FOUQUIER-TINVILLE
d'aphès des documents inédits
Osorai-je dire que l'histoire de la Révolution française, maigre les remarquables travaux de MM. ïliiers, Michelet, Louis Blanc, Mignet, Henri Martin, est encore à écrire? Il reste, pour la bien connaître, à dépouiller, à classer, à analyser des milliers de documents inédits ensevelis dans les archives de nos communes ou perdus dans les bibliothèques publiques ou particulières. Nous ne possédons pas même un inventaire de ces richesses nationales. L'Etat ne devrait-il pas, sans retard, en faire tout au moins dresser le catalogue?
Une des collections particulières qui renfermaient des pièces curieuses sur notre Révolution appartenait à un homme excellent, bien connu dans le monde des lettres et des arts : M. Walferdin. Cet intelligent éditeur de Diderot, ce collectionneur émérite des tableaux de Fragonard, avait, dans ses
cartons, entre autres documents clignes d'intérêt, toute une série de pièces et de lettres inédites de Fouquier-Tinville et sur Fouquier-Tin ville. La parfaite obligeance des héritiers de M. Walferdin, MM. Juette et Mulot, nous a permis de prendre connaissance de ces documents et de les résumer.
Il serait impossible d'ajouter quelque chose au mal qu'on a dit de Fouquier-Tinville. Le célèbre accusateur public près le tribunal révolutionnaire de Paris a été en butte aux imputations les plus atroces et chargé des crimes les plus horribles. On l'a représenté comme un tigre altéré de sang, qui, dans sa fureur homicide, condamnait des innocents , sachant qu'ils étaient irréprochables, et foulait aux pieds, pour satisfaire ses instincts de haine, non seulement les principes de la justice, mais les plus élémentaires prescriptions de la légalité.
C'était, a-t-on dit, un scélérat qui vivait dans la débauche, volait et dépouillait les victimes qu'il envoyait à l'échafaud. Ouvrez, au hasard, un des livres sur la Révolution française, écrit par quelque partisan de l'ancien régime, et vous y trouverez tout au long (entre autres infamies imputées à Fouquier) l'histoire de Louise-Elisabeth Simon, mise en jugement et condamnée à mort, quoiqu'il fût reconnu que ce n'était pas elle qui devait être poursuivie, mais Perrine - Jeanne - Marguerite Roux , veuve Maillé. Vous verrez aussi, dans ces mêmes livres, que Fouquier-Tinville envoya à l'échafaud Loize-
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roUepère, tandis que c'était Loizerolle fils qui était accusé. Ces deux faits sont de certitude absolue pour nombre de gens : ils font partie de ce qu'on appelle les crimes de la Révolution.
Certes, Taccusateur public près le tribunal révolutionnaire est un personnage répulsif et coupable^ à bien des égards; c'est une sorte de brute bureaucratique, selon l'énergique expression du professeur Aulard, mais on le calomnie en lui imputant les actes dont j'ai parlé, en l'accusant de vénalité dans l'exercice de ses fonctions et de lâcheté au jour où la fortune lui fut contraire. Les documents que j'ai entre les mains vont montrer qu'il a été possible de diffamer — même Fouquier- Tinville.
Quelques jours après le 9 thermidor, Fréron,rexproconsul, dénonça à la Convention nationale les scélératesses du « monstre Fouquier. » Il faut, s'écria-t-il dans un mouvement d'indignation, « qu'il aille cuver aux enfers tout le sang]qu'il a fait répandre. » Le décret d'arrestation réclamé par Fréron fut connu dès le 14 thermidor; Fouquier n'attendit pas qu'on vint l'arrêter : il se rendit volontairement à la Conciergerie.
Dès le lendemain de son arrivée à la prison, Fouquier écrivit à sa femme pour lui annoncer qu'il n'espérait pas sortir vivant des mains de ses ennemis politiques. Ma perte est certaine, lui mandaitil : « Je m'attends à toul, j'y suis décidé. » Il ajoute : <c Dussé-je t'affecter, ne pouvant te transmettre mes pensées que de mon vivant, je te déclare
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qu'au point où en sont les choses, le procès se fait et se fera à tous les patriotes énergiques qui ont occupé des places dans la Révolulion. Ce qui était vertu, il y a six mois, est, aujourd'hui, crime irrémissible. Aussi je n'ai aucun espoir que mon innocence triomphe ; je regarderai comme un miracle cet événement, s'il arrive. Il faut donc se résoudre à une séparation éternelle. Elle te coûtera autant qu'il m'en coûte à te le dire. J'aurais gardé le silence si je ne savais qu'il est nécessaire que tu prennes des précautions avant l'événement, pour qu'au moins, pendant un temps, tu ne meures pas de faim. »
Mais si Fouquier-Tinville est résigné à la mort, il entend défendre « la probité de ses actes » et coniondre ceux qu'il nomme ses vils calom.niateurs. Il emploie ses heures de prison à rédiger des mémoires et des notes qui n'ont pas été tous imprimés. Le premier grief qu'il rencontre devant lui, c'est l'accusation d'avoir provoqué le jugement et la condamnation de plus de doux mille personnes. « Cela est vrai, réplique-t-il, mais en agissant comme je l'ai fait, j'ai rempli mon devoir. Il n'est point de sollicitations qui aient pu m'arrêter; l'exécution des lois émanées de la Convention et des arrêtés de ces Comités de salut public et de sûreté générale, telle a été ma règle de conduite. Comment peut-on me reprocher raisonnablement d'avoir fait exécuter des décrets positifs. N'y étais-je pas obligé par mes fonctions mêmes? J'aurais été criminel de lèsenation si j^avais retardé l'exécution delà loi. Pour-
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quoi donc, misérable Fréron, me poursuis-tu avec tant d^acharnement, moi qui n'ai fait qu'obéir aux ordres des Comités du ^gouvernement, moi qui n'ai qu'accusé, qui n'ai jamais jugé et moins encore à Ion exemple, fait guillotiner sans jugement? »
Mais, continue Fouquier-Tinville, on prétend que j'ai fait appliquer des lois désastreuses, imaginées par Robespierre pour maintenir et perpétuer sa tyrannie. Et depuis quand « un fonctionnaire public a-t-il le droit d'examiner si la loi, de l'exécution de laquelle il est chargé, est l'effet du despotisme et de l'influence de tels ou tels députés? Peut-il, à raison de son opinion particulière, étudier, interpréter ou modifier la loi? Où en serait la chose publique^ si les fonctionnaires s'arrogeaient ce droit? »
Ah ! s'il était prouvé que l'ex-accusateur public a agi par intérêt personnel, par esprit de vengeance, qu'il a obéi à des mobiles cupides et bas, qu'il s'est montré léger dans l'accomplissement de ses fonctions, Fouquier-Tinville n'hésiterait pas à appeler sur lui la sévérité de ses juges. Mais il en est toutautrement. « Je n'ai jamais fait de dépenses, s'écriet-il, j'ai vécu en citoyen modeste, et aujourd'hui je ne possède ni fortune, ni richesse ; je n'ai absolument rien. Cependant, j'ai eu un patrimoine de plus de 30,000 francs; j'ai exercé un état avant la Révolution, où l'on pouvait l'augmenter; en ce moment je n'ai que des dettes, et, pour tout patrimoine, une femme et cinq enfants dont deux jumeaux de vingt et un mois, qui ont besoin de secours. Voilà
de ces vérités qu'il est [impossible à la malveillance de révoquer en doute. »
Fouquier-Tinville insiste, ensuite, sur la correction scrupuleuse avec laquelle il a rempli sa charge d'accusateur public. Il ne soupçonne pas même le caractère odieux du rôle qu'il avait choisi et qui Tobligeait à prononcer ses réquisitoires contre tous les partis vaincus, contre les Girondins, Charlotte Corday, Marie -Antoinette, Danton, Desmoulins, Hébert, Chaumette, Anacharsis Clootz, Custine, le duc d'Orléans, Madame Roland, Bailly, Robespierre lui-même. 'Le 10 thermidor an II, en effet, Fouquier se présentait à la barre de la Convention pour féliciter rassemblée de sa victoire ; quelques heures plus tard, après avoir constaté Tidentité des conjurés mis hors la loi, les deux Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas, il requit leur exécution. La Convention était, à ses yeux, une sorte de tribunal infaillible qui devait toujours être obéi. Il était vis-à-vis d*elle comme un inquisiteur vis-à-vis dn tribunal du Saint-Office.
Ce qui le préoccupe, dans sa défense, dans les notes restées inédites, dans les quatorze lettres qui composent la correspondance avec sa femme, c'est la seule question de savoir s'il a été docile aux ordres de la Convention, s'il les a exécutés à la lettre et avec intelligence, en évitant les erreurs et les méprises. Il met son honneur professionnel à réfuter les allégations de ceux qui prétendent qu'il s'est trompé sur l'identité des personnes vouées à ses réquisitoires. Il établit avec certitude, que la
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veuve Maillé (cette victime qu'on Taccuse d'avoir fait tuer par légèreté et méprise) n'a jamais été condamnée, qu'elle vit « et qu'elle demeure rue Le Peletier, n** 9. ))^Sur ce point il est impossible de le contredire. De même il prouve que c'était bien LoizeroUe père et non Loizerolle fils qui était recherché pour crime de conspiration. « L'identité de sa personne a été reconnue, affirme-t-il, et constatée à l'audience : on s'est aperçu que l'îige, les prénoms et les qualités énoncés dans l'acte d'accusation n'étaient pas les siens, on a inscrit alors son âge, ses prénoms et ses qualités. Il n'y a donc eu aucun dévouement du père Loizerolle pour son fils qui n'a jamais été dénoncé. » En définitive, conclut Fouquier, « j'ai été l'homme du gouvernement, j'ai été l'organe de la loi, et son atrocité n'est pas mon crime. Aux dépens de ma santé, j'ai employé mes soins et mes veilles à remplir la tâche pleine d'amertume et de dangers dont le peuple m'avait chargé par le vœu de ses représentants, et j'ai traîné le char révolutionnaire sous la garantie des lois, sans m'imaginer qu'un jour l'on me ferait un crime capital de leur exécution. »
Fouquier-Tinville fut condamné à la peine de mort. Nous avons vu, par une première lettre à sa femme, qu'il s'attendait à ce dénouement. Il revient sur ce triste sujet dans une autre lettre, — la dernière qu'il ait écrite ; elle ne manque ni de fierté ni d'éloquence :
« De la maison d'arrêt du Plessis, dite l'Égalité^
ce vingt-deux brumaire de Tan III de la République une et indivisible.
« Quoique non interrogé, je dois m'attendre, ma bonne amie, à être bientôt mis en jugement; dans un temps différent, fort de mon innocence, je n'aurais nullement à redouter l'approche de ce jugement; mais dans les circonstances fâcheuses 011 nous nous trouvons , et après les horribles diatribes, les calomnies et les vociférations de tout genre qui sont accumulées sur ma tête depuis ma détention , il est inutile de se livrer à Tiliusion. Toutes ces effroyables vociférations et odieuses qualifications d'exécrable, de conspirateur et de tigre altéré de sang, sans être étayées d'aucuns faits, sont le prélude de mon jugement. C'est une lactique de la part de cette faction liberticide pour me perdre avec plus de certitude....
« Ainsi, je m'attends à être sacrifié à l'opinion publique soulevée et excitée contre moi par toutes sortes de moyens, et non à être jugé : c'est un parti pris, que je calcule depuis longtemps et que je t'ay toujours voulu taire pour t'épargner, le plus tard possible, le coup que cet événement peut te porter. Je mourray donc pour avoir servi mon pays avec trop de zèle et d'activité et m'être conformé au vœu du gouvernement, les mains et le cœur purs.
« Mais, ma bonne amie, que vas-tu devenir, toy et mes pauvres enfants? Vous allez être livrés aux horreurs de la plus affreuse misère ; ce sera au moins la preuve parlante que j'ay servi mon pays avec le
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désintéressement d'un vray républicain; enfin, que deviendrez-vous les uns et les autres? Voilà les sinistres idées qui m'accablent et me tourmentent le jour et la nuit!
« J'étais donc né pour le malheur; quelle affreuse idée! Mourir comme un conspirateur, moi qui n'ay cessé de leur faire la guerre. Voilà donc la récompense de mon zèle patriotique. A travers tous ces événements funestes, il me reste encore un rayon de satisfaction ou plustot de consolation, c'est de sçavoir que tu as la conviction de mon innocence, du moins cette conviction me donne l'espoir que tu ne manqueras pas de répéter à nos enfants que leur père est mort malheureux, mais innocent, qu'il a toujours eu ta confiance et ton estime; je te recommande bien de ne pas t'aban donner au chagrin et de ménager ta santé pour toy et nos pauvres enfants. Oublie les petits différents que nous pouvons avoir eu; ils ont été l'effet de ma vivacité, mon cœur n'y a été pour rien et il n'a jamais cessé de t'être attaché, sois-en bien persuadée, comme je sais que le tien n'a jamais cessé de m'être attaché. Hélas! ma bonne amie, qui aurait jamais dit que j'aurais une pareille fin , moy qui n'ay jamais connu l'intrigue et n'ay jamais été tourmenté de la soif des richesses.
« Il est dur, ma bonne amie, de t'entretenir d'idées aussi sinistres. J'ay beaucoup balancé, mais considérant qu'une fois en jugement, il ne me seroit pas possible de le faire, je me suis déterminé à te transmettre mes derniers sentiments pour toy, et
mes remerciemens de toutes les peines que lu t'es données depuis ma détention : je te réitère à ne point te laisser gagner par le chagrin et je t'engage à ne point rejetter les occasions qui pourroient te procurer un sort plus heureux : les larmes aux yeux et le cœur serré, je te dis adieu pour la dernière fois, à ta tante et à mes pauvres enfants, je vous embrasse mille fois : hélas ! quelle douce satisfaction n'éprouverois-je pas de pouvoir te revoir et te presser dans mes bras? Mais, ma bonne amie, c'en est fait, il n'y faut plus penser 1 Adieu, mille fois adieu, et au peu d'amis qui nous sont restés et surtout à la bonne par excellence, embrasse bien nos enfants et ta tante pour raoy : sers de mère à mes enfants que j'exhorte à la sagesse et à t'écouter; adieu, adieu.
« Ton fidèle amy,