‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 102 sur 327 · M. P. H. Melville à EL. Melville, non datée · texte numérisé non relu

M. P. H. Melville à EL. Melville, non datée

4. De 1861 à 1863, 4 lettres de Melville à Peter Gansevoort, G. L. C., citées par Paltsits, pp. 16-18 ; lettre à Cath Gansevoort, G. L. C. citée par Paltsits, p. 19 ; 2 lettres à son beau-frère Samuel Shaw, M. P. ; 1 lettre à son frère Tom, M. P. citée par Weaver, p. 359.

.5. Détails donnés dans une lettre de H. Melville à Ev..Duyckinck, 29 mai 1860, D. C. citée par Minni, pp. 79-91.

correspondance avec les Duyckinck, interrompue près de six ans, reprit en 1858 . Melville se remit à écrire à Toby?, à répondre aux lettres d’inconnus qui lui marquaient admiration ou même curiosité %. Délibérément, il reprenait contact avec le monde. Et pourtant, lorsqu’en 1863 il fut obligé de modifier radicalement son genre de vie, il dut se rendre compte que ses efforts, de ce côté non plus, n’avaient guère été fructueux. Ses rapports familiaux et sociaux étaient maintenant sans heurts. Mais sa femme le comprenait-elle davantage ? Ses enfants étaient-ils soudain devenus la joie de son existence ? L'amitié de jeunesse qu’il avait eue pour Toby était-elle renouée, et trouvait-il, auprès des Duyckinck, la communauté de sentiments et d’idées dont tant de fois il avait eu soif ? Melville demeurait seul : à cet - égard aussi, sa tentative avait échoué.

Cette résolution de faire leur part aux nécessités pratiques et sociales n’impliquait, de la part de Melville, nul renoncement à la vie intérieure : à preuve son refus catégorique d'écrire un récit de voyage indigne de sa plume. Certains sacrifices consentis, il consacrait aux travaux de l’esprit le reste de son temps.

Il lut beaucoup, d’abord. Dans les années précédentes, c’est surtout en lui-même qu’il avait cherché la solution des problèmes qui l’assaillaient. Et ses éternelles méditations n’avaient réussi qu’à le faire souf- frir, sans lui offrir de réponse. Essayant maintenant d’envisager ces mêmes problèmes avec moins de passion, il reprit ce goût éclectique de la lecture que nous l’avions vu ressentir avant 1850. Et, si humbles qu'aient été ses ressources financières, on le vit à nouveau acheter des livres, parfois coûteux, et, aux heures qu’il se réservait, oublier, sans doute avec délices, les contingences présentes à la lecture des esprits les plus divers. Ces livres, qui presque tous portent la date

4. A partir de 1858, nouvelle série de 9 lettres aux frères Duyckinck, allant du 8 novembre 1858 au 43 avril 4867 (?). Remarquer que les premières sont adressées à George Duycxinck qu’autrefois Melville connaissait moins que son frère. En outre, 4 lettres de El. Melviüle à Ev. Duyckinck, écrites en 1860, pendant le voyage de son mari. D. C.

-2. M. P. 6 lettres de Toby, de 1856 à 1863, mentionnant des envois de Melville.

9. M. P. 11 lettres diverses, de 1857 à 1862, dont plusieurs mentionnent des envois de Melville.

de leur acquisition, et dont beaucoup sont chargés de notes au crayon tracées de sa main, finirent par constituer une importante bibliothèque. Elle fut en grande partie dispersée à la mort de Melville, mais Mrs Metcalf et Mr Olson sont parvenus, avec une admirable patience, à en reconstituer une grande partie, aujourd’hui déposée à l'Université Harvard :. Mr Olson rendra certainement compte un jour des lectures de Melville et des influences qu’il a subies. Sans vouloir divulguer des découvertes dont tout le mérite lui revient, nous nous permettrons de signaler quelques-uns des livres lus après le retour de Terre Sainte. Les uns sont des ouvrages littéraires à tendances philosophiques : ainsi les Essais d’Emerson, lus avec attention pour la première fois sans doute, et qui semblent avoir intéressé Melville tout en l’agaçant par moments ?, ainsi l’Allemagne de M" de Staël, lue et annotée avec le plus grand soin. il lut des poètes très divers : Robert Fergusson, Poë, Bryant, Heine, Tennyson. Il lut enfin des anecdotiers littéraires, comme Isaac Disraeli : ensemble de lectures, on le voit, où les idées jouent un grand rôle encore, mais dont l’éclectisme démontre une passion assagie. La funeste tension d’esprit, qui condamnait jadis Melville à s’occuper uniquement des recherches métaphysiques les plus ardues, était atténuée. On sentait en lui désormais ce goût de tout comprendre, d'emprunter à toutes les pensées ce qu’elles peuvent avoir de consolant, qui devait inspirer Clarel.

A cette même vie de l'esprit fut surtout consacré le voyage que Melville fit en 1860, avec son frère Tom — ce devait être la dernière de ses lointaines expéditions. Un journal nous en est resté, mais il tient en six pages *. Nous savons seulement, grâce à lui, que Melville, unique passager du Meteor, quitta Boston le 30 mai 1860, franchit la Ligne le 29 juin, et fut en vue du cap Horn le 8 août. A bord, il s’intéressait au temps, aux détails nautiques, jouait aux échecs avec son frère. Mais le plus souvent, il lisait, et les événements du bord lui fournissaient surtout des sujets de méditation. Le journal cesse le 11 août, sur un passage mélancolique, et pourtant résigné, inspiré par la mort affreuse d’un marin de vingt-cinq ans, venu du grand hunier s’écraser

1. Widener Library, Manuscript room. Mr Olsom réserve ses droits sur ces ouvrages, qui sont seulement en dénôt à l’Université. Les renseignements donnés ici le sont avec son autorisation.

2. Les annotations de Melville en marge des Essais d’Emerson, ont été étudiées par Mr Braswell, Am. Lit., vol. IX, n° 3, novembre 1937.

3. M. P. inédit. Melville avait primitivement l’intention de prendre part au voyage entier du Meteor (cf. lettre à Ev. Duyckinck, note 19). Sur les causes possibles de l’interruption, voir Mumford, pp. 285-286.

sur le pont. On sent que le journal s’arrête parce que Melville perd le goût de noter les incidents : seuls comptent encore pour lui les paysages intérieurs. Il faut le carnet, plus terre à terre, de Mrs Melville, pour nous apprendre que son mari quitta le bord à l’escale de San Francisco, laissa le Meteor continuer vers la Chine, gagna Panama sur un autre navire, franchit l’isthme et se rembarqua pour New-York qu’il atteignait en novembre. Ces longues heures de traversée, extérieurement inactives, furent pour Melville des moments heureux, où il put, sans arrière-pensée, s’adonner aux joies intellectuelles. Nous en avons la preuve dans sa bibliothèque : on y trouve un Schiller, un Homère de Chapman, annotés au crayon pendant les traversées. Et nous avons surtout une lettre à Tom Melville, écrite deux ans plus tard, qui évoque les souvenirs du voyage : plaisamment, Melville rappelle à son frère la lecture de ses vers, qu’il lui infligea certain soir de clair de lune :. Il nous donne l’impression qu’au cours de ce voyage, la mer et le navire n’ont été pour lui que des lieux propices à la rêverie.

Ses rêves, il s'était depuis plus d’un an, mis à les transcrire en vers. En 1859, Elizabeth Melville, non sans en éprouver quelque gêne, écrivait à sa mère :

« Herman s’est mis à faire des vers. Inutile d’en parler à qui que « ce soit, car vous savez comme de tels bruits se répandent à la < ronde ?. »

Il commençait ainsi une carrière nouvelle, qu’il allait suivre pendant toute la fin de sa vie. Apparemment il croyait, en cherchant une expression plus favorable, communiquer enfin avec les âmes proches de la sienne. En tout cas, lorsqu'il s’embarqua sur le Meteor, tout un livre de vers était prêt ; à son frère Allan, à sa femme, il avait laissé des instructions détaillées pour négocier en son absence la publication de l’ouvrage. Elizabeth Melville fit tout ce qu’elle put, alerta les Duyckinck qui s’entremirent. Mais elle n’aboutit pas * quand Melville rentra de son voyage, il dut renoncer à ce nouvel espoir. Il prétend, dans sa lettre à « Tom », avoif ensuite, sans

1. M. P. H. Melville à Tom Melville, 25 mai 1862, cité par Weaver, p. 359. 9. M. P. El. Melville à sa mère, 1859, cité par Weaver, p. 860.

3. Melville avait également chargé son frère Allan de veiller à ses intérêts. Il lui en avait laissé un Memorandum, précisant ses désirs (D. C.). Ce Memorandum et deux lettres de Mrs Melville à Ev. Duyckinck sont reproduits dans

Minni, chap. 1x.

remords, vendu ses manuscrits à un fabricant de valises qui en tapissa l’intérieur de ses bagages. Le ton, mi-plaisant, mi-amer, de la lettre, ne permet guère de croire à cette boutade. Il est probable que Melville tenait à ses premiers poèmes comme à tout ce qu’il avait écrit depuis 1850, et qu’il les garda, comptant faiblement sur un avenir meilleur. Nous pensons que certaines parties de Clarel étaient au nombre de ces morceaux, et aussi certaines pièces, bien plus tard insérées dans la brochure Timoléon:'. Pour l'instant, en tout cas, Melville éprouvait un nouvel échec. Tout exigeait qu’il modifiàt son plan.

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