Voir livre II, chap. vi, sect. V
l'auteur de ce Typee dont ils gardaient encore le souvenir. Mais, à tout prendre, ils furent déçus. Un cousin de Melville, Henry Sanford Gansevoort, qui l’entendit à Boston parler des statues romaines, écrivit à son père :
« J'ai été très content. Si pourtant il avait traité un de ces sujets « auxquels son nom est lié, et où il serait plus à l’aise, il aurait g fait mieux : « Les Mers du Sud >, « Oceanica », ou mille sujets « différents auraient été préférables : ne sutor ultra crepidam *. »
Et la même note fut donnée par le Boston Journal :
« La conférence était des plus intéressantes pour ceux qui ont des « goûts artistiques, mais nous croyons que la majeure partie de « l’auditoire eût préféré quelque chose de plus moderne et de plus « personnel?. »
Melville se donna beaucoup de peine, pour de faibles résultats financiers. Le relevé de ses comptes, conservé par Mrs Metcalf, nous montre quels étaient les « larges honoraires » dont parle Smith. Dans l’hiver 1857-58, Melville fit, du 24 novembre au 23 février, treize conférences de Montréal à New-York et de Boston à Cincinnati : il reçut, au total, 645 dollars, dont les frais de voyage prélevés, il lui restait seulement 423 dollars. Il recommença pourtant l’année suivante, allant cette fois jusqu’à Chicago et Milwaukee. Mais, en 1860, il renonça, au bout de trois séances, à cette activité épuisante et stérile 5.
Une solution pour Melville, eût été, sans doute, de confectionner sans trop se soucier d’art, un roman qui eût rappelé ses premiers livres ; à peu de frais, il eût fait les délices d’un public friand d’exotisme. C’était, assurément, l’opinion de sa famille. Ainsi Peter Gansevoort écrivit à son fils :
« Ce serait un régal d’entendre de sa bouche le récit de sa récente
tournée sur les rives de la Méditerranée, et à Constantinople, etc., etc. « Je suis surpris qu’il n'ait pas fait. de ses voyages le sujet « d’une conférence qui, étoffée ultérieurement, ferait un livre non seulement instructif pour les autres, mais très profitable pour lui- « même. Un tel ouvrage ne demanderait pas grand effort à son ima- € gination.
1. G. L. C. Henry $. Gansevoort, 17 décembre 1857, cité par Paltsits, p. 16. 2. Boston Journal, 3 décembre 1857, cité par Weaver, pp. 371-372.
3. M. P. Carnet de Melville intitulé : « Lecture engagements ». Reproduit par Weaver, pp. 369-370 et par Minni, pp. 489-190.
Loir EL etes
« Quand vous le verrez, suggérez-le-lui . »
Mais c’eût été se départir du plan que Melville semblait avoir choisi : sa vie intellectuelle devait rester étrangère à ses soucis pratiques. S'il écrivait, c'était pour dire ce qui lui tenait à cœur, non pour flatter le publie. Au plus il consentait, l’œuvre achevée, à en
tirer parti, s’il le pouvait : ainsi se donna-t-il — sans succès d’ail-
leurs — quelque peine, et sa femme en prit-elle encore bien plus, pour faire éditer les poèmes que, nous le verrons, il venait presque secrètement d'écrire. Mais il n’eût pas accepté d’écrire pour le profit. C’est ailleurs qu’il devait chercher des ressources matérielles.
Une fonction stable pouvait seule, il le sentait, assurer son indépendance. Une troisième fois, et avec plus de ténacité que précédemment, il essaya d’obtenir un poste de consul. Le 15 mars 1861, il écrivit à son oncle Peter :
« On m'a laissé entendre que je pourrais obtenir du nouveau gou- < vernement quelque poste à l'étranger : le consulat de Florence, < par exemple. À bien des égards, uñe telle nomination serait dési- « rable pour moi, bien que les émoluments ne soient pas très consi-
dérables. En tout cas, j'ai l’intention de faire la demande. Et < je vous écris pour enrôler vos bons offices : je sais que vous me « les fournirez de grand cœur ?. »
Le 20 mars, il écrivit encore à son oncle, le mettant au courant de ses démarches, et lui demandant, en termes anxieux, mais confiants, une recommandation immédiate *. Et, quelques jours plus tard, il allait à Washington où il était reçu par Lincoln. Hélas, des couples en tenue de cérémonie défilèrent cérémonieusement pendant une heure et demie devant le Président qui, impassible, serrait des mains. Melville serra, comme les autres, la main d’ « Old Abe », et s’en retourna dans sa ferme : une fois de plus, ses efforts avaient échoué ‘.
Il semble que, cette fois, son courage ait à nouveau faibli. On a gardé quelques lettres de lui, datées de 1861 et 1862 : elles ne mentionnent aucune déception, mais n’indiquent plus aucun projet.
1. G. L. C. Peter Gansevoort à Henry $. Gansevoort, 17 décembre 1857, cité par Paltsits, p. 16.
2, @. L. C. Herman Melville à Peter Gansevoort, 15 mars 4861, cité par
Paltsits, p. 16.
8. Id., 20 mars 1861, cité par Paltsits, p. 17. 4. M.P. H. Melville à El. Melville, non datée, 1861, cité par Weaver, pp. 375-
Apparemment, il dut s’avouer son échec, et, privé de ressort, se résigner quelque temps à végéter. C’est seulement en 1863 que, la confiance revenue, il parut renoncer au compromis trop timide essayé jusque-là. Il jugea l'heure venue de faire un nouveau pas vers ses semblables, vendit Arrowhead, et mena les siens vivre à New-York.
En même temps qu’il avait tenté beaucoup plus énergiquement qu’autrefois, d’assurer la subsistance des siens, Melville se rapprocha de sa famille, de ses amis. Envers sa femme et ses enfants, il avait bien souvent été dur avant 1856. Une fois revenu, il se montra plus aimable et plus doux. Elizabeth Melville, qui, comme une sainte, avait supporté ses incartades, fut émue du changement. Il revint de Terre Sainte, écrivit-elle, « avec une santé bien améliorée ! ». Pendant le voyage en Californie qu’il fit en 1860, il écrivit à ses enfants des lettres où perce une sollicitude émue et sincère ?. En 1862, s'étant rendu à Washington, il rédigea pour sa femme une lettre affectueuse, où il proclamait sa hâte de rentrer au foyer, et qui s’achevait par la tendre formule : « A toi, ma très chère Lizzie ÿ. > Il reprit contact avec les membres de sa famille qu’il avait négligés : nous avons de lui des lettres à Peter Gansevoort, à Catherine Gansevoort, sa fille, à Samuel et Lemuel Shaw Jr, frères d’Elizabeth #. Il éprouva une sympathie certaine, enfin, pour Thomas Melville, son plus jeure frère, qui maintenant était capitaine, et commandait un rapide clipper, le Meteor, sur la route de Californie et de Chine : au point qu’il accepta joyeusement, en 1860, l’invitation de « Tom » à l’accompagner dans un voyage *. Les amis, en même temps, cessèrent d’être oubliés. La
1. M. P. Carnet de Mrs Melville, cité par Weaver, introduction de Up. the St.,-p. xvI.
2. M. P., 2 lettres (1 ou 2 autres apparemment détruites) dans la même enveloppe ; lettres écrites à bord le !8 septembre 1860, parties de San-Francisco le 19 octobre.