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« En 1865, le receveur Smyth, du bureau des douanes de cette ville, vieil ami et compagnon de voyage de Mr Melville, lui donna un poste, non d’employé, ce qui eût été pour lui un ennui intolérable, mais d’inspecteur ou estimateur, qui lui rendit un contact agréable avec son ancienne existence de marin ; son expérience de ce genre de vie le rendait tout à fait compétent pour cet emploi. Il fut absorbé par les devoirs de sa charge, et en eut l’esprit rempli : ceci dut contribuer en partie à l’écarter de la littérature et du monde, en satisfaisant à ce besoin d'activité qui sans doute, avec le temps, lui aurait fait renouer ses anciennes relations avec l’une comme avec l’autre. Le caractère particulier de ses fonctions lui fournit des occasions abondantes d’observer la nature humaine ; et la diversité superbe des paysages et des sites qu’on trouve dans la ville de New-York, le port et leurs environs, lui laissa peu de regret, même de ce qu’il avait abandonné dans les Berkshires *. »
La réalité fut infiniment plus terne. Mrs Metcalf a conservé la
modeste plaque de métal que dut arborer Melville pendant ses heures de travail : c’est le signe matériel de l’humilité de ses fonctions. Elle est attestée encore par les souvenirs de Richard H. Stoddard. Celui-ci, qui, depuis 1853, occupait dans la douane des fonctions admi-
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nistratives, raconte ainsi l'entrée de Melville dans son bureau : J. L. Benedict, son chef et ami, lui envoya un matin de novembre un nouvel agent, qu’une note brève présentait en ces termes
« Il a l'air d’un brave homme, Dick, et dit qu’il vous connaît, bien « que peut-être ce ne soit pas vrai; mais, en tout cas, soyez gentil « pour lui, si ce temps infernal vous permet de l’être pour qui que € ce soit !. »
Stoddard s’inclina devant le porteur du billet
« Je reconnus un écrivain fameux »,
Melville fut mis en faction au bord de l’Hudson, dans le bas de la ville, pour vérifier les cargaisons des navires qui venaient là s’amarrer. Par une coïncidence où il dut voir un symbole de sa déchéance, son poste était au bout d’une rue qui se nommait Gansevoort Street. Il n’est pas douteux que son humiliation, bien qu’inavouée, fut amère. Pendant vingt ans, il demeura là tous les jours, en toute saison, vaquant à ses humbles et monotones fonctions sans s’attirer, apparemment, le blâme ou l’éloge de ses chefs. À deux reprises, il faillit être déplacé, et envoyé dans un poste plus éloigné. Stoddard et Benedict intervinrent, et il resta. Stoddard conclut
« Et s’il n’était pas mort voici une douzaine d’années, il serait « probablement toujours là-bas, au bas de Gansevoort Street. »
Occupé tout le jour, Melville, à la rigueur, aurait pu, sa tâche quotidienne achevée, essayer de renouer les contacts avec le monde que si longtemps, il avait négligés, et que, depuis son retour de Terre Sainte, il avait essayé de retrouver. Il s’y refusa désormais, d’une manière presque jalouse. Sa dernière lettre à Evert Duyckinck est du 13 avril 1867. Duyckinck devait vivre douze années encore : il ne semble pas que Melville ait gardé de relations avec lui. Des éditeurs, il ne s’occupa plus que deux fois par an, pour percevoir les quelques droits que continuaient de lui valoir ses anciens ouvrages’. Mais jamais plus il n’entreprit de travailler pour un libraire. On chercha, parfois, à le faire sortir de sa retraite : ainsi quand, en 1883, fut
1. Stoddard (R. H.). Recollection, personal and literary, New-York, 1903, 333 pages, in-80.
2. M. P., IV, Fo 3. Enveloppe bourrée de liasses « AI publishing documents for Melville’s works ».
fondé The Authors Club, on sollicita son adhésion ‘. Il la refusa courtoisement. Il arriva que des admirateurs, ayant lu ses premiers livres, et ignorant les circonstances actuelles de sa vie, essayassent d’entrer en relations avec lui : il éconduisit les « chasseurs de célébrités » qui vinrent frapper à sa porte. Ainsi le Dr Titus M. Coan, bien qu’il se soit vanté d’avoir fréquemment vu Melville, semble en réalité n'avoir été reçu qu’une fois, non sans méfiance, et, qui plus est, avant le retour de Melville à New-York ?. Robert Buchanan vint à New-York peu après 1880, et chercha vainement à se faire indiquer la retraite de Melville *. Ce fut seulement tout à la fin de sa vie que celui-ci s’humanisa au point de répondre favorablement à certaines lettres d'étrangers.
En fait, deux raisons concouraient à dicter à Melville cet isolement farouche. L’une est d’ordre historique. Dans le New-York où il vivait, celui de la « Reconstruction », il ne pouvait que se sentir étranger. La guerre civile avait creusé un abîme entre les générations. Melville, qui n’avait guère aimé la sienne, mais pourtant avait aperçu ici et là des esprits voisins du sien et des raisons d’espérer un avenir heureux, se trouvait plongé dans un monde sordide, qui marquait une indéniable régression. C’est l’époque où New-York et Chicago, les grands centres financiers, commençaient à régir le pays. Il était entendu que « les affaires » étaient la seule activité digne de respect. La culture provinciale, encore si riche dans l’âge précédent, avait reçu le coup mortel, et la présence d’écrivains dans la société moderne semblait un phénomène inutile. Ceux de l’ancienne génération n’avaient qu’à disparaître: c’est ce que fit Hawthorne, qui mourut à temps. Whitman put assister à l’écroulement de ses rêves, et l’optimisme persistant d’Emerson ne fut plus qu’un sourire figé. Les nouveaux venus furent des ina-
4. Stedman (A.). « Marquesan Melville. New-York ‘Tribune, 11 octobre
2. Coan (Titus Munson). Herman Melville, World, 19 déc. 1891.
Le récit de l’authentique visite de Coan à Melville (1859) est reproduite dans Weaver, p. 351. Dans son article, Coan déclare : « Je lui fis des visites répétées. » Mais par la suite, Goan devait avouer à M. Weaver, qui nous l’a répété, qu’il n’avait vu Melville qu’une fois.
3. Buchanan (Robert), poète et auteur dramatique anglais (1841-1901). En 4885, il publia dans « The Academy » un poème cité par Weaver, pp. 349-350, consacré à Melville. Une”note précise les efforts faits par lui pour découvrir Melville. Poème et note déjà cités par Stedman, New-York Tribune, 11 octobre 1891. L’un et l’autre avaient été communiqués à Melville, qui se déclara
satisfait, par son ami Billson.
daptés. Henry James dut se tourner vers l’Europe, Mark Twain vers l'Ouest encore romantique, Bierce se réfugia dans la raillerie féroce, et William James, avec une résignation plus apparente que vraie, æssaya de faire au matérialisme sa part, en sauvant ce qu’on pouvait des droits de l’esprit . Melville, dans cette Amérique si hostile à tout ce qu’il aimait, devait sembler une espèce de revenant : il le comprit sans doute, et se fit oublier. C’est pourquoi William Clark Russell, apprenant en 1888 qu’il vivait toujours, fut stupéfait au point de lui “écrire :
« Vos délicieux ouvrages reportent l’imagination à une période si « lointaine que, si fréquemment que vous ayez occupé ma pensée, je « n’ai jamais pu me mettre en tête que vous fussiez encore au nombre « des vivants ?. »
L'autre raison est personnelle à Melville. Sa vie spirituelle, qu’il tenait pour le but véritable de son existence, ne devait être à aucun prix sacrifiée à des considération étrangères. Puisque les nécessités matérielles exigeaient qu’il passât ses plus belles heures à des besognes absurdes, il entendait consacrer intégralement les autres à son esprit. Il accepta de rester en relations cordiales avec divers membres de sa famille, pour lesquels il avait un faible, comme son frère Tom et sa cousine Catherine Gansevoort Lansing, fille de l’oncle Peter : il écrivit à la seconde et à son mari plusieurs fois par an, et manifestement avec plaisir, il alla même parfois, en 1868, passer quelques jours chez. eux, à Albany *. Il dina volontiers chez Tom Melville, capitaine retiré qui dirigeait maintenant le Foyer du Marin de Staters Island ‘. Il garda la notion du devoir familial, et écrivit à sa mère, à son oncle Peter, à sa tante Susan, des lettres de fils ou de neveu attentif et respectueux ; de temps à autre, il les invita ou leur rendit visite. Mais ce fut tout ; il ignora les autres, et ceux mêmes qu’on vient de nommer ne devaient pas empiéter sur le temps sacré de son travail. Un exemple caractéristique de cette horreur des empiétements est donné par une
1. Sur l'isolement des écrivains après 1866, voir Mumford ; The Golden Day, New-York, 1926, ch. 1v. *
2. Russel (William Clark), marin puis romancier maritime anglais (1844- 1911). Lettre à Melville du 21 juillet 1886, M. P.
3. G. L. C. Journal intime inédit de Catherine Gansevoort Lansing, cité par Paltsits, p.19. À la date du 15 août 1868, Cath. Sansevoort Lansing note : « Herman est si intéressant en conversation ».
k. G. L. C. Lettre de Melville à Peter Gansevoort, 26 décembre 1871, citée par Paltsits, pp. 25-26.
double lettre d’Elizabeth Melville à Catherine Gansevoort, écrite le 2 février 1876. La première feuille porte simplement :