers la capitale du monde? Titre glorieux que Paris portait depuis si longtemps avec justice, et qu'il n'avait jamais plus mérité qu'à cette époque. Les noms des hommes qui proclamèrent les premiers la liberté ne furent-ils pas égaux aux noms les plus célèbres, élevés jusqu'aux astres? Chacun sentit renaître en soi le courage, l'âme et l'espérance. Et nous qui étions voisins, nous fûmes les premiers animés de cette flamme vive. Là guerre commença, et les Français, en bataillons armés, s'approchèrent; mais ils parurent apporter le don de l'amitié. L'effet répondit d'abord à cette apparence ; tous avaient Tâme élevée.; ils plantèrent gaiement les arbres riants de la liberté, nous promettant de ne pas envahir nos possessions. Notre jeunesse fit éclater les transports de sa joie: la joig anima l'âge avancé, et les danses et l'allégresse commencèrent à se former autour des nouveaux étendards (i). »

En Angleterre, les créateurs du romantisme, les trois lakistes Southey, Coleridge et Wordsworth, se

(1) Hermann et Dorothée^ ch. VI.

déclarèrent les amis passionnés de Tidéal politique et social que notre pays venait de révéler au monde. Notre Révolution leur paraissait « grandiose et immortelle. » Wordsworth raconte, dans son poème le Prélude ou le développement d'un poète {The Prélude or Groxolh of a Poet's mind), au milieu de quelles circonstances il fit son premier voyage de France. C'était en 1790. « Un frisson de joie courait alors à travers l'Europe. La France était au plus haut des heures dorées, et la nature humaine semblait naître à une nouvelle vie. »

Le poète anglais fut témoin des réjouissances qui accompagnèrent la fête do la Fédération. « A travers villes et villages sont établis des arcs de triomphe de fleurs ; l'étranger est accueilli avec confiance, on lui prodigue des paroles d'amitié qui sont comme le parfum d'un printemps idéal. » Wordsworth descend le Rhône avec une bande joyeuse de fédérés «revenant des grandes fiançailles nouvellement célébrées dans la capitale, à la face du ciel. » C'était un temps glorieux , s'écrie-t-il, « un temps heureux que celui-là ; des regards triomphants étaient le langage ordinaire de tous les yeux, comme si, éveillées du sommeil, les nations saluaient leur grande attente. Oh! c'était une bénédiction de vivre à cette aurore, et être jeune c'était le ciel même!... »

Cette joie fut de courte durée, sans doute. L'éclair ne devint pas le plein jour. L'idéal se réalise par étapes et ne s'improvise pas en quelques semaines. Mais il suffit à la gloire et à l'honneur

d'une nation de Tavoir apergu et de l'avoir montré à rhumanité.

Certes, il aurait mieux valu que les excès sanglants et les déviations de principes, justement reprochés à la Révolution française, ne se fussent point produits ; il aurait mieux valu qu'elle arrivât douce et paisible, comme le souffle du printemps qui fait éclore tous les germes, au lieu de s'abattre comme un ouragan sur la vieille France monarchique. Mais parmi les débris qu'elle a accumulés, que de choses méritaient d'être brisées et de disparaître! Faut-il les énumérer? Faut- il rappeler les charges accablantes et les impôts iniques qui pesaient sur le Tiers-Etat? Est-il nécessaire de redire qu'avant 1789 il fallait, pour arriver aux emplois publics, être non seulement sujet du roi, mais être né dans une classe privilégiée, et professer des idées religieuses agréables au roi? Par les déclarations répétées des 22 mai et 10 août 1781, puis du 1" janvier 1786, Louis XVI s'interdisait la faculté de nommer aux grades de l'armée, même aux grades les plus modestes, quiconque était do roture. « Tous les sujets, disait-il, qui seront proposés pour être nommés à des sous-lieuteuances dans les régiments d'infanterie française, de cavalerie, de chevau-légers, de dragons et de chasseurs à cheval, seront tenus de faire les mêmes preuves que ceux qui seront présentés à S. M. pour être admis et élevés à son école militaire, et S. M. ne les agréera que sur le certificat du sieur Chérin, généalogiste de ses ordres. »

Protestants et juifs étaient regardés comme des parias. L'édit de 1787 en faveur des réformés, cet édit si ardemment sollicité par Condorcet, Rabaut* Saint-Etienne et La Fayette, si désiré par Malesherbes qui avait fini par Tarracher à la cour, n'était qu'un édit de tolérance. Il ne replaçait pas les protestants sous le régime de l'égalité civile et politique, il les délivrait seulement de quelques-uns des effets de la persécution religieuse. D'après les termes de Tédil, les hérétiques devaient être privés de tonte influence sur tordre établi dans tÈtat ; ils étaient « reconnus d'avance et à jamais incapables de faire corps dans le royaume », et en possession des seules prérogatives « que le droit naturel ne permettait pas de [eur refuser. » Quant aux juifs, assimilés, ainsi que les comédiens (1), à une caste impure et infâme, ils étaient proclamés incapables « d'être jamais moralement estimables et politiquement utiles. >)

Malgré les encouragements qu'Henri IV et Colbert avaient accordés à l'industrie, des règlements mul-

(1) Une leltre adressée par Talma à rAssemblée constituante (12 juillet 1790) montre dans quel état de mépris étaient tenus les comédiens, même les plus illustres :

« J'implore, dit Talma aux membres de l'Assemblée conslituante, le secours de la loi coustitulionuclle, et je réclame les droits de citoyen qu'elle ue m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carrière du théâtre. J'ai fait choix «l'une compagne à laquelle je veux m'uuir par les liens du mariage ; mon père m'a donné sou coilsentcment Je me suis présenta devant M. le curé de Saint- Sulpice pour la publication de mes bans. Après un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par acte extrajudiciaire; il a répondu à l'huissier qu'il avait cru de la prudence d'ea déft>

170 nÉRÉTïQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

lipliés pesaient sur le travail. Des corporations privilégiées soumettaient à leur despotisme (auquel nul ne pouvait se soustraire) les ouvriers de tous les métiers, et tuaient ainsi l'initiative individuelle. Ce qu'on n'a pas assez remarqué, dit justement M. Eugène Bersier, c'est le profit immense que le clergé tirait de cet état de choses. Chaque corporation avait son saint, ses jours de fête, ses messes officielles. En dehors d'elle, l'ouvrier indépendant n'existait pas. Que pouvaient l'hérétique, le librepenseur? Leur absence à la moindre cérémonie était notée, et les voilà dénoncés, livrés, perdus. Nul n'échappait aux mailles serrés de ce filet d'inquisition. Quant au commerce, il était tenu pour avilissant. « J'ai vu en 1789, à Poitiers, déclare le vicomte de Montalembert, dans ses méhioires inédits, des nobles être accueillis avec dédain pour s'être livrés à des trafics de négociant. C'était l'usage dans la noblesse, qu'un gentilhomme, fût-il ruiné, ne pouvait tenter une entreprise mercantile, même pour rétablir la fortune de sa famille. Le faisait-il? il devait aussitôt, dans les pays d'Etat, aller écrire sa

rer à ses supérieurs; qu'ils lui ont rappelé les règles canoniques auxquelles il doit obéir, et qui défendent de. donner à un comédien le sacrement du mariage, avant d'avoir obtenu de sa part

une renonciation à son état Je me prosterne devant Dieu;

je professe la religion catholique, apostolique et romaine. Comment Cette religion peut-elle autoriser le dérèglement des mœurs? J'aurais pu sans doute faire une renonciation et reprendre le lendemain mon état; mais je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre moi, indigne du bienfait de la constitution, en accucant vos décrets d'erreur et vos lois d'impuissance. Je m'abandonne avec confiance à votre justice. »

déclaration et déposer son épée. Cela s'appelait faire dormir sa noblesse. Le commerce terminé, nouvelle déclaration, reprise de Tépée et du rang. Même règle si le gentilhomme avait usé des arts mécaniques, ou, comme s'exprime le Coutumier général, s'il avait méchanizé, »

La Révolution vint changer tout cela. Du Tiers - Etat qui « n'était rien », elle fit un peuple, — le peuple français. Avec les parias de l'ancien régime elle fit des citoyens.

Lorsqu'on prétend qu'elle aurait pu procéder autrement qu'elle ne l'a fait, on critique sa méthode, ce qui est quelquefois juste, et toujours facile à la lumière des événements accomplis, mais on ne prouve pa§ que son œuvre n'ait pas été nécessaire et que les résultats obtenus par son génie ne soient excellents. Personne aujourd'hui n'oserait parler çérieusement de revenir à ce qui était avant 1789. Qu^est-ce à dire, sinon que de la Révolution date une ère nouvelle et heureuse pour la France et l'humanité? Comme le disait magnifiquement la Convention nationale dans le préambule du célèbre décret de frimaire an II : « La Révolution française, féconde, énergique dans ses moyens, vaste, sublime dans ses résultats, formera pour l'historien, pour le philosophe, une de ces grandes époques qui sont placées, comme autant de fanaux, sur la route éternelle des siècles. »

« Pour peu qu'on réfléchisse, on se « conYainc que, quoi qu'il arrive, nous ne u pouvons pas cesser d'être libres, et que « les principaux abus que nous avons Hé- >( truits, ne reparaîtront jamais. Combien 9 faudrait-il essuyer de malheurs pour faire «( oublier de tels avantages ? »

Barnave (1792).

Si la Révolution a trouvé des panégyristes, elle a rencontré aussi des détracteurs. En 1790, le célèbre orateur et publiciste anglais, Edmond Burke publie, sous ce titre : Réflexions sur la Révolution de France, un écrit où il proclame que « la simple idée de créer à nouveau un gouvernement suffit à inspirer le dégoût et Thorreur. » Quelques années plus tard, en 1797, Joseph de Maistre, dans ses Considérations sur la France^ affirme que « la monarchie a été renversée par des monstres, » qui, pour accomplir (c cette œuvre satanique, » ont dû commettre « tous les crimes. » En 1853, un Allemand, M. de Sybel, entreprend de prouver que la Révolution français

n'a eu ni originalité, ni dignité ; qu'elle a « annihilé le pouvoir gouvernemental » et mis « le vol des propriétés à la place de la liberté économique. » Voilà, certes, des paroles dures et des accusations passionnées et injustes : eh bien, il nous était réservé d'en entendre de plus âpres et de plus dénigrantes encore. Un des penseurs considérables de notre époque, Thistorien justement admiré de la littérature anglaise, le critique hardi qui a écrit ce livre si indépendant : les Philosophes français au XIX^ siècle, M, Taine, devait de nos jours soutenir celte thèse que la Révolution française n'a- été, quant aux actes, qu'une série d'horreurs et, quant aux idées, qu'une série d'extravagances.

Dès les premières pages de son livre sur la Révolution française, M. Taine entreprend de raconter les crimes commis à Paris et dans les provinces de 1789 à 1791. Assassinats, incendies, meurtres, pillages, vols, rien n'est oublié. Aucun détail horrible ne lui échappe et il ne nous fait grâce d'aucun détail... Il sait combien il y a eu de victimes et de quelle façon les victimes ont succombé. Compter les blessures, montrer les plaies, noter les cris de terreur, indiquer la largeur des taches de boue et l'épaisseur des taches de sang, ne lui suffit pas: il s'applique, parfois, à décrire minutieusement la forme et la couleur des instruments de meurtre. Aucun récit d'événements capables de réjouir la conscience ou de reposer l'attention, ne vient interrompre la lugubre énu-

mération des atrocités et des massacres. II n'y a pas un point d'azur à ce noir horizon.

Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il y aurait eu, de 1789 à 1791, une éclipse totale d'humanité? L'histoire de la Révolution se compose-t-elle exclusivement, à cette date, d'actes de démence et de brigandage? Ou plutôt M. Taine ne ressemble-t-il pas à quelqu'un qui, voulant écrire l'histoire de Paris à notre époque, se contenterait de réimprimer les faits divers sanglants et odieux racontés dans les journaux?

Notre écrivain est-il d'ailleurs, dans ses narrations, d'une exactitude inattaquable et d'une scrupuleuse impartialité? Il est visible, à toutes les pages de son livre, qu'il se préoccupe beaucoup plus d'exagérer l'effet de ses récils que d'en atténuer l'horreur. Il a recours aux expressions les plus réalistes, aux métaphores les plus violentes. On dirait un romancier à sensation qui s'efforce d'agir sur les nerfs de ses lecteurs, un dramaturge qui veut impressionner la multitude, un homme effaré qui raconte les dangers qu'il vient de courir et auxquels il n'est pas certain d'avoir échappé complètement. A deux reprises, il compare la France de 1789 à un homme « enivré par vingt boissons frelatées et brûlantes. » Pour décrire le peuple et la liberté, « ces deux puissances nouvelles », les couleurs de sa rhétorique ne sont pas assez sombres ; il croit devoir emprunter à Milton ses images les plus terribles ; « L'une semblait une femme jusqu'à la ceinture, et belle, — mais finissait ignoble-

ment par des replis écailleux, — volumineux et vaste serpent armé, — d'un mortel aiguillon. A sa ceinture, — une meute de chiens d'Enfer aboyaient éternellement, etc. »

Parle-t-il du meurtre du major de Bekunce qui a été commis à Caen, pendant une insurrection, M. Taine ne se contente pas d'écrire que la victime « a été dépecée comme La Pérouse aux îles Fidji » , il affirme « qu'une femme a mangé son cœur. » Raconte-t-il que le maire de Troyes, Huez, a été tué en sortant de son tribunal? non seulement il énumère les coups de pied, les coups de poing, les coups de sabot, les coups de ciseaux qu'il a reçus, mais encore il nous dit quelles sont les tortures qu'on aurait voulu lui infliger et qu'on n'a pas eu le temps de lui faire subir ! Le principal coupable aurait avoué, répète M. Taine, « qu'il avait bien fait souffrir Huez, que, cependant, on avait le projet de le faire souffrir davantage en lui donnant, à chaque coin de rue, un coup de couteau, et en se ménageant la faculté de lui en donner tant qu'il vivrait ! »

Quelle vraisemblance il y a qu'un homme arrêté ait fait de tels aveux ! Quelle créance mériteraient de semblables déclarations ? Elles sont épouvantables et cela suffit à l'auteur de la Révolution pour qu'il les recueille. Dès qu'il s'agit de faits abominables, M. Taine devient facile pour les accusateurs et les témoins. Il croit aux horreurs de la Révolution comme les « fidèles » croient aux miracles de l'Eglise. Si un écrivain, qu'il proclame lui-

même suspect et douteux presque partout, affirme qu'une bande d'hommes portant au bout de deux perches des tètes coupées, s'est arrêtée à Sèvres, « chez un perruquier pour faire poudrer et friser ces débris humains », M. Taine déclarera que, sur ce point, cet écrivain est véridique. Si une parole de haine et de vengeance est attribuée par un contemporain à Jean Bon Saint- André, M. Taine mentionnera cette parole sans s'inquiéter de savoir si elle n a pas été démentie et si elle n'est pas en contradiction avec le langage et la conduite du futur conventionnel.

Dans toutes les circonstances, à propos de tous les troubles et de toutes les insurrections M. Taine enregistre comme affirmations irrécusables les rapports des intendants, des subdélégués, des administrateurs de département. Il ne lui vient pas à la pensée qu'en temps de révolution, les hommes dont l'autorité est menacée et qui sentent que le courant est contre eux, manquent peut-être de l'impartialité nécessaire pour découvrir et dire la* vérité. Quel crédit mérite, par exemple, le rapport de l'abbé Belmont sur l'échaufFourée qui éclata à Nîmes, entre catholiques et protestants, au mois de juin 1790? Comment qualifier autrement que par le mot de calomnie cette assertion de Damraartin, soigneusement recueillie par le nouvel historien de la Révolution : « A Uzès, on a grand peine à se débarrasser des paysans qui sont entrés pour chasser les catholiques royalistes. On a beau les faire bien boire et bien manger, ils s'en vont

de mauvaise humeur, surtout les femmes qui conduisaient des mulets et des ânes pour emporter le butin et qui n'avaient pas prévu qu'elles retourneraient les mains vides. » Si M. Taine veut bien retourner aux Archives nationales et demander le doêsier de Tannée 1852, il y trouvera, sous la signature des préfets du 2 Décembre, des accusations de |)îllage et de vols par intention, exactement semblables à celles que Dammartin a énoncées contre les paysans de 1790. Ces infamies sont dirigées contre les citoyens honnêtes et courageux qui s'étaient levés pour défendre la Constitution de leur pays.

Les faits rapportés par M. Taine sont, parfois, exagérés ou inexacts; on peut dire, en outre, que leur accumulation constitue une sorte de trahison de la vérité historique. Elle donne de l'état de la France, de 1789 à 1791, une idée injuste et fausse. Dans le livre sur la Révolution^ le royaume apparaît comme une caverne peuplée de bêtes féroces, comme un théâtre où passent, en hurlant, les passions déchaînées et furieuses. Telle n'est pas Pimpression qu'ont éprouvée les étrangers, les moins suspects de fanatisme révolutionnaire, qui ont habité la France à cette époque. Parmi ces étrangers, il en est un que M. Taine cite souvent, dont il admire le sang-froid et la sagacité, dont il invoque le témoignage, dont il aime les appréciations, — c'est l'Anglais Arthur Young. Ce sage, à Tesprit métho-

dique et calme, ce témoin intelligent qui voit défiler sous ses yeux, à Paris et dans les provinces, les principaux événements de la Révolution française, parle, le plus souvent, avec admiration des faits qui s'accomplissent : « Le spectacle des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, s*écrie-t-il, qui viennent de s'affranchir des liens de plusieurs siècles de servitude, pour s'élever à la félicité d'une constitution plus libre, était fait pour exciter les émotions d'un cœur 'généreux. J'oubliais donc tout ce qui pouvait me rappeler que ce peuple avait été l'ennemi de ma patrie, et je m*'en tenais à la pensée glorieuse du bonheur qui se préparait pour une grande nation et pour des millions d'êtres qui n'étaient pas encore nés. » A trois moments différents, en 1789 et en 1790, Arthur Young, qui vient de parcourir la France, exprime la joie qu'il aurait à y vivre et regrette « d'être trop vieux pour s'y fixer. » Sans doute il constate des désordres, des rébellions, des violences, mais, loin de les attribuer à la Révolution, il se plaint que les provinces soient si peu instruites de ce qui se passe à Paris et que les journaux y soient si rares. A Islets, près de Mas- Latour, il fait la rencontre d'une paysanne. « On prétend, lui dit-elle, que de grands personnages vont faire quelque chose pour les pauvres; » mais elle ne savait ni qui, ni comment. « Cependant que Dieu nous envoie de meilleurs temps, car les tailles et les droits nous écrasent! » Et Young ajoute : « Cette femme, à très peu de distance, paraissait avoir soixante-dix ans, tant elle était courbée et ridée.

Elle me dit n'avoir que vingt-huit années. Un Anglais qui n'a pas voyagé ne saurait s'imaginer les figures de la plupart des paysannes de France : elles annoncent la misère et l'angoisse. A quoi doit on attribuer la différence de mœurs et d'usages qui existe chez les basses classes des deux royaumes? au gouvernement, »

Ce gouvernement, c'était l'ancien régime, et il serait permis de dire que c'est à l'ancien régime et non à la Révolution qu'appartient la responsabilité du mal qui se produisit. Dans tous les cas, il y a flagrante injustice à ne mettre en cause que l'esprit révolutionnaire à propos des scènes affreuses qui se passèrent en plusieurs endroits. Il arriva, malheureusement, que la convocation des Etats-généraux coïncida avec une année de famine. En cette occurrence, on vit reparaître la légion de calamités qui, en France, s'étaient toujours montrées pendant les grandes disettes. Le pillage s'abattit sur les campagnes comme aux tristes années de 1660, 1692, 1709. Il y eut alors, de même qu'aux jours néfastes que nous venons de rappeler, des châteaux brûlés, des meurtres, des assassinats, des vols de grand chemin. Est-ce qu'on n'avait pas vu, en plein Paris, à la fin de 1692, huit soldats attaquer Tépée à la main la femme d'un boulanger de Vaugirard, qui conduisait une charretée de pain?

En 1789, la famine fut effroyable. Le tiers dos habitants de la France était réduit à la mendicité. Le pain manquait presque partout. Heureux qui pouvait trouver, pour se repaître, je ne sais quel

mélange malsain d'avoine et de son mouillé ! Dans cette angoisse, des rébellions éclatèrent presque partout où l'autorité voulut réclamer le paiement des impôts. Il y eut des actes de brigandage; des atrocités se produisirent qui rappelèrent le souvenir de ce qui s'était passé en 1676, durant ces terribles émeutes de Bretagne, à propos desquelles M"'' de Sévigné écrivait : « Pour nos soldats, ils s'amusent à voler; ils mirent l'autre jour un petit enfant à la broche. » Est-il équitable, en présence de monstruosités de ce genre, de parler de « l'influence du Contrat social », de « l'action des nouveautés politiques? » N'y a-t-il pas quelque abus de la métaphore à écrire : « Tous les articles de la Déclaration des droits de l'Homme sont des poignards dirigés contre la société humaine, et il n'y a qu'à pousser le manche pour faire entrer la lame » ?

La Déclaration des droits de l'homme! Elle n'était pas rédigée encore lorsque les paysans, affolés par la misère, transformés en bêtes féroces, parcouraient en meurtriers et en incendiaires, la Franche-Comté et la Normandie. Il y a plus : ce fut précisément pour faire cesser les massacres, pour meltre un terme aux incendies que l'Assemblée nationale prit la résolution de proclamer les droits de l'homme et du citoyen. Montmorency, Mirabeau, de Lally, Target, Mounier, Yirieu, Castellane, insistèrent sur la nécessité de cette déclaration. Elle nous permettra, dirent-ils, d'apaiser les esprits. Et ils ajoutaient : Est-ce que les crimes dont nous sommes témoins ne sont pas un résultat

de huit cents ans de vexations publiques et particulières? N'est-ce pas une loi constante de la nature que cette suite éternelle de réactions entre tous les êtres? L'histoire n'atteste-t-elle pas que les fautes des ennemis de riiumanité retombent sur leurs têtes et sur celles de leurs enfants, et que les oppresseurs des hommes sèment pour leur postérité une moisson de calamités et de malheurs? 11 faut donc, dans l'intérêt de tous, montrer à la nation en quoi consistent ses droits et sa liberté ; il faut, par une déclaration composée de maximes simples et claires, rendre vulgaire la connaissance des vérités sociales, et former l'esprit public en substituant l'empire de la raison à celui de la force et de la violence (1).

M. Taine ne se contente pas, dans son réquisitoire, de déplacer les responsabilités, de présenter les événements sous une apparence trompeuse; il se méprend et nous renseigne mal sur les hommes de la Révolution, leur rôle et leur autorité. On

(l) La déclaration des droits de l'homme et du citoyen n'eut pas seulement pour objet d'apaiser les esprits en France; elle nous valut, au dehors, la sympathie des peuples. C'est ce que l'érudit et consciencieux historien de Danton, le D*^ Robinet, a parfaitement consigné dans son livre sur Danton émigr/f. « Des efforts héroïques, des triomphes sans précédent, dit-il, mirent la Révolution hors de page, firent reconnaître la Répubhque par la coalition, et, par des annexions demandées par les peuples affranchis eux'7némes, reculèrent nos frontières bien au delà de ce qui avait jamais été râvé par l'ambition de nos rois. Ces succès inouïs, dout la cause profonde résidait dans le saint enthousiasme de i792 et dans le culte des droits de r homme, n'ont pu échapper même à un esprit aussi calculateur et aussi froid que: celui de Jomini. »

croirait, à lire son livre, que, de 1789 à 1791, l'influence politique, la direction des esprits appartiennent à Marat, à Danton, à Brissot, à ceux que M. ïaine appelle « les fruits verts et les fruits secs de la littérature et du barreau ». Le système adopté par Tennemi de la Révolution exige qu'il en soit ainsi. Il faut que la « multitude en délire » soit conduite par « celui qui délire le plus haut. »

Il n'y a pas nécessité de discuter ici les appréciations de M. Taine, de rechercher si Brissot « n'était qu^un bohème ambulant » et Danton qu'un avocat de second ordre, besogneux et famélique. Il suffit de rappeler que, de 1789 à 1791, les hommes qui dirigent la Révolution et inspirent ses actes se nomment Mirabeau, Siéyès, Bailly, Lamcth, Rabaut-Saint-Etienne, Barnave, Talleyrand, deNoailles: grandes intelligences ou grands cœurs, éloquents, instruits, pouvant se réclamer des plus nobles et des plus hautes traditions. M. Taine les passe sous silence ou les mentionne à peine. Mirabeau occupe peut-être moins de place dans son ouvrage que le cuisinier « habile à travailler les viandes », qui coupe la tête de M. De Launay « avec un petit couteau à manche noir ». Ce parti pris de détails répulsifs et dénigrants, cette méthode d'omissions de faits essentiels, remettent en mémoire la critique que Sainte-Beuve a faite de V Itinéraire à Jérusalem de Chateaubriand. << Qu'est-ce,, dit l'ingénieux critique, qu'un tableau d'histoire où Ton ne montre qu'un seul côté, et où Ton supju'imc ce qui ne va pas à noire but? où l'on cite

et OÙ Ton omet tour à tour selon que cela sert au but que Ton se propose? »

Il n^est pas étonnant, avec une telle méthode, que M. Taine ne voie guère dans les idées de la Révolution, dans ses conceptions politiques et sociales que des sottises, des maladresses et des extravagances. L'ineptie et l'excentricité des doctrines n'étaient- elles pas la conséquence logique de l'horreur des événements et de la petitesse des acteurs? D'après M. Taine, les hommes de 1789 ont manqué d'esprit politique : au lieu d'essayer de refaire la société de fond en comble, ils auraient dû entrer en accommodement avec la Cour, travailler à rétablissement, au moyen de réformes modérées, d'un gouvernement constitutionnel et monarchique. En ne le faisant pas, ils ont mérité, suivant l'expression d'Arthur Young (que M. Taine a grand soin de reproduire), l'exécration de la postérité.

Le continuateur de Burke oublie que l'accommodement avec la Cour n'était possible que si celle-ci avait voulu s'y prêter avec sérieux et sincérité. Or, Arthur Young lui-même a montré combien cette sincérité faisait défaut : « Les affaires de la Cour ont été mal ménagées de tous les points, écrivait-il après le renvoi de Necker, tant est misérable le choix qu'elle a fait des hommes en place! Quelle leçon pour les princes qui souffrent que les intrigants, les femmes, les imbéciles prennent une autorité qui ne devrait être confiée qu'à l'habileté et à l'expérience! » Et quelques jours plus tard : « Hier,

pendant qu'on açilait la question de savoir si on ferait de Louis XVI un roi de France ou un doge de Venise, il était à la chasse! » Incapacité, frivolité, intrigues, désir secret de revenir en arrière et d'anéantir les concessions faites ; plus tard entente avec Tétranger et conspiration avec Tennemi : telle est la Cour, d'après les témoins les plus nombreux, les plus autorisés, les documents les plus authentiques. Quelle entente était possible avec elle?

C'est une erreur, démentie par les faits, de croire que les hommes les plus hardis (les plus téméraires ou les plus violents si Ton veut), de 1789 et de 1790, se sont opposés de parti pris à toute idée d'entente et de réconciliation avec Louis XVI. Je citerai tout à l'heure Topinion de Mirabeau; voici celle de Robespierre. Elle se trouve exprimée dans le troisième numéro du Défenseur de la Constitution; l'article de Robespierre auquel je fais allusion porte ce titre : Considérations sur Vune des principales causes de nos maux; on y lit :

« A quoi tenaient le bonheur et la liberté publique? A l'une ou à l'autre de ces deux choses :

« Si la Cour avait pu remplir les premiers serments qu'elle fit à la nation, si elle avait fait exécuter loyalement les lois nouvelles et secondé les progrès de l'esprit public, la Révolution était terminée presque aussitôt que commencée par le règne de la paix et de la Constitution.

« Si la Cour, violant ces devoirs sacrés, avait été sans cesse rappelée aux principes de la Constitution par la probité incorruptible et par la fermeté

186 IlÉRÉTIOtES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

inexorable de ceux en qui le peuple semblait avoir mis le plus de confiance, la cause du peuple eut encore facilement triomphé. »

Evidemment ce n'est point là le langage d'un ennemi irréconciliable de la Cour, d'un esprit systématiquement hoslile à tout ce qui pouvait émaner du roi et de ses ministres.

Ce langage ne fut pas écouté; pourquoi? Parce que (on l'oublie trop) la plupart des cahiers de la noblesse et du clergé demandaient expressément le maintien et la confirmation des droits féodaux, des lois contre la presse, des lettres de cachet, parce que les concessions faites ou arrachées par les événements n'allaient pas sans esprit de regret et désir de revanche, parce que si le roi de France avait été tenté de dire : Oui, à la Révolution, les autres Cours de l'Europe et les princes émigrés lui auraient ordonné de dire : Non!

Mirabeau, sollicité par le comte de La Marck, avait essayé de réconcilier la cour avec la Révolution. Il avait cherché à être, selon ses propres expressions, « le défenseur du pouvoir monarchique réglé parles lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. » A cette conception, qui est dans le goût d'Arthur Young et de M. Taine, l'incomparable orateur du tiers état avait sacrifié, en partie, sa popularité. Pour assurer le succès de « l'accommodement », auquel il s'était prêté, Mirabeau n'avait pas même reculé devant la trahison de l'Assemblée constituante, le jour, par exemple, où il avait conseillé au roi de

quitter la capitale, de s'établir à Rouen, et, delà, de faire un coup d'Etat contre Paris, afin « de le ramener à Tordre, de le contraindre à la modéralion. »

Quels résultats avait-il obtenus avec toute sou habileté et toute son éloquence? Il s'était trouvé en présence de gens qui ne savaient « ni négocier, ni se battre. » Au Luxembourg, écrit-il au comte de La Marck, c on a peur d'avoir peur. » Aux Tuileries, « on trouve maussade, après avoir travaillé dix ans à bien se loger à Versailles, d'être mal logé à Paris. » Jamais, ajoutait-il, avec sa clairvoyance brutale et dans son style à la Saint-Simon, « jamais des animalcules plus imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants. Oh! quelles balles de coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité I quelle insouciance! quel assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de no/o/i/éf^, d'amours et de haines avortés! » .

Un accommodement durable pouvait-il être fait avec de telles fragilités? On oppose souvent à ce sujet la conduite de la France et la conduite de l'Angleterre; on croit faire la critique de la révolulion française en 1789 en rappelant la révolution anglaise de 1688. Mais on oublie la révolution de 1640. A ce moment les Anglais n'ont pas montré Pesprit de sage réformation dont ils ont fait preuve plus tard. La violence a précédé l'habileté, et l'ha-

bilelé n'est venue et n^a pu donner des résultats que parce qu'elle a été Finspiration universelle, le moyen sincèrement accepté par tous les partis.

D'ailleurs, comme Ta si bien indiqué M. Paul Janet, en comparant la révolution française, tantôt à la révolution américaine, tantôt à la révolution anglaise, on ne tient pas compte de la différence des situations etdé la disproportion des difficultés. « Pour ce qui est de la révolution américaine, par exemple, qui ne voit qu'elle a été plutôt une Sécession ({u.^ une Révolution ? Elle a confirmé par la force des armés une séparation qui existait déjà matériellement et qui, en partie, existait politiquement. Elle n'a pas eu à déraciner des institutions séculaires et puissantes, et elle a trouvé en elle-même, tout préparés, les éléments de sa réorganisation; ainsi peu ou point de résistance, par conséquent point d'excès, ou du moins excès rares et limités...

« La révolution anglaise a eu à détruire beaucoup plus que la révolution américaine, aussi a-t-elle duré plus longtemps, et a-t-elle été souillée de beaucoup plus d'excès. Et, cependant, il y avait moins à détruire en Angleterre qu'en France; la liberté religieuse et le droit de voter l'impôt étaient au fond les seules causes de la révolution. Les abus du système féodal y existaient sans doute comme en France, mais ils étaient moins sentis qu'ils ne le furent deux siècles plus tard, et ils avaient leurs compensations. En France les abus de la Féodalité avaient survécu à sa chute politique, et le pays souffrait à la fois et de l'oppression des grands et

de celle de la couronne. » Inévitablement, dès lors, d'affreux déchirements et des convulsions terri blés devaient se produire. Comment de vieilles institutions, qui tenaient au corps social tout tîntier, auraient-elles abdiqué sans résistance ?'Et comment la résistance n'eût-elle pas redoublé Ténergie. de Fattaque? <^ La guerre civile était donc dans la nature des choses. »

M. Taine reproduit, avec force sarcasmes, Tobjection dirigée par Burke et par Joseph de Maistre contre la politique « abstraite » des théoriciens de 1789 . lisent proclamé les Droits de Fhomme, comme si « l'homme en soi » existait quelque part. « Il n'y a pas d'homme dans le monde, disait Joseph de Maistre. Pai vudesFrançais, des Italiens, des Russes; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir jamais rencontré de ma vie. » Les philosophes de la révolution, d'après de Maistre, n'ont tenu compte ni des traditions, ni des coutumes; ils ont fermé les yeux aux réalités pour ne contempler qu'un idéal chimérique et dangereux.

Pauvre objection, prétentieux sophisme, particulièrement déplacé sous la plume d'un apologiste du catholicisme tel que de Maistre ! Est-ce que la religion chrétienne, par cela seul qu'elle aspire à la domination universelle, ne reconnaît pas dans toutes les races et chez tous les peuples des traits communs et des aspirations semblables? Est-ce qu'elle ne leur offre pas à tous sa déclaration des droits et des devoirs de fils de TÉglise et de citoyens du ciel? Est-ce que, d'autre part, à prendre les choses en

190 HÉRÉTIQUES ET HÉVOLUTIONNAIRES.

dehors de toute théologie, comme le fait M, Taiuo, il n'est pas certain que, dans leurs rapports mutuels, tous les hommes (et par conséquent Thomme) ont le droit à la justice? Cela est si évident (à moins qu'on ne dise avec Hobbes : Homo homini lupus) que le plus implacable adversaire de la Révolution, l'Anglais Burke, après avoir essayé de démontrer rinanité et le danger d'une déclaration des droits, finit par en proposer une lui-même? a Tous les hommes, d'après lui, ont le droit à la justice, et ce droit leur appartient contre tous les plus forts de même que contre tous les plus faibles. Ils ont droit à tous les produits de leur industrie, et à tous les moyens de les faire fructifier; ils ont droit... » Et Burke poursuit ainsi pendant toute une page. C'était bien la peine, vraiment, d'attaquer avec tant d'acrimonie l'œuvre de la Révolution, si on devait finir par en donner une contrefaçon anglaise!

Et s'il était vrai, en outre, que la tradition nationale, que la vocation de la France, que la nature de son esprit fut de transformer en idées générales les faits politiques et sociaux? S'il était vrai, comme le proclame Michelet dans son éloquent et mystique langage, « que l'âme de la France, loin de se resserrer, dût embrasser le monde entier » est-ce que, dans ce cas, la Révolution de 1789, telle qu'elle a été accomplie, ne serait pas la plus complète manifestation de notre génie particulier, en même temps qu'un fait humain des plus considérables? La proclamation des droits de l'homme, qui tantôt irrite ou fait sourire M. Taine, avait deux avantages: elle marquait

LE PROCKS Dli LA RÉVOLUTION. 191

la limite en deçà de laquelle on ne pourrait plus revenir : ici finit l'ancien régime, ici commence la France moderne. Elle proclamait, avec une autorité devant laquelle devait s'incliner TEurope entière, les vérités politiques et sociales qui, de plus en plus, prendront possession de la conscience de rhumanité et seront la loi de l'avenir. Plus juste ou plus clairvoyant que M. Taine, Guillaume de Hum* boldt avait reconnu cette vérité. Après avoir constaté qu'une nation n'est jamais assez mûre pour une constitution fondée uniquement sur des principes rationnels, l'illustre savant ajoutait: « mais du moins les idées qu'invoque la déclaration des droits de l'homme' brilleront d'un éclat nouveau, leur empire y gagnera et se répandra bien au delà des frontières de France. » C'est pourquoi, au milieu de nos tristesses et de nos désastres, elle reste, cette déclaration si raillée et si dédaignée, comme le signe de notre grandeur, comme l'espérance de notre conquête de l'esprit des peuples. C'est parce qu'ils se sont souvenus d'elle que tant d'étrangers célèbres, les Priestley, les Mackintosh, les Goethe, les Thomas Paine, les Fichte ont proclamé que notre pays était digne entre tous de la reconnaissance et de l'admiration du monde. Grâce à elle, la France porte la couronne qui ne lui sera pas ôtée, celle qui est à l'abri de tous les caprices de la force et de toutes les vicissitudes du hasard : la couronne des idées.

Los orateurs do rAssemblée constituante s'appellent Mirabeau, Cazalès, Maury, Lally-Tolendal, Thouret, Siéyès, l'abbé Grégoire, Rabaut-Saint- Étienne,LaFayette, Barnave, Robespierre etBuzot. J'en ai omis et non des plus infimes : Alexandre De Lameth, Pet.ion, Bergasse, Bailly. Ces hommes, grands par le patriotisme, le savoir, le dévouement à leur cause ou réloquence, méritent mieux que l'oubli qui pèse sur beaucoup d'entre eux. Et cependant personne n'a encore entrepris d'étudier, avec méthode, l'éloquence parlementaire pendant la première partie de la Révolution. Charles Nodier en a parlé sans malveillance, mais avec superficialité, en romancier aimable plus qu'en historien scrupuleux. M. Eugène Maron, dans son Histoire littéraire de la Révolution, a consacré aux constituants des pages sensées, mais trop rapides ; Géruzez, si capable de

lIKUlhlQUES KX KKVOLUTIONNAIRES.

les juger, n'a donné sur eux que <lcs indications ; M. Taine les a traités récemment « de comédiens ^) et de « cuistres à l'ivresse malsaine et grotesque. »

Il y avait donc un livre à faire sur TAssemblée constituante; grâce à M. Aulard, ancien professeur de littérature française à la* Faculté des lettres de Poitiers, chargé aujourd'hui du cours d'histoire de la Révolution française à la Sorbonne, ce livre est fait (1).

Il est temps enfin, s'est dit M. x^ulard, d'exhumer et de faire revivre non pas Mirabeau, dont la gloire littéraire n'a jamais pâli, mais Barnave, mais Cazalès, en attendant Robespierre, Vergniaud; Danton et Saint-Just : ce sont nos Démosthënes et nos Cicérous à nous, ou, si cette comparaison choque, ce sont nos Pitts, nos Shéridans et nos Fox. Les maîtres de notre tribune politique méritent une place à côté des maîtres de la chaire chrétienne, qui n'auront certes pas à rougir de ce voisinage. Barnave ne vaut-il pas Massillon ? Vergniaud est-il inférieur à Bourdaloue?... Dans 'cette pensée de justice littéraire et de reconnaissance démocratique, M. Aulard a écrit toute une série d'études littéraires et politiques sur les hommes les plus illustres de l'Assemblée constituante.

Son livre, si renseigné et si remarquable à tant d'égards, serait presque parfait s'il était précédé d'un chapitre sur les tendances politiques de la première de nos Assemblées parlementaires. Quel

(1) Les Orateurs de VAssemblée Constituante, par F.-A. Aulard, Pari8, Hachette, 1882.

LES ORATEURS DE LA COiNSTlTUANTE. 195

était l'esprit général de la Constituante? Obéissaitelle à une méthode particulière? Subissait-elle le caprice des événements ou avait-elle en vue un but déterminé? Lorsqu'on a trouvé une réponse à ces questions, on devient ou plus indulgent ou plus sévère pour les orateurs de Tilluslre assemblée. Si cette réponse fait défaut, on a Tair déjuger un peu au hasard et d'avoir des rigueurs excessives ou des bienveillances peu justifiées.

Oui, la Constituante avait, dès ses débuts, une conception générale de la politique, une méthode et un but précis. Sur la question de la forme du • gouvernement, elle était unanime : elle entendait garder la monarchie. Les uns voulaient régénérer le pouvoir monarchique en changeant la personne (lu monarque : c'était le parti des d'Orléans ; les autres, tout en conservant le trône et celui qui l'occupait, désiraient renouveler toutes les parties de l'édifice, en les prenant, pour ainsi dire, en sousœuvre et en les mettant à l'abri du trône existant, qui continuerait à être la pièce principale, le fondement et la clef de voûte. Quant à la République, personne n'y songeait, sauf Camille Desmoulins et deux ou trois autres individualités sans mandat. Il y a plus, le mot de République était suspect et paraissait dangereux. Dans le premier numéro du Défenseurdela Co/i,ç///w/ion, Robespierre reprochait à Condorcet et à Brissot d'avoir « jeté la division parmi les patriotes et donné aux ennemis de la liberté le prétexte qu'ils cherchaient » en prononçant trop tôt, en 1790, le mot de République.

Sur la question des réformes à accomplir, la Constituante était, dans sa majorité, très unie et très ferme, décidée à combattre les inégalités politiques et à détruire les privilèges. En ce sens, Mirabeau (sauf en deux ou trois circonstances,) a été et demeure, devant l'histoire, une image fidèle des doctrines, des tendances, des volontés de l'Assemblée constituante. Il traduisait le sentiment de la presque unanimité de ses collègues du côté gauche lorsqu'il répétait : « On ne sortira pas de là sans un gouvernement comme en Angleterre. » Cette affirmation ne signifiait pas pourtant qu'il fallait copier servilement la Grande-Bretagne. Mirabeau et les constituants tenaient compte des différences des deux pays. Leur conception générale de la politique était empruntée à la fois au parlementarisme anglais et au système de Richelieu. Elle consistait à fortifier la royauté au profit des libertés de la nation et aux dépens de la noblesse et du clergé. « N'est-ce donc rien, écrivait Mirabeau, d'être sans parlement, sans pays d'Etats, sans corps de clergé, de privilèges, de noblesse? L'idée de ne former qu'une classe de citoyens aurait plu à Richelieu. Si cette surface égale convient à la liberté, elle facilite l'exercice du pouvoir. Le point important serait de ne déployer la force publique que pour la nation^ non pour des individus^ et que le parti national fût celui du roi. »

Dans ce système la royauté n'était plus un principe éternel, un dogme, mais un simple fait nécessaire à la bonne administration d'un grand pays. On

le conservait parce qu'il était là, parce qu^il paraissait utile, et aussi par défiance et peur de Tinconnu. L'Assemblée constituante se trouva, dans les premiers jours de sa réunion, très embarrassée pour se diriger et mettre de l'ordre dans ses débats. Le régime parlementaire venait de naître en France. Les nouveaux élus péchaient par inexpérience, ignorance, excès de zèle. Chacun secroyait, de bonne foi, tenu de réciter une partie des cahiers de ses commettants, et obligé d'honneur à expliquer son mandat à la tribune. De là, dans les circonstances graves, des monceaux de motions analogues, et tendant au même but, qui encombraient le bureau du président. Parfois les projets d'arrêtés étaient si nombreux que les secrétaires ne pouvaient suffire à en donner lecture. En outre, chaque orateur inscrit tenant à se faire entendre, apportait à la tribune, sur une question déjà traitée dix fois, rebattue à satiété, un discours écrit qu^il voulait lire jusqu'au bout. Très peu d'orateurs étaient alors capables d'improviser et l'assemblée n'avait pas, comme on Ta aujourd'hui, l'horreur du manuscrit. D'ailleurs après ce silence de tant de siècles, la France était avide de la parole humaine. Cependant il parut à quelques-uns, et en particulier à un représentant qui répondait au nom de Bouche, qu'il fallait trouver un remède aux lenteurs parlementaires. M. Bouche fit donc cette proposition : « M. le président aura sur son bureau un sablier de cinq minutes seulement : quand l'un des bassins sera rempli, M. le président avertira l'orateur que son temps est passé. » Cette

198 IIÊRÉTIOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

motion du sieur Bouche fut accueillie avec enthousiasme par les muets de rassemblée; M. de Clermont-Tonnerre la fit repousser en prouvant avec esprit qu'il lui fallait plus de cinq minutes pour la réfuter.

Peu à peu Tordre et la discipline s'établirent, les partis se groupèrent et se donnèrent des chefs. Le plus illustre d'entre eux fut Mirabeau. C'était, dit un contemporain, le comte de la Marck, « un homme d'apparence épaisse, au regard couvert, mais dont les yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer poli, il exagérait ses révérences ; ses premières paroles étaient des compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les formes, ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient, on voyait, néanmoins, tout de suite, à ses manières qu'il manquait de l'aisance que donne l'habitude du monde. »

S'il manquait de la politesse aisée du monde aristocratique, Mirabeau avait en partage le don si rare de dominer les hommes, de créer autour de sa personne une atmosphère d'amitié et d'enthousiasme, de maintenir auprès de lui des affections dévouées et ardentes. Les plus sceptiques, comme Chamfort, étaient séduits et restaient sous le charme, les plus légers, comme Camille Desmouliris, acceptaient le joug et le subissaient longtemps; les plus austères, comme Rabaut Saint Etienne et Reybaz, apportaient avec joie leurs pensées et leur travail au dominateur ; les plus hautains, comme le

comte de la Marck lui-même, ne parlaient qu'avec une admiration émue de celui en qui se trouvaient « la pensée la plus élevée et le cœur le plus attachant. »

Et cependant, malgré ses dons incomparables d^éloquence, malgré son art de grand séducteur, Mirabeau fut mal accueilli à Versailles par un nombre considérable de constituants. De pareilles natures, en même temps qu'elles provoquent des sympathies passionnées, soulèvent des défiances, des animosités, de véritables fureurs. Pour la cour, Mirabeau était le « monstre. » N'était-ce pas Marie- Antoinette q\ii disait, au milieu des plus grands périls de la .monarchie : « Nous ne serons jamais assez malheureux pour être réduits, je pense, à la pénible nécessité de recourir à Mirabeau? » Pour la noblesse, c'était un transfuge. Pour le clergé, c'était « un objet d^horreur. » L'expression est de l'archevêque de Toulouse. Pour plusieurs des membres du tiers état, c'était l'homme d'une légende déshonorante: un mauvais fils, un mauvais époux, un mauvais père, un écrivain licencieux, vénal, toujours vendu, toujours à vendre, « capable de tout pour de l'argent, — même d'une bonne action, » selon l'épigramme de Rivarol. Son père, qui ave^it obtenu contre lui jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du procès d'Aix, un recueil de lettres intimes où il disait de Mirabeau son fils tout ce que pouvaient inspirer la colère et la haine.

Tout n'était pas faux dans cette légende : il y

avait eu bien des impuretés et des scandales dans la jeunesse de Mirabeau. Ses adversaires les rappelaient sans cesse et quelques-uns de ses amis politiques, pour se dégager d'une solidarité pénible, ou pour satisfaire des sentiments inavoués d'envie, ne permettaient pas qu'on les oubliât. Lui, de son côté, s'en souvenait avec une tragique tristesse. En vain il se répétait que « le temps était venu où il faut estimer les hommes d'après ce qu'ils portent dans ce petit espace, sous le front, entre les deux sourcils y>, le souvenir de sa jeunesse l'obsédait. Dans certains moments, écrit Etienne Dumont, il aurait consenti à passer par les flammes pour purifier le nom de Mirabeau. « A demi suffoqué de douleur, il pleurait, en disant avec amertume : /expie bien cruellement les erreurs de ma jeunesse. » Le comte de la Marck lui rend le même témoignage : « Je l'ai vu, dit-il, répandre des larmes comme un enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur laquelle on ne pouvait se tromper. Je l'ai entendu s'écrier avec un accent pénétrant : « Ah! que l'immoralité de ma jeunesse fait de tort à « la chose publique. » Le 28 avril 1790 Mirabeau écrivait à La Fayette : « Je suis sans cesse dévoré par ces vers rongeurs qui répandent un si cruel poison sur ma vie, qui me rendent le moindre succès, la moindre faveur populaire mille fois plus difficile à obtenir qu'à tout autre. »

Mais pour obtenir cette faveur populaire qu'il ambitionnait et ces succès qui lui étaient si doux, rien ne coûtait à Mirabeau orateur. Il avait fait de

son art Tétude la plus minutieuse et la mieux approfondie. Jamais il ne montait à la tribune sans avoir préparé ce qu'il appelait le trait, c'est-à-dire une tournure piquanle et singulière qui aiguisait sa pensée et enlevait les applaudissements. Nous tenons ce détail d'Etienne Dumont, son secrétaire. Lecteur d'une science consommée (Mirabeau lisait plus souvent qu'il n'improvisait), l'illustre tribun s'inquiétait beaucoup des repos, des points d'arrêt dans les périodes de ses discours.

Son style (car il avait un style bien à lui)., possédait le je ne sais quoi del^orateur: l'éclat fulgurant, la nouveauté", l'étrangeté des mots, l'accumulation habile des incidentes, la majesté delà période. Involontairement, lorsqu'on lit les discours de Mirabeau, la voix s'élève, on se surprend à déclamer. Sans doute aux yeux des juges délicats, des amis exclusifs de la littérature écrite, réfléchie, châtiée, de la littérature qui, par amour de la mesure et recherche de la précision, économise les mots et ne choisit que les plus expressifs, il y a, dans la phraséologie lourde, incorrecte et redondante de Mirabeau, un artifice littéraire de mauvais goût, un système dont l'excès fatigue et amène la monotonie. Mais la tribune n'est pas le livre ; elle réclame tout un appareil, toute une mise en scène de rhétorique qui sont à l'orateur ce que le costume et le fard sont h l'acteur.

Mirabeau pratiquait aussi avec un à-propos parfait et une adresse surprenante l'art de- s'emparer des idées et des phrases d'autrui. Voici, d'après un

202 UÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

contemporain, un exemple de ce don que Mirabeau avait emprunté à Molière : Un jour que Barnave, qui était très fier de sa prestesse à parler, venait de répondre à Timproviste à un discours préparé, Chamfort, qui causait avec Mirabeau sur les marches de la tribune, disait que la facilité était un beau talent, à condition do n'en pas user. Mirabeau saisit cette expression pour exorde et débuta ainsi: fai dit depuis longtemps que la facilité était un des plus beaux dons de la nature, mais à la condition de n^en pas user; ce que je viens d'entendre ne m^a pas fait changer d'avis.

L'action oratoire de Mirabeau n'était pas du tout ce que Ton s'imagine communément. Victor Hugo et Lamartine ont écrit sur ce sujet des lignes fort brillantes, mais qui sont le contraire de la vérité historique. A la tribune, dit le grand poète des Châtiments, Mirabeau était comme un lion furieux. « Là plus de table, plus de papier, plus d'écritoin^ hérissée de plumes, plus de cabinet solitaire, plus do silence, plus de méditation; mais un marbre qu'on peut frapper, un escalier qu'on peut monter en courant; une tribune, espèce de cage de cette sorte de bête fauve, où l'on peut aller et venir, marcher, s'arrêter, souffler, haleter, croiser ses bras, crisper ses poings, peindre sa parole avec son geste et illuminer une idée avec un coup d'œil. » Mirabeau ne ressemblait pas à l'agité sublime rêvé par Victor Hugo. A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu, raconte Etienne Dumont, dont les dires sont confirmés par les témoignages de Dulaurc^

d'Arnault et de tous les contemporains, « saveniqae les flots roulaient autour de lui sans Témouvoir, et que même il restait maître de ses passions, au milieu de toutes les injures. Dans les moments les plus impétueux, le sentiment qui lui faisaitappuyer sur les mots, pour en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand mépris pour la volubilité française. 11 n'a jamais perdu la gravité d'un sénateur, et son défaut était, peut-être, un peu d'apprêt et de prétention à son début. Sa manière ordinaire était un peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent, mais de façon à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire, chercher Texpression la plus convenable, écarter, choisir, peser les termes, jusqu'à ce qu'il se fût animé et que les soufflets de la forge fussent en fonction. »

Sa voix grave et vibrante manquait parfois de souplesse, de nuances et d'harmonie. Madame Roland, dans ses Mémoires particuliers, a signalé ce léger défaut. « La beauté de l'organe, très différente de sa force, écrit-elle, n'est pas plus commune dans les orateurs qui font profession de l'exercer, que dans la foule qui compose les sociétés. Je l'ai cher chée dans nos trois assemblées nationales, je ne l'ai trouvée parfaite chez personne. Mirabeau, lui-même, avec la magie imposante d'un noble débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus agréable. » Il ne faudrait pas attribuer cette appréciation à un sentiment d'animositc, de sévérité contre Mirabeau. Madame Roland, si exigeante pour

les hommes de son propre parti, si difficile à contenter, si dure même et si injuste lorsqu'il s'agît, par exemple, de Danton, avait littéralement été séduite et subjuguéepar le talent oratoire de Mirabeau : « Arrivée à Paris le 20 février 1791, a-t-ellc raconté, je courus aux séances, je vis le puissant Mirabeau, le seul homme de la Révolution dont le génie peut diriger les hommes et en imposer aune assemblée. Grand par ses facultés, petit par ses vices, mais toujours supérieur au vulgaire et immanquablement son maître, dès qu'il voulait prendre la peine de le commander. » Lorsque Mirabeau mourut, M™® Roland écrivit à Bancal des Issarts que, tout en trouvant que le grand orateur disparaissait à propos pour sa gloire, « elle haïssait la mort d'avoir été si prompte à saisir cette grande proie. » C'était dans les rangs de l'extrême droite qu'il fallait chercher les orateurs violents jusqu'à la rage, emportés jusqu'à la brutalité. Mirabeau et ses amis défendaient des idées, soutenaient des thèses, plaidaient une cause qu'ils croyaient noble et grande. Ils aimaient la raison pour elle-même et s'attardaient volontiers dans les raisonnements. A l'extrême droite, on se préoccupait de protéger des intérêts, de sauver des privilèges. On agissait sans plan, sans méthode, sans but, sans autre but, du moins, que de déconsidérer l'Assemblée par le tapage, les injures, les scènes tumultueuses. Un des membres du parti royaliste, le marquis de Ferrières, a très nettement caractérisé la conduite impolitique des nobles et des évêques qui siégeaient à TAssem-

blée constituante: « Comme ils ne tendaient, dit-il, qu'à dissoudre FAssemblée, à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard que Ton ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le président posait la question, invitant les députés de leur parti à les suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point délibérer. Les évêques et les nobles, croyant fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec une sorte d'impatience (dans l'espoir d'en avancer la chute), et la ruine de la monarchie et leur propre ruine. A cette conduite insensée, ils joignaient une insouciance insultante et pour l'Assemblée et pour le peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable qu'il avait conçue d'eux, et au lieu de travailler à regagner sa confiance, son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. » Le motif secret d'une conduite aussi indigne et aussi inintelligente était particulièrement odieux; Ferrières, juge peu suspect, l'indique en ces termes : <( Cette Conduite des nobles et des évêques, écrit-il, serait inexplicable si l'on ne remontait pas à la source de toutes leurs erreurs. On leur parlait sans cesse des forces des puissances étrangères, d'une invasion prochaine en France. Les gardes nationales, ajoutait-on, fuiraient au premier choc; les troupes de ligne, sans chefs, se débanderaient; le peu qui demeurerait sous les drapeaux ne souticn-

drait pas rapproche des Allemands et des Prussiens. Selon eux, tout ce qui n'était pas né noble ne pouvait avoir du courage. »

A quoi bon, dès lors, discuter sérieusement avec ces poltrons, avec ces manants que, bientôt, les armées étrangères mettraient à la raison? L'impertinence, les quolibets, les violences de langage suffisaient, — en attendant l'arrivée des forces allemandes. Aussi l'extrême droite accordait-elle ses sourires et ses bravos aux publicistes les plus dévergondés et aux orateurs les plus alertes à lïnjure, àladiffamationetaux invectives. Mirabeau-Tonneau et l'abbé Maury étaient ses discoureurs de prédilection.

Mirabeau-Tonneau, frère cadet du grand orateur, s'appréciait ainsi lui-même : < Dans une autre famille, je passerais pour un mauvais sujet et un homme d^esprit; dans la mienne, je suis un sot et un honnête homme. » Sot, il ne l'était pas autant qu'il se plaisait à le dire. Il avait, au contraire, de l'esprit, du courage, de la gaieté, mais un esprit de vaudeville, un courage d'aventurier, une gaieté d^étourdi. Se trouvant un jour investi dans les Tuileries par une troupe de jacobins, qui faisaient retentir à ses oreilles le cri redoutable : A la lanterne! Mirabeau-Tonneau se détourna, salua joyeusement ses agresseurs et se mit à chanter ces deux vers de l'opéra A'Iphigénie :

Que j'aime à voir les hommages flatteurs Qu'ici l'on s'empresse à me rendre!

Cette facétie désarma la foule, qui passa, sans transition, de la colère aux rires et aux applaudissements.

Un jour qu'il était complètement ivre (ce qui lui arrivait souvent), il vint se placer sur le balcon du restaurant Beauvillicrs, au Palais-Royal, et, de là, il se mit à insulter la multitude. On monte pour le jeter dans la rue ; il s'adosse à un mur et tient bon, l'épée à la main, jusqu'à ce qu'une patrouille vienne le délivrer. Son frère, qui était accouru, le gourmande, le chapitre sur son ivrognerie : — « Eh ! de quoi vous plaignez-vous, répond-il. De tous les vices de la famille vous ne m'avez laissé que celuilà. »

Cette sorte d'esprit, Mirabeau-Tonneau l'apportait àla tribune. Mais la tribune ne s'en accommode guère. Ce qui est plaisant dans un dîner d'amis, ce qui paraît vaillant et chevaleresque en face d'une foule surexcitée, devient de mauvais goût et de mauvais ton devant une paisible et grave assemblée. Mirabeau-Tonneau se croyait amusantet incisif, et n'était, en réalité, que plat et ridicule lorsqu'il réfutait en ces mots l'article de la Déclaratioa des droits relatifs à la liberté des cultes : « Si vous établissez la liberté des opinions religieuses, chacun choisira une religion analogue à ses passions. La religion turque deviendra celle des jeunes gens;la religion juive celle des usuriers, la religion de Brahma celle des femmes. » Que dire des scènes de provocations, de gamineries et de pugilat auxquelles se laissa aller Mirabeau-Tonneau, soutenu par l'extrême droite?

Les feuilles royalistes trouvaient ces facéties charmantes; la reine les encourageait et les badauds qui les avaient applaudies s'écriaient que c'en était fait de la Révolution!

L'abbé Maury, plus éloquent, n'était pas d'une tenue meilleure. Ce défenseur de Tancien régime, né à Valréas, dans le Comtat-Venaissin, mais issu d'une famille du Dauphiné, autrefois protestante et réduite à la plus extrême misère par les persécutions et les spoliations du grand roi, avait en lui la sève plébéienne et la verve populacière. Avant la Révolution il s'était fait remarquer par des compositions littéraires d'une certaine valeur et des sermons d'un genre spécial. Prêchant un jour le carême devant le roi il parla longuement des finances, de l'adminis- Iration, de la philosophie et de la politique. « C'est dommage, disait Louis XVI en sortant de l'église, si l'abbé Maury avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout. »

A l'Assemblée nationale l'abbé prit vigoureureusement parti contre la Révolution et pour Fancien régime. C'est lui qui, afin d'empêcher l'admissibilité des comédiens et des juifs aux droits de citoyens, les compara et les assimila à « l'exécuteur de la haute justice. »

Il n'avait guère plus de respect pour ses collègues etleur prodiguait les apostrophes les plus grossières. Un jour que l'un des membres de la noblesse, le marquis de Gouy d'Arsy, un moment égaré sur les bancs de la gauche, manifestait le désir de revenir siéger à droite et disait assez humblement à l'abbé

Maury : « Une nous reste plus qu'à nous jeter entre vos bras. — Vous voulez dire à nos pieds, » répliqua brutalement Tabbé.

Le 22 janvier 1790, dans une discussion orageuse sur les finances, le même Maury s'écriait : «' Je demande à ceux de cette assemblée à qui la nature a refusé tout autre courage que celui delà honte, ce qu'ils pourront répondre! » On voit que l'abbé ne se distinguait pas précisément par la douceur évangélique et que l'onction n'étaitpastoutà fait sa qualité maitresse.

Quelque temps après, l'abbé emprunta aux portefaix d'Avignon, ses compatriotes, un moyen oratoire d'un genre fort original : il fit mine de briser le mobilier de l'Assemblée pour en lancer les fragments à la tête de ses collègues. Un témoin oculaire, M. de Montlosier, a raconté avec gaieté ce trait de l'éloquence de Maury : « Un membre de la gauche dit-il, veut se placer à côté de l'abbé et parler à sa place^ L'abbé le prend par l'épaule, lui fait faire deux pirouettes et l'envoie rouler dans la salle; un huissier accourt pour le ramasser. Un autre orateur se présente : il a le même sort. A la fin, voilà tout le côté gauche qui s'émeut et paraît vouloir s'avancer vers l'abbé. Maury entre en fureur, saisit la tribune comme pour la lancer. J'entendis la tribune craquer ; elle se trouva retenue par deux forts tenons de fer, sans quoi elle allait voler en éclats. Le président appelle les huissiers au secours de la tribune; les membres se replacent sur leurs sièges. »

Il n'y avait qu'un moyen de déconcerter cet abbé

îilO HÉRÉTIQUES^ KT RÉVOLUTIONNAIRES.

si violent et de mettre sa fureur en déroute : c était de Técoutersans mot dire. L'Assemblée fit, en plusieurs circonstances, l'heureuse expérience de ce moyen. Le 27 novembre 1790, en particulier, elle traita la colère de l'abbé Maury par le silence et Tabbé s'en trouva fort mal. La scène fut des plus plaisantes. On discutait, ce jour-là, la protestation des évêques contre la constitution civile du clergé, Maury, chargé de soutenir la protestation, avait préparé un discours agressif. Il comptait beaucoup sur TefTet de ses provocations. Malheureusement pour lui, la gauche, résignée à tout entendre sans murmurer, garda le plus obstiné silence. En vain Tabbé Maury chercha-t-il à se faire interrompre, s^interrompit-il lui-même, se plaignit qu'on ne voulait pas l'écouter ; en vain, abandonnant et reprenant le sujet principal de son discours, se perdit-il dans les digressions les plus étrangères, interpella-t-il personnellement Mirabeau et lui jeta vingt fois le gant de la parole. Au moindre mouvement d'impatience qui s'élevait dans l'Assemblée : « Attendez, monsieur l'abbé, disait avec un sangfroid désespérant Alexandre Lameth qui présidait, je vous ai promis la parole, je vous la maintiendrai. » Il la lui maintint si bien que Tabbé, furieux, décontenancé, ne sachant plus ni ce qu'il disait, ni ce qu'il faisait, exaspéré et ahuri par le silence de l'Assemblée, quitta la tribune sans songer même à prendre des conclusions.

L'abbé n'était pas toujours aussi maladroit; on connaît sa réplique à Mirabeau qui lui disait : « Je

LES ORATEURS DE LA CONSTITUANTE. "Hi

vais VOUS enfermer dans un cercle vicieux! — Eh ! quoi! cria l'abbé, voulez-vous donc m' embrasser ? >>

Les recueils d^ana ont rendu populaires quelques autres mots du fougueux abbé. Un soir qu'en le voyant passer la foule criait: A la lanterne! — « Eh, messieurs, dit Maury, quand vous m'aurez mis A la lanterne, y verrez-vous plus clair? »

Il vaut mieux citer de lui celle très littéraire réfutation de la doctrine fort ancienne qui, de notre temps, a été résumée dans cette phrase fameuse : « La force prime le droit. » « On a parlé, dit l'abbé, répondant à un de ses collègues, d'une théorie qui consiste dans l'usage bien employé de la force. Un homme de ce siècle Ta mise en pratique ; il avait une grande ambition, il voulait s'approprier de grandes richesses : la confiance qu'inspiraient son adresse et son talent lui firent des partisans nombreux; il avait pour premier principe de ne jamais attaquer plus fort que lui; pour second, qu^à égalité de force, il était imprudent de se compromettre, mais il pensait qu'il pouvait dépouiller et exterminer tous ceux qui étaient plus faibles que lui : cet homme s'appelait Pierre Mandrin. »

L'abbé Maury était un des rares improvisateurs de la Constituante. Il n'était jamais plus à l'aise et ne se montrait jamais plus redoutable que lorsqu'il faisait en quelque sorte irruption dans les débats de l'Assemblée. Ses amis, qui lui connaissaient cette force singulière, aimaient à le jeter, à l'improviste, dans le courant des discussions. S'il arrivait en

retard à la Chambre, alors que les débats étaient engagés sur un sujet inattendu : « Eh! Tabbé, arrivez donc, lui criaient ses collègues de la droite, voilà ce qu'on veut faire passer! » Lui, retroussait sa soutane, escaladait les marches de la tribune, s'y installait avec des attitudes de frère Jean des Entommeures et remportait parfois de réels succès.

Bien au-dessus de Mirabeau Tonneau et de Tabbé Maury, il faut placer le seul homme véritablement éloquent qu'ait possédé la droite de la Constituante, Cazalès, que madame Roland appelle assez étrangement « l'étonnant Cazalès » :

Né dans le Midi, à Toulouse, d'une famille pauvre et de petite noblesse, Cazalès était capitaine du régiment de dragons des Deux-Ponts, lorsque survint la Révolution de 1789. Envoyé à Versailles par le bailliage de Rivière- Verdun, il se fit remarquer, dès les premiers jours, par son talent de parole. Il rêvait une monarchie intermédiaire entre le système absolu et le système parlementaire ; — conception bizarre qui lui attira les critiques du côté droit et Tempêcha d'obtenir les sympathies du côté gauche.

Mais si Cazalès n'est pas un penseur éminent, c'est un orateur de race, un improvisateur chaleureux et pathétique. Il fait songer à Vauvenargues. S'il n'a pas, comme Mirabeau, les larges coups d'aile, les accents inspirés et prophétiques, s'il ne possède pas, comme l'incomparable tribun le génie terrible de la familiarité, il a en partage le don charmant de la simplicité, de l'expression juste et

pénétrante, de la phrase attendrie, élevée et poétique.

Cet homme de talent était un homme de cœur.

On l'estimait autant qu'on l'admirait. Il faut citer, pour montrer tout ce qu'il y avait d'esprit chevaleresque dans cette nature, l'histoire de son duel avec Barnave. Ce récit, composé d'après les notes d'Alexandre de Lameth, caractérise bien les mœurs de cette époque presque héroïque.

« Cazalès et Barnave étaient, à l'Assemblée, dans une complète opposition. A la séance du 10 août 1790, Cazalès adressa au côté gauche de l'Assemblée dans lequel siégeait Barnave quelques mots très vifs , que celui-ci put prendre pour lui et auxquels il répondit avec politesse mais avec fermeté. A la fin de la séance, Cazalès vint à Barnave et lui dit : « Au fond il n'y a rien ; tous deux nous avons fait nos preuves; si vous le voulez, nous en resterons là. » La réponse fut : « Je suis bien aise de votre jugement, c'était le mien. » Cependant tout était loin d'être terminé. Le lendemain de grand matin, Cazalès, accompagné du duc de Saint- Simon, arriva chez Lameth où demeurait Barnave qu'il réveilla en lui disant : « Je suis exactement dans la même disposition qu'hier, mais mon parti ne veut pas que j'en reste là et à regret, je viens vous le dire. — Je l'avais prévu, répondit Barnave. — J'en suis désolé, reprit Cazalès, mais quand? où? et quelle arme choisissez-vous? — Dans une heure, au bois de Boulogne, le pistolet, » fut U réponse de Barnave.

i< On alla sur le terrain. Alexandre de Lameth assistait Barnave; son frère Théodore était allé chercher le célèbre chirurgien du Fouarre, et l'avait placé, isolé, à peu de distance du combat. — C'est à vous, qui avez été provoqué, à tirer le premier, dit Cazalès. — Il n'y a pas eu offense d'intention, répondit Barnave; je le crois de votre part, je l'affirme de la mienne ; nous allons donc tirer au sort. » Au même instant, Alexandre de Lameth présenta sa main fermée à Cazalès en disant : « Pair ou non? » Après quelque résistance, Cazalès prononça : « Impair, » et voyant qu'il s'était trompé, il ajouta : « Vous savez que je suis joueur, et vous avez pensé que je dirais ainsi. »

(c A treize pas, Barnave tira, mais n'atteignit pas; Cazalès ajusta à son tour; son arme fit deux fois faux feu. « Mon Dieu! s'écria-t-il, que je vous fais d'excuses. — Je suis là pour attendre, dit Barnave. Au troisième essai, le coup partit, mais encore sans résultat. — On aurait dû en rester là; Alexandre de Lameth le désirait vivement; mais, soigneux à l'excès de la réputation de son ami, et voyant l'autre , le duc de Saint-Simon, plus âgé que lui, garder le silence, il crut devoir l'imiter.

(' On rechargea les armes; les balles, selon Tusage alors, étaient entourées de rubans, pour les fixer plus exactement; Cazalès le fit remarquer avec une innocente malignité en disant : « Sommesnous galants pour vous, monsieur, c'est du tricolore. »

« Pendant celte triste opération, les deux adver-

saires se promenant amicalement, Cazalès dit à Barnave : « Je serais inconsolable de vous tuer, mais vous nous gênez beaucoup ; je voudrais seulement vous mettre hors de la tribune pour quelque temps. — La crainte qui vous occupe, reprit Barnave, me tourmente à votre égard depuis ce matin ; mais je suis plus généreux que vous en désirant vous atteindre à peine, car vous êtes la toute-puissance de votre côté, peu riche en orateurs, tandis que, dans le mien, à peine s'apercevrait-on de mou absence. »

« Le duc de Saint-Simon fit signe qu'on pouvait s'avancer; le sort de nouveau fut consulté; cette fois il prononça; Cazalès tomba frappé au front. Son premier cri fut : « Eh bien! je suis ici pour cela. » Un chapeau à la forme du temps avait heureusement empêché la balle de pénétrer trop avant, mais le sinus frontal était brisé. Du Fouarre accourut, il examina la blessure et s'écria : « Ce ne sera rienl » Cazalès répéta l'exclamation; mais craignant d'avoir montré trop d'intérêt pour lui-même^ il ajouta aussitôt : « C'est la bête qui parle. » Puis apercevant M. Théodore de Lameth qui s'était tenu à Fécart <lans le bois, il dit k Alexandre : « Pourquoi votre frère n'approche-t-il pas? — Parce que, répondit celui-ci, vous n'avez qu'un témoin, Barnave ne peut en en avoir deux. — Est-ce que, répliqua vivement Cazalès, des gens comme nous ont besoin de témoins, si ce n'est pour les ramasser? Ne le sontils donc pas d'un côté comme de l'autre? »

« La voiture d'Alexandre de Lameth, meilleure

que la sienne, lui fut offerte; il la refusa d'abord, puis il reprit vivement :

« Oui, je Taccepte, il faut que ce soit ainsi. » Sa bienveillante pensée fut à l'instant comprise et appréciée.

« Depuis cette époque, en conservant leurs opinions, Barnave et Cazalès furent liés de la plus étroite amitié. »

Esprit, cœur, générosité charmante, verve et bonne grâce, tout se rencontre dans ce récit de duel. On croirait lire une page d'un roman de chevalerie.

L'adversaire de Cazalès, Barnave, était l'un des hommes les plus distingués de l'Assemblée constituante. Fils d'un avocat de Grenoble, jurisconsulte apprécié et respecté, et d'une 'mère qui tenait à la noblesse du pays, Barnave fut élevé dans la religion protestante. De bonne heure, il eut sous les yeux et l'austérité du foyer domestique et le spectacle des injustices sociales. Un jour que sa mère l'avait conduit au théâtre et occupait, avec lui, la seule loge demeurée vacante, ils se virent contraints, par la force armée, d'abandonner leurs places sous prétexte que la loge où ils se trouvaient était destinée à Tun des familiers du duc de Tonnerre, gouverneur du Dauphiné.

Cetle humiliation publiquement infligée à sa mère fut vivement ressentie par le jeune Barnave: il fit serment de relever « la caste à laquelle il appartenait » de l'état d'infériorité et d'injustice auquel elle semblait condamnée. * Fils dévoué et d'une sensibilité exquise, Barnave

se montre frère plein de générosité et de vaillance. A seize ans il se bat pour son frère plus jeune qu'on avait insulté ; il est blessé à quelques lignes du cœur. Avocat à dix-neuf ans, il se distingue et se fait remarquer par Télégante gravité de sa parole, son argumentation méthodique, son amour des lettres et Taltière indépendance de son esprit. Dès 1788, à peine âgé de vingt-six ans, il prend, sans hésiter, parti pour Tinsurrection du Dauphiné, Tencourage de ses écrits et de sa parole, et mérite d'être envoyé aux Etats généraux.

Député à vingt-sept ans, il se place, d'emblée, au premier rang des orateurs par sa facilité merveilleuse à improviser et l'élégance de ses improvisations. Son principal talent était dans la dialectique; il intervenait volontiers à la fin du débat et possédait l'art de l'éclairer en le résumant. Souvent il lutta contre Mirabeau, à qui on aimait à l'opposer, et il advint, plus d'une fois, que le combat ne parut pas trop inégal.

Mirabeau, trop grand pour être jaloux, appréciait son jeune adversaire avec courtoisie et bienveillance : « Ce jeune arbre, prophétisait-il, deviendra un mât de vaisseau. » Il disait encore : n Sa jeunesse ne fait qu'augmenter mon estime pour ses talents. » Mais à travers les compliments il savait glisser le mot de critique, la restriction nécessaire, la phrase incidente qui juge et qui peint : « Personne, disaitil, ne parle aussi vite et aussi bien que Barnave, mais 1«. divinité est absente. »

Ce qui manquait, en effet, à l'orateur de Grenoble,

:218 , iiKHK'nofiis et uévolutionnaires.

c'était la flamme vive et persistante. Madame Roland ne l'appelait que le a compassé Barnave, le petit Barnave, à petite voix, petites raisons, froid comme une citrouille fricassée dans de la neige, pour me servir d'une expression plaisante d'une femme de l'autre siècle. » Madame Roland indique très exactement le défaut, mais elle le souligne trop, et le caractérise en termes excessifs. Quelle différence y a-t-il entre cette façon d'apprécier et le commérage dénigrant?

Barnave défendit avec vigueur, au commencement de la Révolution, le parti populaire. C'est lui qui, à l'occasion du meurtre de Bertier et de Foullon, dit le mot si célèbre : « Le sang qui coule est-il donc si pur? » Phrase malheureuse et qui pesa sur la vie entière de celui qui l'avait prononcée! Barnave soutint contre Mirabeau la thèse de la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif. Il voulait que le droit de déclarer la guerre appartînt non aux ministres du roi, mais aux députés de la nation. Et comme son redoutable antagoniste insistait et mettait en avant la responsabilité ministérielle, Barnave répliqua : « C/est pour sauver leur responsabilité que les gouvernements font la guerre. Périclès entreprit la guerre du Péloponèsc quand il se vit dans l'impossibilité de rendre ses comptes. Voilà la responsabilité! »

A partir de la fuite du roi à Varennes, l'ardeur démocratique de Barnave s'apaisa. Il essaya de relever, aux yeux de l'Assemblée nationale et du paysy l'idéal si compromis désormais de la monarchie consti-

lutionnelle. Il parla éloquemment en faveur de Tiiiviolabilité royale et répondit h ceux qui insistaient sur les fautes du monarque : « A ceux qui s'exhalent avec une telle fureur contre l'individu qui a péché, je dirai : Vous seriez donc à ses pieds si vous étiez contents de lui? »

On a allégué, pour expliquer le changement d'attitude de Barnave, qu'il était devenu amoureux de Marie-Antoinette. Cette explication romanesque ne s'appuie sur aucune preuve. Michelet a parlé plus équitablement lorsqu'il a dit : « Envoyant, pendant le retour de Varennes à Paris, la douleur d'une femme qu'il avait mandat d'accompagner, Barnave crut que la Révolution allait trop loin et voulut enrayer. »

Mais les révolutions n'obéissent pas à des considérations sentimentales. Barnave, en outre, vit la popularité s'éloigner de lui, et se sentit de moins en moins appuyé par le parti modéré dont il avait pris les intérêts en mains. Il a, plus tard, en i792, pendant qu'il était prisoriniér à Grenoble, tracé de C(^ parti un portrait peu flatté, mais bien ressemblant: « Le parti modéré, écrit-il, qui, soit par le nombre, soit par la composition, pourrait être regardé comme la nation même, est presque nul pour l'influence; il se jette, à la vérité, pour faire poids, du cùté qui cherche à ralentir le mouvement, mais à peine ose-t-il expliquer publiquement son vœu. Lorsque les événements qu'il a redoutés le plus sont consommés, il y souscrit, il abandonne ses anciens chefs et ses anciens principes, et cherche seule-

ment, dans la nouvelle marche, à former encore rarrière-garde et à retarder la marche de la colonne révolutionnaire, à la suite de laquelle il se traîne à contre cœur. »

Barnave et ses amis Alexandre et Charles de Lameth, peu soutenus par les modérés, suspects au peuple, tombèrent rapidement dans le discrédit. Arrêté, comme conspirateur, à Grenoble où il s'était réfugié, détenu durant plus d'une année dans les prisons du Dauphiné, Barnave fut transféré à Paris en septembre 1793. Condamné à mort, il mourut sur Téchâfaud le 22 octobre de la même année. Il avait trente-deux ans.

Parmi les membres de la Constituante, il faut encore citer Malouet qui répondit si peu à ce qu'on attendait de sa grande réputation, se montra dissertateur froid et pénible, et n'excella que dans le genre ennuyeux ; Petion, droit et maladroit, préoccupé de paraître vertueux et ne parvenant dans les circonstances délicates qu'à se montrer personnel et suffisant; D'Espréménil, [petit homme affaire, agité, infatué, qui se guindait et se haussait sans cesse et n'en paraissait que plus minuscule ; les deux Lame th, séduisants et chevaleresques; Bailly grave et doux; Chapelier méthodique et clair; Sieyès, esprit plus compliqué que profond et qui eut l'art de faire passer pour du génie le dogmatisme politique ; Duporl, un sage dont la montre se mit de bonne heure à retarder, et qui continua à dire : Réformes ! quand tout le monde avait déjà dit : Révolution I La Fayette, le « Gilles-César » de

LKS ORATEURS DE LA CONSTITUANTE. 2î21

Mirabeau, à qui, disail-on plaisamment, il ne manquait, pour être un orateur, que de savoir parler ; Tabbé Grégoire qui mêla, avec une sérénité toujours égale, les exagérations du style ecclésiastique aux hyperboles du langage révolutionnaire; Lally-Tolendal, le « plus grasdes hommessensibles », curieux mélange de gourmandise insatiable et d'inépuisable mélancolie, toujours gémissant, toujours pleurant, toujours déclamant, et qui traversa la Révolution un mouchoir à la main; Rivarol, dont la verve endiablée ne respectait rien, pas même ses amis, voulant peindre cet éploré sempiternel , glouton ef bon vivant, avait imaginé un monologue de Lally à souper, racontant les horreurs de la Révolution : — « Oui, messieurs, j'ai vu le sang couler ! — Voulez-vous me verser un verre de vin de Bourgogne? — Oui, messieurs, j^ai vu tomber cette tête ! — Voulez-vous me faire passer cette aile de poulet ? » Nommons aussi : Bergasse, prétentieux et boursoufléj qui ne retrouva pas à la tribune le succès qu'il avait eu en luttant contre Beaumarchais ;Mou- )iier, honnête et borné, qui ne s'apercevait pas qu'il y avait eu une révolution et voulait reconstruire l'édifice frappé par la foudre, avec des matériaux pulvérisés; Clermont-Tonnerre, « le plus bel organe de réassemblée » ; Uabaut Saint-Etienne qui, modifiant à la tribune le mot admirable de Vauvenargues : « La servitude abaisse l'homme jusqu'à s'en faire aimer, » disait si justement : La servitude est une contagion qui se propage avec rapidité; Thouret, grand esprit, vaste savoir, qui trouva contre les

222 nÉRÉTIQUES Kï RKVOLUTJONNAIRES.

biens de mainmorte et les propriétés ecclésiastiques cet argument demeuré irréfuté et irréfutable : « J*ai soutenu que la nation avait le droit de décréter que la propriété des biens du clergé appartenait à l'Etat, qu'il était utile que ce décret fût porté. Qu'a-t-on (lit contre ce droit ? Que la nation n'a pas le droit do violer la propriété : cela est imposant, mais cela n'est qu'un sophisme. On a prétendu que je n'ai pas prononcé positivement contre la propriété du clergé ; je me suis expliqué et je m'explique nettement : le corps du clergé n'est pas propriétaire.

o: J'ai distingué le corps et les individus ; c'est là ce que M. Maury appelle de la métaphysique; mais les corps moraux, qui n'ont qu'une existence idéale, ne peuvent être définis par d'autres mots que ceux qui sont propres. Ces corps n'existent pas par eux, mais par la loi, et la loi doit mesurer l'étendue dans laquelle elle leur donnera la communication des droits de l'individu. Tous les corps ne sont pas des instruments fabriqués par la loi pour faire Je plus grand bien possible. Que fait l'ouvrier lorsque son instrument ne lui convient plus? il le brise ou le modifie. »

Buzot et Robespierre figurent également parmi les orateurs de la Constituante. On a retenu ce mot si touchant et si noble que Buzot adressa à ses collègues le 21 mai 179J : « Vous êtes à l'aurore du patriotisme. » Robespierre ne brilla pas, tout d'abord, d'un bien vif éclat à la tribune de l'Assemblée nationale. Il y parut étriqué, gauche et provincial. Sa parole froide et prétentieuse, son air guindé,

LES ORATFA'RS DK LA CoNSTiTUANTi:. 2:23

son ton aigre impatientèrent, déplurent et furent ridiculisés. Les plaisantins des Actes des Apôtres, les écrivains de VAmi du roi s'imaginèrent qu'ils auraient facilement raison de « Tliomme d'Arras », avec quelques épig-rammes. Brocards, facéties, quolibets, couplets de vaudeville tombèrent sur lui comme grêle. On se moqua de son « habit olive » (1), de sa prononciation glapissante, de son style d'académicien de province, de ses prétentions d'homme (PEtat. Lui, sans se laisser abattre et sans se décourager, irrité cependant par les railleries, et l'amour-propre ensanglanté, continua à croire en lui, à se roidir dans son ambition, à proclamer Texcellence de ses doctrines. Il empruntait celles-ci à un philosophe dont, sans cesse, il relisait les œuvres : le philosophe-citoyen de Genève. Tous les jours il allait, le Contrat social en poche, ainsi qu'un prêtre muni de son bréviaire, s'asseoir sur les bancs de l'Assemblée nationale. Ce desservant de Rousseau, après avoir fait sourire, sembla ennuyeux. Mais lorsqu'on le vit, toujours fidèle à luimême, immuable dans ses théories, se faire à la tribune de la Constituante l'interprète infatigable des aspirations populaires, lorsqu'on s'aperçut qu'à force de travail et d'opiniâtreté, il avait fini par prendre à son maître, Rousseau, quelque chose qui ressemblait à du style et qui pouvait paraître de l'éloquence, alors les rires firent place à un

(1) Le fameux habit « verdàtre », dont Carlyle a tant parlé dans son apocalyptique et déclamatoire histoire du hi Révolution française.

étonnement presque respectueux. Peu à peu il conquit, au milieu de ses collègues, une situation originale et forte. Ce fut l'homme de la logique inflexible et de l'idéal démocratique. « Témoin fidèle des principes, dit Michelet, et toujours protestant pour eux, il s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu'on devait faire, rarement, très rarement, comment on pouvait le faire. » Il fut l'intransigeant de la Constituante.

Mirabeau qui l'avait deviné avait porté sur lui ce jugement : « Cet homme ira loin, il croit tout ce qu'il dit. »

Tandis que la renommée de Robespierre s'établissait lentement dans l'assemblée, elle faisait des progrès rapides dans les départements et parmi le peuple de Paris, M™^ Roland écrivait de Lyon pour demander ce que pensait et disait « le vigoureux Robespierre. » Dès son arrivée à Paris elle courait l'entendre aux Jacobins et constatait, avec joie, qu'il avait obtenu un très grand succès : n Robespierre est monté à la tribune, il a parlé avec l'énergie propre à son caractère; on sentait que son cœur, opprimé parla mollesse de l'assemblée, venait s'épancher dans une société autrefois célèbre et que les circonstances rappelleraient, peut-être, à la pureté de son origine. II a été couvert d'applaudissements : ils étaient bien mérités. »

La popularité — une popularité restreinte mais profonde — ne tarda pas à venir récompenser la ténacité de Robespierre. C'est ce que constate Bar-

LES ORATEURS DE LA CÛNSTITI'ANTE. 2t2!5

nave dans ce curieux tableau des caprices de la faveur publique pendant la durée de la Conslituante : « Necker est le premier qui, de notre temps^ en France, ait joui de ce qu'on appelle popularité. Elle s'attacha ensuite à La Fayette, lors de la création de la garde nationale. Bientôt après, Mirabeau la partagea avec lui; mais celle de Mirabeau, comme celle de M. d'Orléans, fut toujours accompagnée de beaucoup de méfiance. Charles Lameth et moi Tavons eue ensuite, un peu diminuée cependant, en ce que La Fayette conservait encore un grand nombre de partisans. Nous la perdîmes dans l'affaire des colonies; elle vint alors à Robespierre, mais tellement décrue, qu'on peut dire qu'il n'a peut-être pas recueilli le quart de nos partisans. »

Enfin un moment arriva où, dans la Constituante elle-même, le 16 mai 1791, Robespierre obtint un éclatant triomphe. Ce fut lorsqu'il amena ses collègues à voter qu'ils ne seraient pas immédiatement rééligibles. Singulier et noble spectacle, et qui caractérise à merveille l'incomparable désintéressement des hommes delà Constituante : un député affirma, en soulevant des applaudissements presque unanimes, que les législateurs ne devaient pas se perpétuer dans leurs fonctions, qu'un mandat n'était pas un métier, et que l'intérêt du pays commandait de faire place à de nouveaux venus : « Il est un moment, s'écria Robespierre, où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts de l'âme et de la pensée ; el, lorsque ce moment est arrivé, il y aurait

i2G UKRÉTIOL'KS KT RKVOLUTION««A1RE5.

au moins de l'imprudence pour tout le monde à se r-harger encore pour deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et la raison nous ordonnent le repos, pour Tinlérèl public autant que pour le nôtre, l'ambition ni le zèle même n'ont le droit de les contredire. Athlètes victorieux mais fatigués, laissons la carrière à des su(îcesseurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumière; nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de Tordre, des lois et de la liberté. »

La pensée est, ici^ généreuse, élevée, et trouve pour se manifester des expressions qui ne manquent ni de noblesse ni de grandeur.

Par la variété, par l'éclat, par la puissance du talent et du savoir, la Constituante, dont Robespierre avait, en quelque sorte, prononcé J'oraison funèbre, est une des plus grandes Assemblées que l'histoire ait connues. Elle n'est pas moins remarquable en ce qui regarde le courage, le désintéressement et la probité. Dans les rangs serrés du Tiers-État, il n'est pas un député qui songe à faire sa fortune, à obtenir une place pour lui, son fils ou

ses électeurs. Ces hommes qui pouvaient prétendre à tout, ne veulent même pas gouverner euxmêmes : ils s'interdisent le ministère, et finissent par renoncer à leur réélection.

A cette fierté morale ils ajoutent, comme une gTâce et une poésie, une juvénile confiance dans les destinées de la Révolution.

Ils croient à la patrie, à la vérité, à la toutepuissance de l'idée ; ils raillent et méprisent les menaces de la force et sont toujours prêts à redire, avec un dédain joyeux ou une confiance sublime : Si la raison est pour nous, qui sera contre nous?

Les questions qui se rattachent à la doctrine de l'hérédité ont pris de nos jours une importance considérable. Quelle influence particulière exercent sur nous le milieu, la race, la famille? Dans quelle mesure, au point de vue de l'organisation mentale, sommes-nous tributaires de nos ascendants ? Estelle vraie, la théorie qui affirme qu'il y a, dans chaque famille, une puissance de génie éparse et diffuse destinée à se concentrer sur une individualité, à la mettre hors de pair, à lui donner le relief et le prestige ? Cette thèse, défendue de nos jours par des physiologistes éminents et des romanciers illustres, a été appliquée, en 185i, par Sainte-Beuve au plus célèbre des orateurs de la Constituante. « Les correspondances du père et de Toncle du grand tribun,

(1) Les Mirabeau^ nouvelles études sur la société française au dix-huitième siècle, par Louis de Loménie, de TAcadémie française. 2 vol. in-8. Paris. Deiltu, éditeur.

écrivait le ciiliquo des Lundis, ont révélé une raco à part, des caractères d'une originalité grandiose et haute d'où notre Mirabeau n'a eu qu'à descendre ensuite pour se précipiter comme il Ta fait et se distribuer à tous, tellement qu'on peut dire qu'il n'a été que l'enfant perdu, l'enfant prodigue et sublime de sa race. »

(i'est de cette race que nous parlent les deux volumes sur les Mirabeau qui ont été édités par la librairie Dentu. Les deux tiers de ces deux volumes avaient été publiés dans le Correspondant de 1870 à 1874. Précédemment, M. de Loménie avait fait, au Collège de France, un cours sur les Mirabeau qui avait duré plusieurs années. Quelque temps avant sa mort, notre historien avait revu, transformé, complété les notes de son cours et les articles du Correspondant, Il s'était servi, pour tous ces travaux, des documents qui lui avaient été fournis, à diverses reprises, par le fils adoptif de Mirabeau, M. Lucas-Montigny. L'ouvrage de M. de Loménie se présente donc à nous comme un résumé de Mémoires souvent inédits, de pièces et de correspondances mal connues et incomplètement publiées. C'est là son précieux et incomparable mérite. Quant à ses défauts, ils sont des plus visibles : M. de Loménie n'a su se défendre ni du parti pris, ni du ton du parti pris. Il se préoccupe trop de réhabiliter le père du grand tribun, de plaider sa cause, de le faire valoir. De là des digressions qui allongent et alourdissent ces deux volumes, de là aussi, parfois, un style déclamatoire et maniéré,

LKS MIRABEAU. Tii

comme lorsque, par exemple, notre auleur écrit, à propos du mariage de tAmz des hommes et de M'^° de Vassan: « Si j'avais le goût d'un certain vernis romanesque, dont tant d'écrivains de nos jours aiment à enduire des ouvrages affectant cependant de grandes prétentions à l'importance historique ou philosophique, ce qui leur permet de concilier l'amour plus ou moins sincère de la vérité et de la science avec la prétention très vive du grand débit de la marchandise, je trouverais ici une belle occasion d'écrire un roman très coloré qui aurait les apparences de l'histoire. » Quelle lourdeur prétentieuse ! Ces fautes de style et de goût ne doivent pas cependant nous rendre dédaigneux à l'égard d'un livre qui, en définitive, demeure le recueil le plus intéressant qui existe, pour qui voudra, suivant l'expression de M. de Loménie lui-même, u analyser et expliquer, autant que possible, l'homme inexplicable qui s'appelait Mirabeau (1). »

Les Mirabeau sont-ils d'origine italienne? Appartiennent-ils à la grande noblesse? On s'est plu, dans certaines publications, à retrouver dans l'illustre agitateur de 1789 le sang de ces poétiques factieux du moyen âge, immortalisés par le Dante, le sang de quelque compagnon de Farinata degli Uberti. Celte hypothèse, séduisante pour l'imagination, ne s'appuie, malheureusement, sur aucune

(1) l\ serait injuste de ne pas mentionner les huit volumes de Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, publiés en 1834, par M. Lucas-Montigny. M. de Loménie leur a fait de larges emprunts.

preuve. Il ressort des documents produits par M. de Loménie que les Riquet, Riquety ou Riqueti (car ou leur donne ces trois noms qui ne sont que le diminutif de Henri), sont originaires de Digne, Leur notoriété ne commence qu'au seizième siècle, et cette notoriété est une notoriété commerciale. Nostradamus parle, en effet, d'un sieur Mirabeau de la famille des Riquet, et il l'appelle « un des plus riches trafiquants de Marseille. » Le père de ce trafiquant avait été maître d'école à Digne. 11 avait épousé, à Marseille, la fille d'un tailleur. .

Devenus riches, les Riquet ne tardent pas à afficher des prétentions à la haute noblesse. Ils se font fabriquer, moyennant finance, par des généalogistes officieux, des origines illustres. Un de ces faiseurs d'ancêtres proclame, en 1661, que les Riquets « descendent de Pierre Ariquets {sic), que l'ambition du parti gibelin obligea de déserter sa patrie. » Depuis ce momentles ancêtres de Mirabeau ne passent pas le plus petit contrat sans s'intituler très haut et t?*ès puissant seigneu7\ messire, etc. La vérité est que ce ne fut qu'à partir de 1685 que les Riquet échangèrent le titre modeste d'écuyer contre celui de marquis.

Mais s'ils étaient de roture par la naissance, les Mirabeau étaient par les sentiments, par les idées, par la paanière d^ètre, de tradition féodale et guerrière. Ils avaient la mine fière, le propos hautain, la bravoure à toute épreuve. C'est à un arrièregrand- oncle de Mirabeau qu'il faut attribuer un trait bien connu d'indépendance et de franchise mi-

LES MIRABEAU. i233

litaire. Ce grand-oncle, Bruno de Riqueti, capitaine aux gardes-françaises, revenait de la cérémonie courtisanesque, organisée par le duc de la Feuillade, sur la place des Victoires, autour de la statue de Louis XIV; en passant avec sa compagnie devant le Pont-Neuf, il dit à ses soldats en leur montrant la statue de Henri IV : « Mes amis, saluons celui-là ! il en vaut bien un autre ! »

Cet esprit alerte, ce don de repartie se retrouvent, unis au plus héroïque courage, chez le grand-père de Mirabeau, le marquis Jean-Antoine. On cite de lui vingt traits d'indépendance, d'autorité, de verve et d'audace. En 1705, chargé d'arrêter les impériaux au passage d'un pont, et, suivant son habitude, tenant ses soldats ventre à terre, tandis que seul il restait debout, offrant à l'ennemi sa taille colossale, il reçoit d'abord un coup de feu qui lui casse le bras droit. Il se fait alors une écharpe avec un mouchoir, prend une hache du bras gauche et repousse une première attaque. Un second coup de feu lui traverse la gorge, lui coupe la jugulaire et les nerfs du cou, et il tombe sur le pont. Son régiment se décourage, s'enfuit ; Jean-Antoine reste abandonné sur le champ de bataille. Comme il avait ce jour-là, selon son habitude aux jours de combat, un très bel habit, cela le fit remarquer parmi les morts. Un des siens, prisonnier, le recounut; il donnait quelques signes de vie. Le prince Eugène le fit rapporter dans le camp du duc de Vendôme. Le célèbre chirurgien Dumoulin entreprit de le sauver, bien que son corps ne fût qu'une plaie, et

i3i HÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

qu'il eût la tête à moitié séparée des épaules. Il y réussit. Parlant de cette terrible journée, Jean- Antoine avait coutume de dire : « C'est l'affaire où je fus tué. »

Trois ans après, on vit Jean-Antoine, à Ykge de quarante-deux ans, criblé de blessures, le bras droit cassé et enveloppé dans une écharpe noire, la tête soutenue par un collier d'argent caché sous sa cravate, se marier avec une jeune et belle personne, M"^ de Castellane-Norantes, qui, heureuse et fière, préférait un guerrier imposant et mutilé à un jeune freluquet intact.

Voilà, certes, une famille béroïque et des ancêtres vraiment nobles. L'indomptable marquis était aussi un causeur plein de vivacité et de feu. Pendant sa vieillesse, retiré à Aix, il recevait, le soir, un certain nombre de personnes choisies. Ses soirées, dit le marquis de Mirabeau, son fils, étaient un véritable lycée d'honneur, d'éloquence et de dignité. Le ton le plus noble et le plus sérieux était dominant chez lui, mais il avait également en partage toutes les grâces de la diction. M'*"" de Castellane, safemme, qui, au témoignage du baron de Gleichen, conserva, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans, a une pénétration, une justesse, une force d'esprit étonnantes, » finit cependant par tomber dans la dév^otion la plus exagérée et dans la folie. Notons, en passant, que ce cas de folie n'est pas unique dans la famille des Mirabeau. L'un des trois fils de Jean- Antoine, le comte Louis-Antoine, qui vécut longtemps en Allemagne et fut employé par le roi de Prusse, pendant la

guerre de Sept Ans, dans les négociations secrètes avec le cabinet de Versailles, mourut d'un accès de fureur après avoir accompli, durant sa vie, des actes de démence.

Il avait pour frères le marquis Victor, le futur Ami des hommes, le père du grand tribun, et le chevalier de Malte ou le bailli. Ce dernier est la figure aimable et sympathique de la famille. C'est incontestablement le plus beau produit moral qui soit sorti de la face impétueuse, effrénée et enragée des Mirabeau. Cœur chaud et généreux, esprit droit et plein d'élévation, c'est le meilleur des frères, l'ami le plus sur, l'administrateur le plus zélé et le chef le plus humain. Gouverneur de la Guadeloupe, à trente-six ans, il s'attache à ne laisser régner autour de lui que la justice et la bienfaisance. Les lettres qu'il écrit à son frère sur l'esclavage et sur les nègres de nos colonies feraient honneur à un homme d'Etat et à un écrivain : « L'esclave, écritil en 1755, tout esclave qu'il est, doit être considéré comme un homme, et je crois devoir aussi le considérer comme un frère. » L'honnête bailli avait, — ceci est un caractère commun à tous les Mirabeau, — ■' l'intelligence prodigieusement active et capable d'embrasser les sujets les plus divers. On possède de lui environ trois volumes in-4° de mémoires sur la marine, le commerce, les affaires militaires, la défense des côtes françaises, l'Amérique, etc. Un moment, en 1757, il fut question de l'appelerau ministère de la marine. Ce projet échoua. Quelques années plus tard, le bailli reçut le com-

236 IléRÉTIOUES £T RÉVOLLTIO.NXAIRES.

mandement des galères de Malte. 11 se distingua dans ce nouveau service, par sa capacité, sa probité et sa bravoure. Blessé à deux reprises, malade, dégoûté de l'ambition, il obtint, en 1767, de revenir en France et alla vivre dans l'intimité de son frère aîné, le marquis de Mirabeau, qu*il aimait tendrement, qu'il admirait beaucoup, à qui il disait dans son pittoresque langage : oc Je ne suis que la chemise, c'est toi qui es la peau. »

L'admiration du bailli pour son frère aine semble des plus légitimes lorsqu'on envisage les tentatives inlellecluelles du père de Torateur. Le marquis de Mirabeau fut, en effet, un des plus actifs remueurs d'idées du dix-huitième siècle. Dès 1750, il publie, mais sans dire son nom, un Traité sur ruiililé des États provinciaux que M. de Lavergno considère comme le plus substantiel de ses écrits économiques et politiques. C'est dans ce traité que le marquis, devançant ïurgot et Necker, plaide la cause de l'égalité des charges, du gouvernement municipal, et affirme la nécessité de créer dans les provinces la vie politique : « Je crois, dit-il, qu'on ne saurait trop accoutumer les principaux d'une province à être citoyens, à ne point dédaigner les moindres détails qui peuvent servir à l'utilité de leur patrie, à s'instruire des lois civiles et municipales, à apprendre à traiter avec les hommes, à les ramener à leur avis, à savoir céder quand il le faut, à se rendre enfin propres aux affaires. »

Dans un autre de ses ouvrages intitulé F Ami des hommes (livre dont le succès fui énorme), le marquis

de Mirabeau entasse, sans choix ni règle, les paradoxes les plus stériles elles vérités les plus hardies, il critique les emprunts publics, proclame que le commerce doit être libre de toute entrave à Tintérieur et à l'extérieur, s'élëve, avec la même vivacité, contre la guerre à coups de canon et contre la guerre à coups de tarifs. « Le projet de fraternité, dit-il, entre les peuples commerçants, loin d'être imaginaire, est le seul qui puisse remettre la cupidité à sa place et assurer à Thumanité le fruit de ses travaux et des connaissances modernes. » Il affirme également que « l'Europe ne saurait être tranquille si Ton ne travaille à nous fraterniser dans le nouveau monde autant que dans Tancien... » Six ans avant la publication de V Emile de Rousseau, il prêche à toutes les mères le devoir d'allaiter ellesmêmes leurs enfants. Il parle aussi^ et non sans agrément et sans force, de la nécessité politique d'apprendre à lire et à écrire aux paysans et au bas peuple.

Il se montra plus novateur et plus téméraire encore dans le livre sur l'impôt qu'il publia en 1760^ et qui lui valut d'être arrêté, mis en prison et exilé dans une de ses terres, — au Bignon. Dans ce livre : Théorie de r Impôt, le marquis, devenu subitement disciple de Quesnay, avance ces thèses hardies : « Le souverain n'a pas le droit d'imposer ses sujets sans leur concours et leur consentement. — L'impôt le plus naturel, le plus juste, le plus avantageux serait celui qui porterait exclusivement sur le produit net du sol, c'est-à-dire sur le revenu

:238 .IIKRÉTIQLES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

foncier, tous frais de culture déduits. — Il v a urgence à abolir tout le système de fermage adopté pour la perception de la moitié des impôts. » Partout dans les livres du marquis, se rencontrent cette curiosité d'esprit, cette ardeur inquiète qui font les réformateurs et les utopistes. Idées, projets, plans, le marquis traduit tout dans un langage exubérant, où le bavardage se mêle à l'éloquence. Son style, incorrect et diffus, a des rencontres d'expression qui font songer à Montluc, à'D'Aubigné ou à Saint-Simon. L'exclamation, la prosopopée, l'apostrophe lui sont familières. La phrase du marquis a l'accent oratoire.

On voit déjà (pour en revenir à l'expression de Sainte-Beuve) que le grand Mirabeau n'a pas eu besoin d'ajouter beaucoup à ce que lui ont légué ses ancêtres pour être ce qu'il a été. Il a trouvé dans sa famille, chez ceux qui lui tenaient de plus près, la préoccupation non-seulement des idées politiques, mais des réformes politiques. Il a reçu de ses ascendants une faconde dire etd'écrire abrupte, violente, mais originale, forte, hardie et qui pouvaitfacilement s'élever jusqu'à l'éclat et au grandiose. Aussi, malgré des dissentiments dont nous allons dire un mot, malgré des intermittences de haine sauvage, le marquis de Mirabeau et son illustre fils (tant leur parenté intellectuelle était étroite) finirent par se réconcilier, s'aimer et s'admirer. Lorsque le tribun de 1789 eut fait son apparition, le vieux marquis,, lisant la relation des triomphes de son fils, s'écria : « Voilà de la gloire, de la vraie gloire! » Et vers le même

temps (22 janvier 1789), il écrivait à son frère le bailli : « De longtemps, ils n'auront vu telle tête en Provence. Le calus qui n'en faisait que de Tairain sonnant avec fougue est rompu. J'ai vérifié par moi-même, et dans quelques conversations et communications, j'ai aperçu vraiment du génie. » Mirabeau, de son côté, demanda, à l'iieure de la mort, d'être enterré à Argenteuil entre son aïeul et son père...

Et cependant le père et le fils avaient été, à de certains instants, séparés par des torrents d'injures et de boue. Ils avaient échangé les accusations les plus infâmes, et employé l'un contre l'autre les procédés les plus odieux. Nous touchons ici à l'un des côtés les plus tristes de cette famille des Mirabeau. Le père du tribun, qui apportait dans les affaires privées son esprit orgueilleux, chimérique et turbulent, qui, se croyant infaillible, se lançait étourdiment dans les plus fâcheuses aventures, commit, en particulier, la faute de se marier à la légère. Il épousa M^^° de Yassan qu'il croyait riche, et qui ne l'était pas, mais qui, en revanche, était désordonnée, brutale, impudique. Le bailli disait d'elle : « C'est la femme qui réunit au plus haut point tous les vices et tous les défauts des deux sexes. » Le marquis la peignait sous les traits d'une mégère effroyable et comparait les années qu'il avait passées auprès d'elle « à des années de coliques néphrétiques. » Ce que devait être un pareil ménage, on le devine. Les enfants du marquis (il en eut onze) vécurent dans un enfer do disputes, de tracasseries, de violences et d'immora-

^2^i) UÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

lités. Vami des hommes ne fut certainement pas le modèle des époux; sa femme tomba dans la pire des dégradations. Elle en arriva, un jour, dans un « accès d'ivresse physique », à donnera un officier des gardes françaises le plus étrange des certificats. La cohabitation en Ire les époux étant devenue impossible, une séparation eut lieu; elle fut accompagnée d'interminables et scandaleux procès que M. de Loménie raconte bien longuement. Tour à tour le futur tribun prit parti pour sa mère et pour son père. Une fois, il essaya d'être neutre et de parler de conciliation. Cela lui réussit peu. « Ma mère, écrit Mirabeau le 18 novembre 4779, a déchargé sur moi un pistolet, de fureur d'un mot de conciliation que je lui lâchai il y a huit ans. » Cinq ans après, cette même mère, mécontente de son fils, le faisait provoquer en duel par M. de Saint-0... et cherchait « à lui faire couper la gorge. »

Le marquis usa d'autres moyens pour se venger de son fils dont les dettes, les scandales, les libelles, les mauvais propos, l'avaient gravement offensé; mais ses moyens ne sont, non plus, ni paternels, ni humains. Il le fit enfermer, par lettres de cachet, au château dlf, au fort de Ré, au château de Joux, au château de Dijon, au château de Vincennes. En vain on essayait de détourner sa colère et d'apaiser sa fureur. Il répondait que c'était pour lui un devoir de conscience d'empêcher son fils « d'aller semant des crimes comme la paille. » Et il ajoutait : « Le pire, pour un tel homme, serait de devenir un honnête homme, — il se pendrait de honte lui-même. »

LES MIRAHKAU. 24!

M. (le Loménie a pensé que de la publication des documents qu'il offrait au public, résulterait une appréciation plus équitable pour le père de Mirabeau que celle qui avait eu cours jusqu'ici. Je doute que ce résultat soit atteint, mais qu'importe? Les pièces publiées ou analysées par M. de Loménie ont une importance des plus considérables pour la critique et pour l'histoire : elles permettent d'établir que si, au point de vue intellectuel, Mirabeau doit beaucoup à sa famille, au point de vue moral, il lui doit, hélas! beaucoup trop.

Nous ne possédons pas encore une édition complète des œuvres de Mirabeau. On n'a guère réimprimé que ses discours, les Lettres àSophie etT^^s^i sur le despotisme. Ce n'est pas même la dixième partie des écrits de l'illustre orateur. Doué d'une mémoire prodigieuse et d'une imagination brillante, longtemps enfermé dans les prisons de l'Etat, tourmenté par une curiosité qui s'intéressait à tout et à tous, Mirabeau avait fécondé ses talents naturels par une étude assidue. La littérature, et spécialement Fart oratoire, Thistoire, la politique, les beaux-arts, les sciences avaient été l'objet de ses travaux. Il avait traduit de l'anglais Y Histoire d'Angleterre^ de mistress Macaulay, et la Théorie de la royauté, de Milton ; il avait traduit du latin les Elégies de Tibiille et les avait longuement commentées. On a de lui un volume sur Cagliostro et Lavater, une étude détaillée sur la Réforme des Juifs

244 nÉRKTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

et sur Moses Mendelssohn; un plan d'organisation de la franc-magonnerie( l), des pamphlets sur V Usure ^ la Caisse d'escompte, la Banque de Saini^ Char les, V Administration de Necker. Sa compilation en sept volumes, intitulée : De la Monarchie prussienne^ son Histoire secrète de la Cour de Berlin, ses Conseils à un jeune prince qui veut refaire son éducatiotiy sont bien connus et ont été souvent cités. Ce qui est plus ignoré, ce qui est presque inconnu, ce sont les opuscules, notes, 'fragments, pensées, traités divers, quMl a laissés à Tétat de manuscrits, et qui devinrent, sous la Restauration, la propriété de son fils adoptif, M. Lucas Montigny. Ils n'ont jamais été livrés àTimpression. En parcourant ces recueils si variés et si remarquables, on se sent pris d'une admiration nouvelle pourPinfaligable travailleurqui fut Mirabeau. On le regarde alors comme une sorte de bénédictin de la politique qui s'est préparé par un labeur immense au grand rôle qu'il devait jouer, et on se dit que l'improvisation oratoii'e n'est pas seulement une faculté spontanée et jaillissante, mais qu'elle esl surtout, — pour emprunter à l'économie politique une de ses expressions les plus heureuses, — du travail accumulé.

Mirabeau, pauvre, persécuté, proscrit, obligé de travailler pour vivre et pour nourrir sa maîtresse, la marquise de Monnier, se mit, plusieurs fois, aux gages des libraires. Ils lui demandèrent des écrits

(1) Je l'ai publié dans le troisième volume du recueil que j'ai foudé : La Révolution Française, revue historique, pages 288 à

licencieux et des romans cyniques: il leur donna YErotica Biblioriy et fut accusé d'avoir écrit le Libertin de qualité \ en 1777, il publia un in-octavo de 95 pages sur la musique instrumentale. Un jour, préoccupé de Tinstruction de la fille de madame de Monnier, il écrivit, à son intention, un Abrégé^ resté inédit, de la grammaire française (i). Voici la lettre par laquelle il annonce son petit ouvrage à la marquise :

« Ma chère Sophie, tu te souviens bien que ta mère m'a écrit une fois pour me prier det'apprendre 1 jorthographe. Je ne sais comment je négligeai une aussi grave recommandation ; apparemment que nous^avions quelque chose de plus pressé à étudier. Hélas ! il nous est bien forcé aujourd'hui de suspendre nos éludes d'alors; retournons donc à l'orthographe (pour plaire à ton honorée mère) ; mais je ne connais qu'un moyen d'écrire correctement, (?est de posséder sa langue par principe.

« J'ai entrepris de te donner en vingt-cinq pages toutes les règles essentielles de la langue française, de t'en expliquer toutes les difficultés, de t'en énoncer les exceptions principales d'une manière

(1) Le titre exact de ce travail est : Abrégé complet de la langue française. C'est un cahier de cinquante-quatre pages in-quarto, d'une grosse écriture. Nous en devons la communication à Tobligeance si connue et si souvent mise à l'épreuve d'un'érudit aussi disBngué que modeste : M. Etienne Charavay.

Ce cahier faisait partie (ainsi que vingt autres manuscrits de Mirabeau) de la célèbre collection d'autographes de M. Dubrunfaut. Ces vingt et un manuscrits ont été achetés en 4885, pour le compte de l'Etat. Ils sont, actuellement, au ministère des affaires étrangères.

aussi correcte que concise, et je crois y avoir réussi. Un petit mémoire de Tabbé Valart, habile grammairien, m'en a donné l'idée et m'a servi. Mais on ne trouve dans son précis ni les principes de la déclinaison des participes (et c'est un des articles capitaux et des plus embarrassants de notre grammaire), ni la conjugaison entière des verbes irréguliers, ni la syntaxe de leurs régimes, ni aucune observation détaillée sur la prononciation, l'orthographe, la ponctuation, la quantité, ni les exceptions aux règles générales. Mon traité, qui n'a pas quatre pages de plus, contient tout cela. J'espère que tu le trouveras fort clair, et même à la portée des gens les plus illettrés ; mais pense que je ne sais me faire entendre qu'aux esprits attentifs.

« Ce mémoire est plus que suffisant pour te mettre en état de montrer toi-même le français à. ta fille. Les grammaires ne donnent pas le style, mais si Gabrielle Sophie a ton âme, elle trouvera aisément un Gabriel. Ils s'aimeront comme nous nous aimons, et je te réponds qu'elle écrira bien. C'est pour elle que j'ai fait ce petit ouvrage qui m'a coûté du temps et de la peine ; c'est pour elle, dis-je, car pour toi je ne me consolerais pas si tu allais consulter la grammaire sur une phrase que tu me destines ou que tu m'adresses. Ah! ce que ton cœur sait dire, l'art et l'esprit le trouveront-ils

jamais?

<( Gabriel. »

Mirabeau ne se faisait pas seulement maître

d'école dans rinlérêt de sa fille; il se transformait aussi en médecin et adressait « à sa chère Sophie » un traité en faveur de f inoculation : « Je t'envoie, ma tendre amie, un mémoire assez complet sur rinoculation. J'ai tâché de n'y rien omettre d'essentiel de ce qui concerne cette opération salutaire. Je suis assuré que tu te fies à moi sur l'exactitude des recherches dans un sujet qui intéresse à jamais ta tranquillité et la vie de ma fille. Cependant je vais t'indiquer les sources où j'ai puisé... » Et Mirabeau énumère les nombreux ouvrages qu'il a lus sur l'inoculation. «Tu vois, ajoute-t-il, que ce petit traité n'est point fait légèrement. Mais il nV a qu'une autorité irrécusable, c'est la vérité; il n'y a qu'une preuve sans réplique sur les questions de fait, c'est une longue expérience. Tu trouveras ici des résultats sans nombre et authentiques, jugés sans précipitation, sans prévention, favorable ou défavorable; car mon opinion est toujours trop séduisante pour ma tendre amie; et je veux, dans un cas si important, la conviction de ton esprit comme l'assentiment de ton cœur. J'ai tâché de ne pas omettre une seule difficulté réelle, et de donner à chacune une réponse satisfaisante au dernier degré. S'il te reste le moindre doute, écris; je crois être sur de le dissiper. » Quelle noble et touchante tendresse dans ces lignes! Après avoir travaillé ainsi pour son enfant, et pour la femme qu'il aimait, Mirabeau, qui eut de bonne heure le pressentiment de sa glorieuse destinée, se consacrait aux études les plus ardues de la politique. Il lisait

248 IIKRKTIOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

toujours la plume à la main, consignait sur des cahiers ou des feuilles volantes soit ses réflexions, soit des extraits ou des copies des passages qui l'avaient frappé et dont il voulait garder le souvenir. Il appelait ses notes des pierres d* attente. Les manuscrits que possédait M. Lucas Montigny ne renfermaient pas moins de six mille pages, écrites, annotées ou corrigées de la main de Mirabeau! C'étaient des appréciations, des indications, des théories ou des commentaires sur Tétat militaire des principales puissances de l'Europe, sur le commerce et l'économie politique, les finances et les emprunts, l'agriculture et l'industrie, les revenus et les dépenses, la religion et l'instruction publique. Mais qu'est-ce qui échappait aux préoccupations de Mirabeau? On rencontre dans ses manuscrits des essais sur la littérature des anciens et des modernes, des considérations sur la chimie, des dialogues entre lui et le marquis de Monnier, des fragments sur la géométrie et des chapitres sur l'art d'améliorer les jardins publics (1).

Cette puissante variété de connaissances permit à Mirabeau, dès que la Révolution fut venue, de s'emparer de la direction des esprits. Il les subjuguait par son éloquence, et les retenait auprès de lui par l'étendue de son savoir et la générosité de ses procédés. Ceux qui ont vécu à côté de lui, Chamfort, Volney, Camille Desmoulins, le pasteur

[y) Tous ces manuscrits sont analysés dans le curieux volume de M. Laverdet : catalogue de la collection de lettres autographes, manuscrits du comte de Mirabeau. — Paris, 1860.

Marron, Clavière, ont parlé dans leurs lettres, avec une admiration égale, de Torateur, de Thomme d'État, de Thomme de savoir qui étaient en Mirabeau.

On a trop répété, dans ces derniers tenips, que l'illustre tribun de la Constituante devait le meilleur de sa gloire littéraire à ses nombreux secrétaires, au Genevois Dumont, à Pellenc, à Duroveray, àComps, ou bien à des collaborateurs comme Lamourette, Clavière et Reybaz. Déjà cette accusation s'était produite en 1790, dans les pamphlets et les diatribes royalistes. Le célèbre orateur avait été dénoncé comme un émule de cet abbé Roquette qu'une épigramme a rendu fameux :

On dit que Tabbé Roquette Prêche les sermons d'au trui, Moi qui sais qu'il les achète, Je soutiens qu'ils sont ta lui.

Rivaix)l avait été l^un des plus actifs colporteurs de cette accusation. « La tète de Mirabeau, disait un jour au poète Chênedollé le spirituel et dénigrant royaliste de Bagnols, n'était qu'une grosse éponge toujours gonflée des idées d'autrui. Il n'a eu quelque réputation que parce qu'il a toujours écrit sur des matières palpitantes de l'intérêt du moment. Ses brochures sont des brûlots lâchés au milieu d'une flotte : ils y mettent le feu, mais ils s'y consument. Du reste, c'est un barbare eflfrovable en fait de style; c'est l'Attila de l'éloquence, et s'il y a, dans ses gros livres, quelques phrases bien faites.

250 HÉRÉnOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

elles sont de Chamfort, de Cérutli ou de moi. » Il y a bien de la légèreté et de la vantardise dans ces méchants propos de Rivarol. Le discours à la nation provençale n'est pas d'un Attila et \Essai sur le despotisme^ où se rencontrent des pages superbes, ne doit rien à personne, — pas même à Rivarol.

Sainte-Beuve a fort justement remarqué qu'on s'était montré trop sévère pour le style de Mirabeau. Certes, il est loin d'être irréprochable; dans ses livres et dans ses lettres Mirabeau a trop souvent l'air d'être à la tribune. « Tout cela est fait pour être dit debout, le front haut, le geste animé, la physionomie parlante. Dans Mirabeau écrivain j'aperçois à tout moment l'orateur à demi penché, en avant et au-dessus de la phrase. » Mais cette phrase elle-même a de l'éclat, de la grandeur, et, parfois, de la poésie. N'est-elle pas d'un écrivain de talent, cette image où Mirabeau évoque les douleur^ de sa jeunesse : « Les souffrances de mon âme se sont étendues jusqu'à mon corps. Mes premières années, comme des années très prodigues, avaient déjà, en quelque sorte, déshérité les suivantes, et dissipé une partie de mes forces? » Et n'y a-t-il pas un véritable souffle poétique dans cette phrase sur son père : « Il a commencé par vouloir m'asservir, et, ne pouvant y réussir, il a mieux aimé me briser que de me laisser croître auprès de lui, de peur que je n'élevasse ma tête, tandis que les années baissaient la sienne? »

Sans doute Mirabeau accepta souvent d'impor-

tantes communications. Il aimait à s'entom-er do conseillers et de collaborateurs et il les choisissait volontiers chez les Suisses et les protestants. Qui ne connaît, parmi ceux-là,' et le financier Clavière, et le publiciste Dumont et les pasteurs Reybaz et Marron? Reybaz lui envoya de nombreuses et abondantes notes et indications pour ses discours et parfois même des discours entièrement rédigés que Mirabeau lut à la tribune sans y faire aucun changement. Les discours sur le mariage des prêtres, sur les assignats, sur Tégalité des successions sont entièrement de Reybaz. C'est à Reybaz que Mirabeau demandait un discours sur Téducalion et une méthode d'enseignement national en ces termes bien dignes d'être retenus : « Que vous dirai-je que vous ne sachiez mieux que moi sur l'importance d'un tel travail, complément de tous nos autres travaux, ancre de la Révolution, si je puis parler ainsi, et', après la liberté de la presse, le seul Palladium de la liberté publique. » La collaboration du pasteur Marron à l'œuvre de Mirabeau est moins connue. Voici une lettre inédite, qui m'est obligeamment communiquée par le savant historien de la Révolution française dans le Gard, M. François Rouvière, et qui montre avec quelle brusquerie aimable et sur quel ton de tyrannie bon enfant le grand orateur écrivait aux amis dont il pyait fait des auxiliaires : « Monsieur Marron, rue Saint-Roch' 3. — Mon cher, comment diable voulez-vous que Timprimerie se passe de la seconde feuille du texte que vous me gardez?

252 HÉRÉTIQUES ET KKVOLUTIONNAIKES.

« Renvoyez-Ia-moi, je vous prie, et point d^Optimiste ce soir (J), car vous aurez deux feuilles nouvelles. Yale et me ama.

« Vous ne m'indiquez pas la place pour Rapin Thoiras; et quant au reste, cela est trop connu, et je Tai déjà rapporté dans un autre ouvrage. »

Ces emprunts, hautement avoués et connus de tous, n'occupent qu'une fort petite place dans l'ensemble de l'œuvre de Mirabeau. Il suffit pour s'en convaincre de parcourir ses manuscrits et de regarder ce qu'on a pu réunir jusqu'à présent de sa volumineuse correspondance. J'ai sous les yeux des lettres oii le grand orateur, à qui tout le monde adressait des plans de réforme, des projets d'administration, des idées de discours, se plaint d'être surchargé, accablé par les importuns, et reconnaît, néanmoins, qu^il y a, parfois, dans le fatras des envois quotidiens, des choses excellentes dont il n'hésite pas à s'emparer. Mirabeau faisait là ce que font les hommes d'Ëtat placés dans une situation exceptionnelle. Les accusations d'emprunt ne diminuent pas plus sa gloire qu'elles n'ont diminué la gloire de Molière. C'était l'avis de Goethe, dans ses conversations avec Eckermann : « Enfin, lui disait-il, Mirabeau, l'étonnant Mirabeau devient un personnage tout naturel, sans que cet homme prodigieux y perde la moindre partie de sa grandeur. Ceux qui disent le contraire oublient que THercule même des

(l) On joujit alors au Tliéàlrc-Kiançais : l'Optimislr, ccmédie de Ctollin d'H irJeville.

anciens esl un être collectif, une personnification d'actes qui sont à lui et à d'autres. »

Parmi les manuscrits de Mirabeau figurent les lettres qu'il a écrites et qui sont dispersées un peu partout. Pour les connaître il faut parcourir les bibliothèques publiques et les collections particulières d'autographes. J'en signale de fort intéressantes à Clermont-Ferrand et à La Haye, dans la riche collection du prince d'Orange. Pourquoi ne songe-t-on pas à rassembler ces documents et à les publier? Pourquoi ne ferait-on pas pour les constituants et les conventionnels illustres, pour les fondateurs de la liberté politique, pour les créateurs de la France moderne, ce qu'on a fait pour Napoléon premier (1 ) ?

Quelques-unes des lettres du tribun de la Révolution sont d'un intérêt émouvant. Elles racontent, avec une éloquence tanlôt emportée et tantôt amère, ses tribulations, ses angoisses, ses résolutions désespérées. En 1785, il écrivait à l'un de ses amis : « Mon ami, je suis perdu : je n'ai plus d'autre ressource que la mort. »En 1786, le 26 janvier, ilmande au roi de Prusse que bien mal récompensé des véritables grands services qu'il a rendus, en France, au département des finances, compromis dans sa sûreté et presque dans sa réputation par le ministère, parce qu'il a voulu s'occuper du dernier emprunt, il

(1) L'idée mise en avant, en 1881, de créer à Paris une bibliothèque spéciale de la Révolution française , avait été accueillie par M. Paul Bert, alors ministre de T Instruction publique. Elle B'est pas encore réalisée, pas plus que n'a été mis à exécution le projet de fonder une Société de la Révolution française.

254 UÉRÉTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

se croît obligé de chercher, jusqu'à la mort de sou père, remploi de son activité à Fétranger. La Russie l'attire : il voudrait travailler à civiliser cette contrée sauvage.

Déjà, à Toccasion de la guerre d'Amérique, il avait songé à partir pour le nouveau monde en qualité de soldat. Le métier des armes l'avait, de bonne heure, séduit. « Elevé, a-t-il écrit, dans le préjugé du service, bouillant d'ambition, avide de gloire, robuste, audacieux, ardent, et, cependant, très flegmatique, comme je l'ai éprouvé dans tous les dangers où je me suis trouvé, ayant reçu de la nature un coup d'œil excellent et rapide, je devais me croire fait pour le service. Toutes mes vues s'étaient donc tournées de ce côté. » Son père, en le faisant retenir prisonnier au donjon de Vincennes, s'opposa au départ pour l'Amérique. En vain Mirabeau sollicita sa mise en liberté; en vain il supplia celui qui s'intitulait l'ami des hommes, de lui « laisser voirie soleil, » de lui perriettre « de respirer plus au large et d^envisager des humains; » en vain il écrivit au lieutenant de police Lenoir qu'il n'était pas fait pour rester éternellement en présence « des sévérités muettes et terribles » de la prison, en vain il lui rappela, « au nom de je ne sais quel pressentiment qui est souvent la voix de l'âme, » qu'il était lié pour « être utile. » La « cage » resta fermée sur « cet oiseau hagard. » Ce ne fut ni en Russie, ni en Amérique, mais en France qu'il put déployer ses larges ailes.

A partir de 1788 le langage de Mirabeau change

entièrement. Pas de défaillances dans ses lettres; plus de désespoir surtout; Tex-prisonnier du donjon de Vincennes pressent et prophétise la convocation des Etats généraux. Ses lettres, inspirées par Toptimismeleplus patriotique, s'élèvent parfois jusqu'à l'enthousiasme. Il écjit au pasteur Marron : « Le jour des grandes réparations va se lever. » A M. Levrault de Strasbourg il annonce en ces termes remarquables la réunion des États généraux :

« Il n'est pas possible de douter que les Etats généraux auront lieu. Qui payerait le premier mai 1789, je vous demande? Il est arrivé au gouvernement ce que je lui ai prédit : Si vous ne les voulez pas à pied, ils viendront à cheval. On en hâte l'époque jusqu'à la précipitation, el, certes, on s'en apercevra. Que feront-ils ? Certainement beaucoup de sottises, mais qu'importe ! Les nations ont, comme les enfants, leurs tranchées, leurs maux de dents, leurs rugissements; elles se forment de même.

« Les premieris Etats généraux seront tumultuaires ; ils iront trop loin, peut-être. Les seconds assureront leur marche; les troisièmes achèveront la Constitution. Ne nous défendons point du besoin d'en créer une tout entière : que tout soit juste aujourd'hui, tout sera légal demain. Surtout gardons-nous de l'érudition, dédaignons ce qui s'est fait, cherchons ce qu'il faut faire, et n'entreprenons pas trop. Consentement à l'impôt et aux emprunts, liberté civile, assemblée périodique, voilà les trois

256 HÉRÉTIOtKS ET RÉVOLUTIONNAIRES.

points capitaux qui doivent reposer sur une déclaration précise des droits nationaux.

« Le reste viendra assez vite.

« Quant à mes vues particulières, je le dirai nettement à vous, mais à vous seul : la guerre aux privilégiés et aux privilèges] — voilà ma devise. Les privilèges sont utiles contre les rois, mais ils sont détestables contre les nations, et jamais la nôtre n'aura d'esprit public tant qu'elle n'en sera pas délivrée. Voilà pourquoi nous devons rester, et pourquoi je serai personnellement, moi, très monarchique. Eh! de bonne foi, que serait une République composée de toutes les aristocraties qui nous rongent? Le foyer de la plus active tyrannie. Vous l'apprendrez assez de la guerre intestine qui dévorera les Etats généraux, surtout si le gouvernement s'obstine à ne pas les vouloir nombreux. Huit cents personnes (et au-dessous de ce nombre, il n'y a pas de représentation décente de la nation française) se mènent plus aisément que trois cents; cinq ou six personnes déterminent toujours le troupeau, quelque gros qu'il soit. S'il est petit, des rixes particulières auront plus d'influence; si, nombreux, ce sera le talent; et sans corrompre (ceux que l'on peut corrompre ne valent jamais d'être corrompus) le gouvernement peut et doit s'assurer ces cinq ou six hommes.

« C'est une vue très profonde et très saine que la différence caractéristique de la Révolution qui se prépare et de celles qui l'ont précédée. Je suis, à cet égard, entièrement de votre opinion, et le déve-

loppement de celte vérité sera Tobjet du discours préliminaire que je prépare pour la traduction de Thistoire d'Angleterre de M"^ Macauley. On y verra que ce serait reculer barbarement notre âge que de recourir à des révolutions violentes ; que Tinstruclion^ grâce à riniprimerie, suffit pour opérer toutes celles dont nous avons besoin, toutes celles que se doit l'espèce humaine, et que, de cette manière seule, les nations ne perdent rien à leurs acquisitions.

« Votre lettre est bien sage et même bien forte sous ce point de vue; elle montre que vous méditez beaucoup; or, je ne connais qu'un point de distance véritable entre les hommes : l'aptitude à la méditation. Rien de grand ne se fait que par celte aptitude. »

Mirabeau partit pour la Provence et arriva à Aix le 13 janvier 1789. Repoussé par la noblesse, il prononce l'admirable discours oix se trouve ce passage devenu classique : « Dans tous les pays, dans tous les âges, les grands ont implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un dans leur sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé^ avides qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier des Gracques de la main des patriciens, mais atteint du coup mortel, il lança de la poussière vers le ciel, et de cette poussière naquit Marins, — Marins moins grand pour avoir exterminé les Cimbres que

^58 lIÉRèTIQUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

pour avoir abattu dans Rome la domination de la noblesse. »

Remarquons, à propos de cet éloquent passage, que nous venons de citer d'après le texte reçu et définitivement adopté, deux variantes fournies par les diverses éditions : après les mots « exterminé les Cimbres », on lit « et lesTeutons » ; au lieu de la « domination de la noblesse » on trouve « la domination de Taristocratie. » Ce sont là d'infimes détails, mais, lorsqu'il s'agit d'un morceau d'éloquence qui est un chef-d'œuvre, rien ne doit être négligé. Ajoutons qu'il serait nécessaire de revoir avec un grand soin le texte des discours de Mirabeau. Ainsi nous ne savons pas encore, d'une façon absolument exacte, quelles furent les paroles prononcées par l'incomparable tribun dans son apostrophe au marquis de Dreux-Brézé.

Cette incertitude est plus grande encore lorsqu'il s'agit des discours de Danton qui sont arrivés jusqu'à nous résumés, écourtés avec malveillance, ou même falsifiés et dénaturés. Il suffit pour se convaincre de cette vérité de comparer, ainsi que Ta faitM. Aulard, le texte des discours de Danton dans le Moniteur avec le texte de ces mêmes discours donné par le logotachy graphe. Pour Mirabeau, pour Danton et, en général, pour les improvisateurs de l'Assemblée nationale, de la Législative et de la Convention, une révision attentive des textes reçus est un premier travail indispensable à faire.

Nommé député du Tiers (et sans qu'il eût besoin de recourir au procédé charlatanesque, tout à fait

contraire à ses prétentions aristocratiques) de ia location d'une boutique avec cette enseigne : Mirabeau MARCHAND DE DRAPS, Téloquent élu de la Provence se donna, dès l'abord, pour le partisan résolu de la monarchie constitutionnelle. Ni dans sa correspondance, ni dans ses écrits publics, ni dans ses manuscrits, on n^ trouve trace d'opinions républicaines. Ce qu'il veut, c'estrétablissementen France d'une sorte de démocratie monarchique ou de monarchie démocratique. Pour l'obtenir, il faut, dès le début et avec énergie, faire œuvre révolutionnaire, détruire l'influence de tous les corps et de tous les individus privilégiés. « J'ai toujours fait remarquer, écrit-il, que l'anéantissement du clergé, des Parlements, des pays d'Etats, de la féodalité, des capitulations des provinces, des privilèges de tout genre, est une conquête commune à la nation et au monarque. » Il faut ensuite « brider » les factieux qui veulent aller trop vile au risque de tout perdre, ramener à la raison « l'Assemblée nationale si mal combinée dans son principe, composée de parties si peu homogènes et si laborieusement réunies; entraînée hors de ses propres principes par la funeste irrévocabilité qu'elle a donnée à ses premiers décrets. » Il faut surtout entrer (ia lutte avec Paris « qui engloutit depuis longtemps tous les impôts du royaume, Paris qui est le siège du régime fiscal abhorré des provinces ; Paris qui a créé la dette ; Paris qui, par son funeste agiotage, a perdu le crédit public et compromis l'honneur de la nation. » Afin d'arriver à ce résultat, Mirabeau ne craignit

pas d'onlrer en négocialions avec la Cour et s'efforça de discréditer l'Assemblée dont il était l'orateur le plus éminent. Le roi paya ses dettes jusqu'à concurrence de 208,000 livres, lui alloua une pension de six mille livres par mois et souscrivit en sa faveur quatre billets de 250,000 francs chacun, qui, du reste, ne furent jamais payés, — la mort de Mirabeau étant survenue avant la première échéance.

M. de La Marck, qui avait reçu en dépôt le manuscrit des lettres du tribun à la cour, a essavé d'expliquer honorablement et d'excuser cette compromission en écrivant: « Mirabeau reçut, il est vrai, de l'argent du roi , mais pour sauver le roi lui-même, et non comme le prix du sacrifice de ses opinions. C'était, au contraire, pour être en état de leur donner plus de développement et de force, car à travers toutes les déclamations démocratiques de Mirabeau, l'observateur peut voir qu'au fond de sa pensée, il était plus monarchique que les ministres mêmes du roi »

Bien que Proudhon et le socialiste Vermorel, qui se fit l'éditeur des œuvres de Mirabeau, aient adopté et défeadu le sentiment de La Marck*, il est impos-

(1) Mirabeau, dont le jacobinisme voudrait effacer le nom de nos fastes révolutionnaires, Mirabeau, pensionnaire secret de Louis XVI, ne fut point apostat. Ou peut l'accuser d'incondnite et désapprouver une tactique dans laquelle entrait la stipulation de ses intérêts personnels; il ne vendit pas sa pensée et sa conscience; il ne se prosterna jamais devant l'absolu; il le força, au contraire, de ployer devant son programme, qui n'était autre que la Révolution pour principe, avec la monarchie constitutionnelle pour organe. Mirabeau voulait fortement une chose dans laquelle l'absolu n'entrait réellement pour rien : l'unité monarchique, comme résultant de la pondération des forces sociales. Le nom

sible de ne pas ressentir quelque tristesse devant cette attitude, ce double jeu dissimulé d'un homme qui sait trop bien concilier Tamour de ses opinions et Tamour de Pargent. Hâtons-nous d'ajouter que Mirabeau ne se livra jamais tout entier à la Cour. Toutes les fois que le parti royaliste se prononça ouvertement dans le sens de la contre-révolution, et attaqua les conquêtes de 89, le tribun « tonna » contre ce « ramas de slupides coquins. » Certes, écrivait-il, « messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer. » Et il ajoutait : « Je suis l'homme du rétablissement de Tordre, et non d'un rétablissement de l'ancien ordre. »

Cet ancien ordre lui paraissait détruit à tout jamais. « En effet, écrivait-il dans une note destinée à la Cour (décembre 1790), je regarde tous les résultats de la Révolution et tout ce qu'il faut conserver de la Constitution comme des conquêtes tellement irrévocables, qu'aucun bouleversement, à moins que l'empire ne fût démembré, ne pourrait plus les détruire. Je n'excepte pas même une contre révolution armée; le royaume serait reconquis

de Mirabeau est synonyme de monarchie domptée : il n'y paraît nulle part autant que dans sa correspondance avec M. de La Marck. » (Proudhon : La Justice dans la Révolution et dans l Église, t. n, p. 406.

Jules Barni, dans sa belle étude sur Mirabeau, exprime une opinion semblable : « Ce serait se tromper, dit-il, que de ne voir dans Tardent adversaire du despotisme qu'un patricien révolté, tout prêt à renverser la monarchie. Tel n'était pas le vrai Mirabeau, à la veille môme de la Révolution. Tel il ne fut à aucune époque. En le montrant ce qu'il futeu réalité, du commencement à la fin, je réfuterai par là même l'accusation d'apostasie ou de trahison qui lui a été adressée. »

qu'il faudrait encore que le vainqueur composât avec Topinion publique, qu'il s'assurât de la bienveillance du peuple, qu'il consolidât la destruction des abus, qu'il admît le peuple à la confection de la loi, qu'il lui laissât choisir ses administrateurs; c'est-à-dire que, même après une guerre civile, il faudrait encore en revenir au plan qu'il est possible d'exécuter sans secousse. »

Voilà ce qui peut s'appeler la foi dans la Révolution. Par malheur, ce double rôle de tribun du peuple et de serviteur salarié de la monarchie constitutionnelle exposait Mirabeau à d'incessants ennuis et le jetait dans de profondes lassitudes. « J'approche du soir de la vie, lit-on dans une lettre à sa sœur; je ne suis pas découragé, mais je suis las. (Il avait à peine quarante ans.) Les circonstances m'ont isolé; j'aspire plus au repos qu'on ne le croit, et je l'embrasserai le jour où je le pourrai avec bonheur et sécurité. Alors, si je me trouve assez de fortune, je tâcherai d'être heureux, fût-ce en jouant aux quilles, et voilà tout... »

Quelques années plus tard Danton devait dire plus poétiquement, mais avec un accent non moins endolori : « Il vaudrait mieux être un pauvre pêcheur sur le bords de l'océan, que se mêler de gouverner les hommes. »

On ne s'explique que trop facilement la mélancolie de Mirabeau. Son attitude équivoque lui attirait à la fois les colères des royalistes et les défiances des hommes d'avant-garde. Ces derniers le trouvaient timide et, dès 1789, ils le lui disaient.

LKS MANUSCRITS DE MlRAJiEAU. 263

Un fragment du Vieux Cordelie)\ resté inédit jusqu'en 4874, et dont le manuscrit autographe appartenait à M. Gérardot (de Bourges)^ nous montre comment Mirabeau et Camille s*appréciaient réciproquement :

<c Je retrouve, raconte Desmoulins, un fragment d'une conversation avec Mirabeau, que je rimais

et mettais en scène, il y a au moins quatre ans

Voici le passage :

Camille Salut, saint Mirabeau.

Mirabeau

Bonjour, incendiaire, Révolté.

Camille Dis plutôt révolutionnaire j

Mirabeau

Oui, ce mot peint fort bien ton esprit novateur, D'innombrables abus, heureux réformateur; Mais qui, cherchant toujours un mieux imaginaire — Mieux que le ciel refuse au monde sublunaire, — Ne voit pas que ce mieux est l'ennemi du bien, Et s'il ne détruit tout, croit n'avoir détruit rien.

Les vers de Camille Desmoulins sont fort médiocres, mais ils marquent nettement la différence des deux esprits. L'un était un homme d'État qui ne croyait qu'à ce qui lui paraissait possible, l'autre était un théoricien qui croyait surtout à ce qui lu paraissait juste et désirable.

L'activité d^esprit dont Mirabeau fil preuve, de 1789 à 1791, est vraiment prodigieuse. Il prononça plus de cent cinquante discours ou allocutions, écrivit ou inspirales dix-sept volumes qui forment la collection si remarquable du journal le Courrier de Provence^ composa de nombreuses brochures, répondit à des centaines de correspondants, présida TAssemblée nationale, prit part aux travaux de presque toutes les commissions parlementaires qui se succédèrent durant ces laborieuses années. Eh bien, au moment même oii Mirabeau se révélait grand homme d'État, journaliste émérite et orateur incomparable, une passion nouvelle s*emparait de lui : la passion des livres, des beaux livres, et il s'y livrait avec Tardeur, Temportement et l'exagération de sa fougueuse nature.

Cette exagération, Mirabeau la portait partout, jusque dans la manière de se vêtir. Un des hommes

266 IIÉRKÏIOUES ET RRVOLUTIONNAIRKS.

qui l'ont le pins connu et le plus aimé, le prince d'Arenberg, a tracé de lui ce portrait : « Mirabeau avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà forte bien au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville, dont les boutons, en pierre de couleur, étaient d'une grandeur démesurée; des boucles de souliers également très grandes. On remarquait enfin, dans toute sa toilette, une exagération des modes du jour qui ne s'accordait guère avec le bon goût des gens de cour. »

Ce fut en juillet 1789 que l'éloquent tribun songea à se former une bibliothèque : jusqu'alors il n'avait possédé que quelques pauvres volumes^ A partir du mois de juillet de l'année illustre, on le vit mettre à contribution les magasins de librairie et les plus beaux cabinets de Paris et de la province. L'élranger même n'était point à Tabri de ses recherches; son ardeur était inconcevable, raconte l'éditeur Belin. Au milieu de cette mémorable Révolution qui changeait la face de l'Europe et créait la France moderne, Mirabeau, enveloppé du tourbillon des grandes affaires, ne cessait de travailler à la confection de sa chère bibliothèque. Souvent il interrompait la lecture ou la composition d'un ouvrage important pour parcourir un catalogue nouveau et pour marquer lui-même les livres qu'il désirait acquérir. La possession d'un volume précieux lui causait des transports de joie inexprimables; il l'examinait, l'admirait et voulait que chacun partageai avec lui le même enthousiasme.

A Tardeur d'acquérir, Mirabeau joignît le soin le plus constant pour la parfaite condition de ses livres : la plupart étaient reliés en maroquin et provenaient de bibliothèques célèbres. Le grand orateur recherchait les meilleures et les plus belles éditions de tous les bons ouvrages; il aimait surtout les exemplaires en grand papier, et portait l'attention jusqu'à les faire collationnor. Rien ne lui coûtait pour enrichir sa bibliothèque, il dépensait sans compte?*, en seigneur magnifique.

Où prenait-il Targent nécessaire à d'aussi coûteuses acquisitions? Mirabeau, en 1789, était pauvre, pis que pauvre : besogneux. Un jour il vint chez M. de La Marck, l'air embarrassé, et lui dit : « Je ne sais où donner de la tête, je manque du premier écu; prêtez-moi quelque chose. » Une autre fois, avant que Louis XVI se fût chargé de payer ses dettes, Mirabeau en donna la liste à son ami et confident La Marck. « Il y en avait, dans le nombre, dit celui-ci, dont le titre était au moins burlesque, et qui attestaient les vicissitudes d'une vie si tristement agitée; par exemple ses habits de noce étaient encore à payer. » Sur quoi le comte de La Marck fait cette réflexion :

« J'acquis ainsi la certitude que cet homme, que tout le monde représentait comme vénal, n'avait jamais sacrifié aucun principe pour de l'argent. Il avait dénoncé l'agiotage dans des brochures qui ne lui rapportaient presque rien, lorsque les agioteurs lui offraient des sommes considérables pour obtenir de lui d'écrire en leur faveur, ou du moins pour

acheter son silence. Et, cependant, au moment où il refusait leurs offres, il envoyait au mont-de-piété tout ce qu'il possédait d'effets. »

Il envoyait ses effets au mont-de-piété et il courait à la recherche d'un écu, mais cela ne l'empêchait pas d'acheter de beaux livres. Seulement il ne les payait pas. Mirabeau, qui n'avait jamais su faire la différence qui existe entre un débiteur et un créancier, qui donnait des deux mains lorsqu'il avait de l'argent, et qui prenait de toutes mains amies quand l'argent lui manquait, achetait à crédit les manuscrits et les livres. A la fin de 1789, le chiffre de ses dettes s'élevait à plus de deux cent mille francs. Ce détail explique que, malgré sa pauvreté réelle, Mirabeau ait pu réunir, en quelques mois, une collection de livres splendide et unique.

Tous les genres de littérature l'intéressaient, tous devaient entrer dans la composition de sa bibliothèque. Doué d'une mémoire prodigieuse, il suffisait qu'on lui indiquât la date d'un livre et ce qui en constatait l'excellence ou la rareté pour qu'il s'en souvînt longtemps après et mît l'indication à profit. Si quelque littérateur, quelque ami lui donnait des notes particulières sur un ouvrage, il les faisait copier scrupuleusement. Il était surtout avide de renseignements et de détails touchant la littérature orientale. La magnificence des expressions, l'éclat des métaphores des écrivains orientaux le ravissaient. Il souhaitait posséder dans sa bibliothèque toutes les merveilles intellectuelles de l'Orient. Même il avait formé le projet d'augmenter, par d'excellentes tra-

ductions des livres orientaux, nos richesses littéraires. Pour la réalisation de ce projet, il aurait volontiers dépensé des sommes considérables et sollicité le secours de TEtat.

Car (est-il besoin de le dire ?) Mirabeau n'avait rien du bibliomane égoïste qui ramasse des livres pour sa délectation exclusive. Jusque dans ses passions il se montrait esprit généreux et homme d'Etat. Il se proposait, dès qu'il aurait formé à son gré sa bibliothèque, de Touvrir à tous les savants, aux lettrés, aux amateurs, et d'en faire, pour ainsi dire, en en rendant l'accès aussi facile que possible, une nouvelle propriété nationale.

Le catalogue de la bibliothèque de Mirabeau devait être tout à la fois un ouvrage de littérature et un manuel bibliographique. Plusieurs gens de lettres devaient y travailler, chacun dans le gen:e et la spécialité où il excellait. Mirabeau s'était réservé le droit de guider ses différents collaborateurs et d'établir entre eux une sorte d'harmonie. Les préparatifs nécessaires à cette libérale entreprise étaient terminés.

Tout ce que le luxe typographique peut avoir de superbe aurait été employé ; les titres et les extraits des livres devaient être imprimés avec les caractères originaux de chaque langue ; les notes, les observations historiques ou critiques auraient été abondantes. La mort vint empêcher Mirabeau d'élever à la littérature un monument qui promettait d'être grandiose. Les héritiers de l'éloquent tribun firent, à la fin de l'année 1791, confection-

â70 UKRÉTIOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

ner, en loule hâte, par les libraires Rozet et Belin, un catalogue qui est tout ce qui nous est resté de la bibliothèque de Mirabeau.

Les livres de Tancien président de TAssemblée nationale constituante furent vendus à Thôtel BuUion, rue Jean-Jacques Rousseau, le lundi 9 janvier 1792 et jours suivants, à quatre heures de relevée. Nous ignorons où sont allés les trésors que renfermait là collection formée par le grand orateur. Dans les catalogues de ventes de livres, il est rare de rencontrer cette mention : « de la bibliothèque de Mirabeau. »

Dans cette collection figuraient les livres qui avaient appartenu au naturaliste Buffon. Mirabeau avait acheté, en 4790, la bibliothèque tout entière de l'illustre auteur de THistoire naturelle. Cette bibliothèque était précieuse, non seulement parce qu'elle renfermait quantité de livres rares, mais parce que la plupart des volumes qui la composaient étaient chargés d'une multitude de notes écrites de la main de BuflFon. 11 y avait un admirable volume annoté des œuvres de Bernard Palissv, un exemplaire unique de Thistoire naturelle du royaume de Pologne par Gabriel Rzaczinski ; le recueil en partieinéditdes dessinsoriginauxdede Sève, pour rilistoire naturelle de Buffon; TEssai — introuvable — d^Horace Walpole sur VArt des jardins modernes, nombre d'ouvrages, en reliures superbes, renfermant des dessins des maîtres du dix-huitième siècle, envoyés à Buffon par des rois ou des savants étrangers ; un Linné, commenté par Buffon et Daubenton.

MIRABEAU BIBUOPUILE. 271

Mirabeau était fier d*avoir en sa possession les livres du grand naturaliste français. Il leur avait réservé une place particulière et isolée au milieu de sa bibliothèque, dans une des principales pièces de sa maison. Il aimait à les voir, à les toucher ; il les regardait avec un respect religieux. En considérant la bibliothèque qui avait appartenu à ButTon, dit Téditeur Bolin, « Mirabeau croyait voirie savan qui l'avait possédée, et la flamme dont brûlait son propre génie semblait s'identifier avec celle du grand homme qui lui paraissait revivre encore dans ce sanctuaire. »

L'ancien président de l'Assemblée nationale avait la passion des livres annotés par des hommes illustres. Il s'était rendu acquéreur d'une Odyssée d'Homère ayant appartenu à Michel de Montaigne et illustrée par celui-ci de notes marginales. De Jean- Jacques Uousseau, dont il goûtait beaucoup l'éloquence, il avait le livre Sur le gouveniement de Pologne^ augmenté de passages importants et restés inédits. Parmi les curiosités de la bibliothèque de Mirabeau, le catalogue mentionne le manuscrit des Philippiques de la Grange-Chancel, pamphlet rimé des plus violents contre la personne de Philippe d'Orléans. Ce manuscrit contenait une strophe virulente qui n'avait jamais paru dans les Philippiques mises en circulation et qui était écrite de la main de Mirabeau lui-même (1).

(1) Voici la note écrite de la main de Mirabeau au-dessus de la strophe inédite :

« Uu homme de lettres, très estimable sous tous les rapports,

272 UÉRÉTIOUES ET RÉVOLUTIONNAIRES.

Quolqucs-unos des œuvres du grand orateur, avec des corrections de sa main, figuraient dans cette riche bibliothèque. On y rencontrait également un manuscrit fort curieux, en langue italienne, sur la généalogie des Mirabeau et les origines de plusieurs familles do la noblesse italienne. En tête de ce manuscrit qui portait pour titre ces mots : Le Prionste ou livre des réforniitiom. S3 trouvait une note du marquis de Mirabeau et signée de lui. Dans cette note, le marquis, se souvenant, sans doute, que ses ancêtres avaient été commerçants, soutenait cette thèse que le fait d'avoir élé marchand ou d'avoir exercé une profession manuelle, n'était pas une marque de roture.

La rédaction du marquis de Mirabeau mérite

m'a dit tenir de la tradition que cette strophe avait été soustraite des Philippiques. C'est assurément la meilleure. »

Quant à la strophe elle-môme , on jugera si elle mérite uue bien grande admiration :

La patrie en vain vous implore,

Vils Français ! Tremblez que sur vous

Le ciel n'appesantisse encore

Les fers dont vous semblez jaloux.

Qui vit esclave est ué pour l'être.

Armez- vous ! Dans le sang du traître

Effacez votre déshonneur ;

Dieu suspend souvent son tonnerre;

Mais il mit le fer dans la terre,

Pour en frapper l'usurpateur.

D'après le récent éditeur d'une « Philippique inconnue yy (Reims, E. Michaud, 1886), Mirabeau aurait été trompé par son homme de lettres" estimable sous tous les rapports. » Lafctrophe inédite ne serait pns de Lagrauge-nhancol.

MIHABKAU BIBLIOPHILE. 273

d'être reproduite : c( Le livre du Prioriste est fort rare, écrivait-il, j'ai eu bien des peines à Tavoir. Il n'existe point autrement qu'en manuscrit. Je ne l'ai d'abord demandé que parce qu'il est cité dans la Toscane française, à l'occasion de noire généalogie, étant bien aise de voir les orig^inaux de toutes ces citations, que j'ai tous recueillis. Il est, de plus, curieux en un point: c'est qu'on voil à la tête de ces listes l'origine de plusieurs maisons célèbres aujourd'hui en Italie et en France, avec les métiers à côté que professaient alors leurs pères, article dont on ne rougissait point dans un Etat populaire. // était même nécessaire aux familles nobleSy pour être reçu dans la ville et réputé citoyen, de se faire inscrire dans quelque corps parmi les arts et métiers, ainsi que cela Cest encore dans plusieurs cantons suisses. »

Detousles arts et métiers, celui que Mirabeau l'orateur parait avoir apprécié entre tous et placé le plus haut, c'est Tart de l'imprimerie. Un recueil unique et d'un prix immense, consacré aux progrès de cet art libérateur, figurait au premier rang des merveilles de la bibliothèque de Mirabeau. C'était un Recueil de calques ou dessins des titres et figures d'un grand nombre des plus anciens ouvrages gravés en bois ou imprimés en caractères mobiles, depuis t origine de l'imprimerie, pour servir à l'histoire de cet art et à la vérification de plusieurs anciennes éditions rares et recherchées.

Le projet de l'amateur qui avait formé cette collection acquise par Mirabeau, et qui représentait

274 IIÉRKTIQLES ET RÉVOLL'TIOXNAIRES-

vingt ans (Uefforts, de recherches et des dépenses énormes, était, en rassemblant une suite de caractères typographiques en usage au quinzième et au seizii3me siècle, de préparer des matériaux pour une nouvelle histoire de Fimprimerie. Les originaux de plusieurs de ces calques ne se trouvant point à Paris ou n'y étant connus que très imparfaitement, on avait pris le parti d'en faire exécuter les copies sur les lieux mêmes. On ne s'était pas borné à faire calquer trois ou quatre lignes, ce qui aurait été insuffisant, on avait pris plusieurs pages, et notamment la première et la dernière de chaque ouvrage, où se lisent Je plus souvent la date de Tédition, ainsi que le nom et la ville de l'imprimeur.

On avait aussi calqué les figures qui se trouvaient dans les éditions anciennes et rares, de telle sorte qu'on offrait aux yeux, pardes tableaux exacts et étendus des anciennes impressions, et le point de départ de Timprimerie et les divers progrès qu'elle avait accomplis. Ce recueil sans rival fut, croyonsnous, acquis par un Russe, et il est aujourd'hui, nous dit-on, à Saint-Pétersbourg. Le bibliographe Brunet et son éditeur, le très érudit Firmin Didot, ont réalisé en partie, par leur dernière et admirable édition du Manuel du libraire^ le projet de publication des calques des figures et des textes anciens que Mirabeau avait formé.

Quel était le livre de chevet de Mirabeau?

11 est difficile de répondre à cette question. Le catalogue de sa bibliothèque nous montre, cepen-

dant, qu'il avait mis un soin spécial à rassembler toutes les belles éditions des œuvres de Rabelais, et qu'il possédait le tiers et le quart livre des faits et dits du bon Pantagruel, exemplaire de la bibliothèque du comte d'Hoym. Cette provenance est une indication pour les bibliophiles.

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