Les Derniers Sauvages, p
« nudité, se détachant sur le fond sombre, firent sur moi un effet que « je ne suis pas prêt d’oublier 1,»
N’était-il pas naturel que le public, pour qui cependant de pareils tableaux n'étaient pas inconnus, car il avait pu lire bien des récits déjà, ait cependant, pour la première fois, goûté un charme étrange ? Melville s'était, dès son coup d'essai, rangé parmi les très grands peintres.
Typee est, ensuite, un très passionnant roman d’aventures. Combien plus captivant que le récit d’un amiral ou d’un missionnaire, décrivant des contrées paisiblement observées, est celui d’un homme qui raconte — peu importe son absolue véracité — les folles péripéties dont il fut le héros. La randonnée à travers les montagnes fut sans doute, dans la réalité, plus modeste que dans le roman. Il n’importe : nous demeurons haletants devant les risques toujours renaissants dont nous sommes les témoins. Au moment du saut dans le vide que fait < Tommo » à bout de ressources, nous frissonnons et nous fermons les yeux comme il le fait lui-même. Et les occasions de frémir se retrouvent souvent. Les craintes qu’éprouvent les deux amis, une fois dans la vallée, devant les mystérieux préparatifs d’un festin dont ils se croient appelés à faire les frais, évoquent la fameuse lettre de Paul- Louis Courier sur son aventure en Calabre. Jusqu’à la fin, nous devons ainsi rester en suspens. Même quand Tommo, saisissant l’unique moment d’inattention de ses gardiens, a foncé vers la baleinière et s’enfuit- à toutes rames, nous ne sommes pas encore rassurés : la poursuite éperdue de Mow-Mow, le grimaçant nageur au tomahawk, et de ses sauvages compagnons qui veulent couper la retraite à l’embarcation nous laissent épouvantés ; ce dernier péril vaincu, Tommo tombe évanoui, et le livre est fini.
La charmante aventure amoureuse qui corse le récit augmente encore son intérêt romanesque. L’imprécision même des rapports de Tommo et de Fayaway fait son charme : on a le sentiment que le lien qui les unit est si frêle, leur bonheur si fugitif, que leur histoire n’a rien de la banale passade du matelot et de la jeune indigène. On pense plutôt à deux êtres qu’un destin ironique réunit un instant,