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Ii reste deux portraits de ce père disparu : l’un grave, empreint de noblesse et de bonté — celui où la mère de Pierre retrouve le mieux le mari qu’elle a connu ; l’autre, représentant le père de Pierre jeune, enjoué, insouciant et énigmatique — c’est celui que Pierre a toujours préféré. Or, brusquement, Pierre découvre que son père n’a pas toujours été l’homme grave et pieux qu’il se rappelle. Sa jeunesse n’a pas eu le sérieux de son âge mûr, et il a eu, d’une jeune Française, une fille qui est la demi-sœur de Pierre, et qu’il n’a pu reconnaître. Cette jeune fille, Isabel, révèle soudain le secret de sa naïssance. Et Pierre se rappelle alors une circonstance, ignorée de tous les autres, mais qu’il connaît :
« Son père était mort dans un accès de fièvre, et comme il n’est pas rare dans ces sortes de maladies, par moment son esprit faiblissait 1. »
On parvemait à écarter la mère de Pierre du chevet du malade, mais on ne prêtait pas attention à l’enfant : il a, lui, entendu son père délirer, et dire, d’une faible voix : « Ma fille ! »
On a longtemps débattu pour savoir dans quelle mesure le père de Pierre Glendinning représente celui d’Herman Melville. Il semble que, sur bien des points, le portrait soit extrêmement fidèle. Il n’y a aucune raison d’en douter : Melville vénérait son père comme Pierre le sien. Pierre et Melville sont devenus orphelins au même âge. La réputation de «< gentleman et de- chrétien » laissée par les deux hommes était identique. Les deux portraits décrits dans le roman ressemblent beaucoup aux deux images d’Allan Melville qui nous ont été gardées. Mais jusqu’à ces derniers temps on pouvait soutenir que la ressemblance s’arrêtait là.
Un examen plus attentif des « Metcalf Papers > permet de découvrir une coïncidence vraiment troublante. Le père de Pierre était mort délirant. Celui de Melville est mort fou. Voici ce que dit une lettre de son frère, Thomas Melville Jr, adressée le 15 janvier 1832 à un ami, Lemuel Shaw :
« Mercredi dernier, j’ai reçu une lettre de M. P. Gansevoort me priant de me rendre à Albany immédiatement, disant que mon
« frère était indisposé depuis quelque temps, et, depuis deux jours, < donnait des inquiétudes. J'étais à Albany six heures plus tard. Je Vaï trouvé très mal — par suite de causes très diverses, en proie à
une grande excitation mentale — par moments furieux, et même
« dément. Bref, cher Monsieur, l’espoir de sa guérison n’est plus per- « mis, de l’avis des médecins qui le soignent, et d’ailleurs — que « c’est dur à dire pour un frère — mon devoir est de ne pas l’espé- « rer, car, dans la mesure où l’homme peut prévoir, il resterait « dément. »
Le 29 janvier, une autre lettre de Thomas Melville à Lemuel Shaw lui apprend le décès. Or, si Pierre finit par sombrer dans la folie, Herman Melville eut par moments la terreur d’en arriver là, et connut une longue période de dépression ; le même mal se retrouve dans la génération suivante. Au contraire, les ascendants connus d’Allan Melville semblent tous avoir été parfaitement sains : c’est donc lui qui est à l’origine du mal. Les symptômes de la maladie nous sont connus de façon trop fragmentaire pour qu’on puisse avec certitude en préciser la nature ‘. Mais cette coïncidence, venant après tant d’autres, oblige le chercheur à se demander si le parallèle ne doit pas être poussé plus avant, et, dans le passé d’Allan Melville comme dans celui du père de Pierre, à pressentir un mystère.
Allan Melville eut-il réellement une fille illégitime ? Un point est troublant. La demi-sœur de Pierre était née d’une mère française. Or nous avons dit qu’Allan Melville avait, à maintes reprises, fait des séjours en France. La ressemblance des deux cas est évidente. Allan Melville, en France, s'est-il, comme ïl le dit, occupé seulement d’affaires et de généalogie ? On est en droit d’en douter quand on lit une lettre bizarre que, pendant son dernier voyage, il écrivit à sa jeune femme
« Paris est un lieu dangereux pour tous, car ici le vice à tête de « Gorgone se cache sous le masque de la beauté, et les fleurs fac- « tices de l’amour sur le sentier de l’ingénuité... Croyez-moi, Maria,
2. Au sujet de cette maladie du père de Melville, voici ce que le Dr. H. A. Murray Jr, le savant psychiâtre de Cambridge, qui a longuement étudié le cas, nous a écrit le 21 juin 1938, confirmant des entretiens précédents : « Le père de. Melville mourut d’une fièvre qui dura, au plus, deux ou trois semaines. On ne meurt pas comme cela d’insanité, et il serait bien extraordinaire qu'il se soit trouvé contracter une maladie infectieuse au moment même où son esprit commençait à se déranger. Il est beaucoup plus probable que, comme il arrive souvent, son dérangement mental a été le résultat de l’infection aiguë. Comme aucun des symptômes manifestés par lui n’est mentionné, et que de nombreuses infections s’accompagnent d’excitation mentale, il n’est pas possible de diagnostiquer son état. Je n’ai trouvé aucun signe de folie parmi ses ancêtres, mais dans une branche de ses descendants il y a eu plusieurs cas. Melville lui-même semble avoir atteint les frontières de la folie, sans avoir jamais été fou au sens technique du mot. »
vous avez un époux qui vous estime à votre juste valeur, admire vos vertus, et plus que jamais, est épris de la chaste tendresse de « votre cœur, du calme bon sens de votre esprit, et des indicibles « grâces de votre personne. Croyez-moi, tendre amie, s’il plaît au « ciel généreux de me rendre une fois de plus à vos chastes embras- « sements, j’emporterai avec moi sur l'Océan la conscience d’une fidé- « lité sans tache. Votre Melville n’a jamais violé, même en imagi- < nation, ses vœux de mariage !. »
Une telle insistance à se justifier, quand on ne vous demande rien, peut sembler suspecte. Il est extrêmement probable qu’Allan Melville, plus qu’il ne l’avoue, a profité des charmes de la France.
Il ne s'ensuit évidemment pas qu’il ait eu une fille. Sur ce point, on est franchement réduit aux hypothèses, et nous les accueillerons avec les plus extrêmes réserves. Le Dr Murray a cru longtemps suivre une piste intéressante en songeant que Melville descendait à Paris chez son frère Thomas, qui vivait alors en France, marié à une Française, Marie des Douleurs. Il supposait que les relations J’Allan Melville et de sa belle-sœur n’avaient pas été strictement fraternelles. Marie des Douleurs eut de nombreux enfants. L’un d’eux n'aurait-il pas eu pour père Allan Melville ? Après avoir longtemps travaillé sur cette hvpothèse, le Dr Murray y renonce. Mais un autre bruit continue à circuler, bruit que M. Weaver, qui nous en a fait part, juge, quant à lui, inès vraisemblable. Quelque temps après la mort d’Allan Melville, une femme et sa fille se seraient présentées à la famille, et auraient exigé une somme assez ronde avant de se résoudre à disparaitre. On 2 peut, au fond, rien affirmer. Un fait seulement reste acquis : de bons esprits, après étude minutieuse du problème, jugent impossible que Melville, peignant par ailleurs le père de Pierre en tous points semblable au sien, ait de toutes pièces inventé cette histoire s’il n’avait eu au moins de pénibles présomptions.
On peut donc tenir pour assuré qu’Allan Melville, homme d’affaires plus verbeux que compétent, sage qui mourut dans un accès de démence, chrétien trouvant avec le Ciel divers accommodements, a cruellement décu son fils. A cette déception peut sans doute s’attribuer l'horreur de l'hypocrisie qu'Herman Melville a gardée toute sa vie.