‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 112 sur 327 · LA MORT DE MELVILLE · texte numérisé non relu

LA MORT DE MELVILLE

Dans les toutes dernières années de sa vie, Melville avait — après trente-cinq années d’incertitudes — achevé de reconquérir la paix de l’âme. Mais les souffrances physiques, acceptées maintenant avec résignation, demeuraient. Sa dernière année de service à la douane lui avait. paru lourde, et, à plusieurs reprises, épuisé, il avait voulu partir sans attendre la date fixée. Quand il se fut retiré, sa santé resta chancelante et, de plus en plus, sa femme dut jouer le rôle ingrat de garde-malade. Les maux d’yeux qui le tourmentaient depuis si longtemps duraient encore en 1888 (une lettre à Billson en fait foi) *. A partir de 1890, il se traina plutôt qu’il ne vécut : le rhumatisme articulaire avait définitivement usé son organisme. Elizabeth Melville, toujours dévouée, le soignait, s’inquiétait un peu, mais se laissait rassurer par le médecin ; il y avait si longtemps que son mari était malade ! Le 8 janvier 1891, elle écrivit à Catherine Gansevoort

« Il y a quelques jours que je compte vous écrire, car je ne veux « pas que vous appreniez par une autre voie, ou avec exagération, < qu'Herman est assez malade depuis une semaine : à ce moment-là, « il a eu un étourdissement, compliqué de lumbago, pendant la nuit, « et le docteur a craint des complications sérieuses ; mais maintenant « je suis heureuse de vous dire que la force qui semblait l’avoir « quitté, est revenue graduellement, et augmente chaque jour ; il n’est « pas sorti, même pas descendu, mais le docteur a dit qu’il ne sem- « blait pas y avoir de raison qui l’empêche de se remettre entière- « ment, et de se trouver aussi bien qu'auparavant. Il n’a pas été

« bien de tout l'hiver, et a eu une vilaine toux — mais c’est presque « passé — et il a apprécié ce froid sec, sortant chaque jour par de

« longues promenades. La veille du jour où il est tombé malade, il « a fait trois quarts de mille à pied par un froid piquant : je crois « que c'était trop pour lui. J’ai été très absorbée par la maladie « d’Herman, qui réclame beaucoup de soins. Affectueusement,

« Votre cousine,

LIZZ1E ?. »

1. M. P. Herman Melville à James Billson, 31 décembre 1888. G. L. C. cité par Paltsits, p. 64.

à LA RÉSIGNATION 219

Melville se releva, pourtant. Eté de la Saint-Martin, qui lui permit d’achever son Billy Budd : la revision en fut terminée le 19 avril ?. Le 28 mai, Elizabeth Melville écrivit que son mari était « relativement bien, mais pas fort » ?. Elle ne s’inquiétait plus, faisait même des projets. C'était la fin cependant. Il mourut le 28 septembre, d’une faiblesse cardiaque *.

Melville était comme le survivant d’un autre âge. Ses deux fils étaient morts. Morts, les amis qu’il avait connus dans tous les coins du monde, depuis Harry Bolton, noyé un demi-siècle plus tôt, et Long Ghost, qui avait achevé sa carrière au Chili, jusqu’à Hawthorne et aux frères Duyckinck, disparus maintenant depuis longtemps. Morts, tous les personnages familiaux qui avaient joué un rôle dans sa vie : l’oncle Thomas Melville en 1844, Lemuel Shaw en 1861, la vieille Mrs Maria Melville en 1871, Peter Gansevoort en 1876. Morts les frères et les sœurs, Gansevoort le jeune diplomate, Helen Maria, Allan, Frances, Augusta la sœur préférée, Tom, le capitaine au long cours. Morts les hommes illustres de sa génération : Thoreau, Emerson, Longfellow. Quatre ou cinq lignes, insérées dans un journal par les soins de la famille apprirent seules au public new-yorkais qu'Herman Melville était mort à son tour “. Il n’avait que soixante-douze ans, et pourtant nul, ou presque, ne songeait qu’il pût avoir survécu jusquelà. Sa femme, ses deux filles, la dernière de ses sœurs, Mrs Griggs, la cousine Catherine Gansevoort, venue exprès d’Albany, quelques rares amis et deux hommes de lettres insignifiants, Arthur Stedman et Titus Coan, accompagnèrent seuls son cercueil au cimetière de Woodlawn . Dans les semaines qui suivirent, les journalistes comprirent leur erreur, et une bonne douzaine d’articles furent consacrés à sa mémoire. Mais l’actualité véritable était la mort de Lowell. Il était né la même année que Melville, et il mourait en même temps que lui. Lui aussi, il survivait à son temps. Mais il avait été directeur de revues, homme politique, ambassadeur. On se hâta de publier les moindres manuscrits recueillis sur sa table. Melville retomba dans l’oubli. Ce Billy Budd qui était un peu son testament devait, près de trente ans, attendre son premier lecteur.

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