LA DÉCISION FINALE
Pendant douze ans, il avait été à peu près étranger à la vie de son pays. En 1850, il avait quitté New-York à l’heure où y rentrait en triomphateur Phineas T. Barnum. Sans désespérer de l’avenir, il s'était écarté d’un présent où la laideur l’emportait de toutes parts, où les taudis à bon marché se mettaient à pulluler dans les grandes cités industrielles, où des immigrants illettrés submergeaient une civilisation qui commençait à se former, où la politique devenait le domaine d’une classe d’aventuriers médiocres, qui pillaient cyniquement le trésor public. L’optimisme, certes, était de règle chez la plupart des grands intellectuels, mais il s’appliquait plus à l'avenir qu’au présent.
« On ne peut regarder la liberté de ce pays, jointe à sa jeunesse », écrivait Emerson, « sans éprouver le pressentiment qu'ici existeront < un jour des lois et des institutions proportionnées à la majesté de la « Nation ?. »
Mais Emerson, sagement, se retirait à Concord. Thoreau chantait « les espérances de la Terre », mais allait vivre dans les bois. Un véritable homme d’Etat, comme Brigham Young, jugeait que sa place n’était pas au Congrès, et s’en allait dans l’Utah fonder une nation selon ses rêves. Hawthorne, comme Melville, se réfugiait dans l'Art,
1. Voir L. TT, chap. vr, III. Mr Minni croit que tout Clarel était alors écrit.
Mr Mumford ne croit pas que rien de ces premiers poèmes ait subsisté. Nous nous rallions à une solution intermédiaire.
2. Emerson. The Young American, 1844. Londres, ed. « Everyman ». English Traïts, etc., p. 363, 1908.
et Whitman seul, incompris mais soutenu par son inébranlable optimisme, continuait de vivre dans le présent, gardant malgré tous les démentis l’espoir d’un avenir glorieux et proche. En fait, la scène appartenait à des médiocres, écrivains sans génie comme Bayard Taylor ou Stoddard, politiciens sans envergure, comme Pierce et Buchanan, ou saltimbanques tels que Barnum.
Mais, en douze ans, les choses avaient changé. Le conflit latent du Nord et du Sud, que quelques esprits généreux avaient, en 1850, cru résoudre par le Compromis Californien, avait reparu avec une nouvelle acuité. Des maquignonnages sordides avaient suivi le compromis, et chacun peu à peu sentit qu'une solution franche s’imposait. Alors. les -héroïsmes latents de la nation, dont bien des esprits croyaient le réveil encore lointain, se montrèrent. Au Nord, le livre de Mrs Beecher Stowe, paru en 1852, souleva dans tout un peuple une passion qui n'avait plus rien d’intéressé, et des fanatiques apparurent, tels. que ce John Brown qui, en 1858, donna bravement sa vie pour ses. idées. Au Sud, des hommes comme Jefferson Davis et Robert E. Lee montrèrent qu’on pouvait être esclavagiste et lutter pour des principes supérieurs aux intérêts mesquins. Les éléments généreux du peuple américain semblèrent l’emporter partout quand, en 1860, Lincoln fut élu Président, et que, comme un seul homme, les officiers. et fonctionnaires du Sud donnèrent leur démission. La guerre commença, et, de part et d’autre, des trésors d’héroïsme furent dépensés. Au Nord, la pure et humaine figure de Lincoln incarnait la Justice | t la Loi. Les volontaires affluèrent. Et après les premières défaites, rant surgit, qui par sa bravoure et son habileté, souleva d’un coup nation d’enthousiasme. Au Sud, le Président Jefferson Davis, les. néraux Robert E. Lee et « Stonewall » Jackson accomplirent des
ru diges. Les populations civiles, privées de ressources, travaillèrent. à e@ abnégation pour sauver l'indépendance de leurs provinces. Il sè bla que l’égoïsme eût disparu. Un Whitman put croire que, malgrè l'atron. d’une guerre fratricide dont il souffrait plus que quicont, te, la nob,. «se de l’âme américaine, inlassablement proclamée par sk ‘vers, avait deânitivement pris le dessus, et que, la paix conclue, ses gra \ds rêves de fraternité allaient, du coup, se trouver réalisés.
Le
Melville — un coup d’œil aux Battle Peaces le prouve — sentit revenir en lui des sentiments de solidarité longtemps oubliés. A nou-
veau, il perçut les liens qui l’attachaient à sa nation, et, sans renoncer à sa vie intérieure, il retourna parmi ses concitoyens. Installé à New- York, il pensait sans doute que, citoyen pareil aux autres, il pourrait assurer dignement la vie des siens, et achever de renouer avec ses semblables des relations à demi rétablies déjà. Ecrivain, il allait reprendre sur une opinion devenue plus humaine une influence que, précédemment, il avait méprisée. Penseur, il méditerait à sa guise dans une atmosphère moins hostile.
En mars 1863, il acquit de son frère Allan, homme d’affaires prospère et mondain, une maison confortable située 104 East 26th Street, dans ce qui était alors les lisières de la ville, bien que maintenant les gratte-ciel du « Mid-Town » s'étendent bien au delà de cette rue demeurée paisible et provinciale’. La maison coûtait plus de 7.000 dollars. En paiement, il donna sa ferme d’Arrowhead, dont Allan Melville fit sa résidence d’été, et hypothéqua l’héritage à venir de sa belle-mère. Arrowhead vendu, il passa encore l’été à Pittsfield, dans une maison qu’il avait louée au centre de la petite ville. Puis, avec sa femme et ses quatre enfants, il alla s’installer dans sa nouvelle demeure en octobre ?.
Ses projets furent tristement contrariés, d’abord, par un stupide accident. Le récit nous en est donné par J. E. A. Smith :
« Quelques jours après son départ d’Arrowhead, il eut l’occasion <« d’aller chercher quelques objets domestiques laissés derrière lui, et, avec un ami, fréta une charrette grossière pour aller les prendre.
« Il conduisait à une allure modérée, sur une route parfaitement « lisse et unie, quand un écart soudain du cheval jeta les occupants « à bas dé la charrette : sans doute à cause d’un siège mal assujetti. Mr Melville tomba sur le dos, dans un creux de la route gelée, et
fut très grièvement blessé *. »
Il fut transporté dans une ferme voisine, et souffrit énormément pendant des semaines. Smith dit que cet accident l’affecta étrangement, et que, lui qui jusqu'alors avait aimé jusqu’à la témérité les escalades, les ascensions, les courses à cheval et en voiture, devint un homme timide, au système nerveux profondément ébranlé. Peutêtre la souffrance aigrit-elle son humeur, et fut-elle pour quelque chosé dans l’échec final de ses projets. Il est certain, en tout cas, qu’elle