G. L. C. 29 juillet 1818, à sa femme
IT Marta GANSEVOORT MELVILLE.
La mère d'Herman Melville se nommait Maria Gansevoort. De neuf ans plus jeune que son mari, elle était née, en 1791, dans un village de la haute vallée de l’Hudson, qui portait, et porte encore le nom de Gansevoort. À ce détail, on jugera si, elle aussi, avait lieu d’être fière de ses ancêtres. Elle ne prit pas, comme son mari, la peine de faire de lointaines recherches. Mais, dès. son enfance, elle suf que sa famille était des plus anciennes de la vieille colonie hollandaise. Ses . lointains ancêtres s'étaient, paraît-il, fait à Groningue en Hollande, un nom dans la brasserie. Dès 1660, un Gansevoort aventureux était venu brasser sa bière en Amérique : sa lignée, alliée aux Schuyler, aux Van Rensselaer, aux Van Schaiek et autres grandes familles de « patroons » des bords de l’Hudson et de négociants d’Albany, avait acquis dans la région une réputation des plus enviées. La mère de Maria Gansevoort, Catherine Van Schaick, était issue d’un milieu analogue : on voit au Musée de l’« Albany Institute » le portrait d’une dame Van Schaick :de 1720, personne revêche et consciente de sa dignité ; on admire la robe de mariée, blanche à petites fleurs rouges et à festons, dune demoiselle. Van Sehaick du milieu -du. xvin® siècle ; le bureau massif et compliqué du père de Maria Gansevoort, les assiettes de Delft et la grande horloge d’acajou de sa. mère : tous ces souvenirs évoquent un milieu cossu, et bourgeois au sens où on l’entendait en Hollande. Même si nul grand homme n'avait illustré son nom, Maria Gansevoort aurait eu des motifs de fierté.
Mais elle avait encore le privilège d’être la fille d’un héros. Peter Gansevoort, son père, né en 1749, avait, dès la première heure de la révolution, pris le parti des patriotes. Il conquit dans les milices le grade de major, puis celui de colonel, .et,.en 1778, défendit victorieusement le Fort Stanwix, sis: dans la haute vallée de-la:rivière Mohawk, contre une des colonnes d’invasion de Burgoyne. Il reçut pour cet exploit les félicitations du congrès. La paix revenue, il alla vivre dans le beau manoir de Gansevoort, qu’il s’était fait bâtir. Les honpeurs civils succédèrent aux lauriers militaires. Il fut nommé shérif, puis régent de l’Université de New-York. Enfin, trois ans avant sa mort, il fut élevé, à titre honoraire, au grade de général de brigade,
et fit faire par l’illustre Stuart son portrait en grand uniforme. Il mourut en 1812, et la famille rentra à Albany.
La mémoire de Peter Gansevoort fut pour les siens un constant sujet d’orgueil. On cultiva sa mémoire en exposant ses reliques dans tous les coins, en provoquant des commémorations, en prodiguant aux descendants les prénoms de Gansevoort, de Peter et de Stanwix. On se sentit fier d’être Gansevoort. Les liens familiaux se resserrèrent. Chaque Gansevoort sentit qu’il avait droit à la considération et à l’appui de tout le clan, et ressentit vivement la moindre négligence.
Maria Gansevoort, qui était la dernière née, fut celle qui éprouva au plus haut point le sentiment de la famille. Elle faisait profession de vénérer sa mère, et d’aimer tendrement son frère Peter, qu’elle tenait pour le chef de la famille. Quant à elle, elle entendait qu’on lui témoignât tous les égards dus à une Gansevoort. Elle craignait que son mariage ne fût tenu pour une mésalliance, et elle tenait, dans ses lettres, à rehausser « Mr Melville >» ou « Mr M. » auprès des siens. Elle assure à son frère Peter — qui semblait en douter :
< Mr Melville est à son aise — dans tous les sens du mot!. »
Et elle fut terriblement choquée, en 1829, en constatant qu’une de ses belles-sœurs n’avait pas pour elle la considération due à un membre de la famille. Elle avait écrit à son frère Herman Gansevoort en suggérant que le petit Herman Melville, alors âgé de dix ans, allât passer les vacances Chez lui; poussé par sa femme, le frère avait décliné l’offre. Elle se plaignit, indignée, à son autre frère Peter :
« Si mon mari devait jamais refuser d'accueillir un de mes parents « quand je désire qu’il passe un mois dans la famille, le respect que « j'ai pour lui se changerait en un sentiment plus éloigné de « l’amour ?. »
‘Elle attendra comme une chose naturelle, une fois l’adversité survenue, l’appui total des Gansevoort, sans se douter qu’elle exposera son orgueil à des blessures assez pénibles.
Tout comme son mari tenait à rester sans cesse un « gentleman », Maria Gansevoort se devait d’être une « lady ». Admirant son con-
24 octobre 1824, à son frère Peter.