‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 121 sur 327 · Stevenson. Zn the South Seas · texte numérisé non relu

Stevenson. Zn the South Seas

Delmas (R. P.). Histoire de la Mission aux Iles Marquises. O’Brien (F.). White Shadows in the South Seas.

qui sont tout près de s’aimer, et dont l’idylle se dénoue avant que les regrets soient trop vifs. Mais chacun d’eux peut se dire avec mélancolie qu’il vient de passer près du bonheur, et c’est assez pour que le lecteur en soit ému.

Typee, enfin, est un roman dont les caractères, bien qu'esquissés plutôt que peints, ont leur vie propre. L'auteur lui-même se montre avec franchise, éternel impatient que.rien ne peut satisfaire, et qui, avec les dons artistiques les plus riches, ne sait pas savourer l’instant qui passe. En contraste avec lui, Toby, plein d’ardeur et d'illusions, et à qui tout réussit, sans que jamais il soit surpris, est aussi une figure vivante. Quant aux indigènes, l’auteur a pu leur donner l’âme complexe, et les traits de caractère accusés, dont la nature ne les a pas pourvus. Il a précisé, cependant, les traits individuels qui séparent chacun d’eux : le vieux Mareyho a ses idées absurdes «et charmantes d’innocent, Kory-Kory sa bonté touchante, Marnoo déjà demi-civilisé a des calculs qu’ignorent les autres, et Mehevi, parce qu’il est le roi, est grave, calme, et s’efforce de penser en sage politique. Maïs la figure qui nous frappe le plus est celle de Fayaway. Elle n’a presque pas d’âme, pourtant ; pour nous, elle est surtout la svelte jeune fille qui se tient debout dans la pirogue et offre ingénument à la brise les voiles de tappa dont elle s’est dépouillée. Cependant nous sentons qu’elle peut souffrir un peu, et les sanglots qui l’oppressent au départ de son Tommo sont pour nous une révélation. Comme, dès lors, elle est plus attendrissante que l’Oberea de Wallis et de Cook ! Déjà en elle, nous pressentons Rarahu.

Typee est encore un plaidoyer ; et à ce titre il a séduit des générations de lecteurs, parce qu’il renferme une idée à laquelle nous ne savons pas résister. Pour le civilisé, las d’une vie éternellement chargée de soucis, il est reposant de se figurer l’existence innocente et heureuse des simiples. Avec nostalgie, il se figure que les premières sociétés l’ont toutes connue : aussi la Bible a-t-elle célébré les hôtes de l’Eden, les poètes grecs, les bergers de l’Age d'Or, et les Français du xvrrr° siècle lhypothétique « bon sauvage ». Donc, il est consolant de penser que, même en notre « siècle de fer », de pareils asiles de bonheur peuvent exister encore : c’est pourquoi Virgile et Rousseau, à dix-huit siècles de distance, surent toucher des cœurs d’aristocrates raffinés en

leur vantant le bonheur du paysan. Et pour la même raison nous souffrons de sentir que l « implacable » civilisation assiège de toutes parts ces ultimes retraites, et refuse aux primitifs le droit de jouir en paix de leur simplicité. C’est pourquoi Diderot courroucé attaqua si injustement Bougainville, pourquoi Loti souffrit toute sa vie de l’invasion ‘du « progrès » dans le vieux Japon, l'Egypte, la Turquie. De pareilles protestations sont sûres d’être suivies, et nulle ne fut plus touchante que celle de Melville. Il ne peignit pas ses sauvages comme parfaits ; il avoua, pour son compte, n’avoir eu de cesse qu’il ne püût rejoindre la vie civilisée, et reconnut que ses hôtes avaient bien leurs Retits défauts : leur cannibalisme bénin er était un. Mais il sut parer de tant d’attraits leur gentillesse, leur insouciance, leur grâce puérile, qu’il persuada sans peine que la civilisation leur ferait plus de mal ‘ que de bien. Aujourd’hui, nous oublions ses attaques profondément injustes contre Dupetit-Thouars, qui fut une très haute conscience et un chef très humain ; nous oublions son parti pris contre les missionnaires qui, protestants et catholiques, furent à de rares exceptions près, conduits par les motifs les plus élevés. Nous ne nous souvenons que de sa sympathie pour une pleuplade heureuse à qui lon voulait infliger les tracas d’une vie artificielle et les maux qu’elle traînait avec eile. C’est un thème que Melville a rendu classique. Tous les grands voyageurs, tous les artistes qui depuis ont passé par les Marquises l’ont repris, Stevenson avec pitié, le P. Siméon Delmas avec une douloureuse résignation, Frederick O’Brien avec rage !. Et nous sentons trop bien, maintenant, que Melville avait raison : en moins d’un siècle, la civilisation et le cortège des maladies qui l’escortaient sont venus à bout de ia belle race marquisienne, et Jack London, qui en 1907 visita Taïpi-vi, put écrire :

« Partout où l’œil pouvait fouiller cette végétation épaisse, on « découvrait des murs solidement bâtis, de deux mètres à deux « mètres cinquante de haut, et de plusieurs mètres de largeur et « d'épaisseur, vastes plates-formes qui servaient d’assises aux mai- « sons. Mais les habitations et leurs occupants avaient depuis long- « temps disparu, et des arbres géants, plongeant leurs racines dans - « ces fondations, dominaient la jungle qui s’étendait à leurs pieds ?. » à Melville avait prédit cela : et dès lors nous sentons, à le lire aujourd’hui, une émotion qui nous le rend plus cher encore. |

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