‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 122 sur 327 · Typee, p · texte numérisé non relu

Typee, p

2, Jack London. La Croisière du Snark, TT Postif, p. 132, Paris, 1935.

La composition est sans doute le point faible de Typee. Notre analyse a, croyons-nous, suffi pour en montrer le laisser-aller. En vain l’on essaiera sans doute de justifier l’arrêt de l’action pendant tout le milieu du livre, où elle fait place à des chapiîtres, d’ailleurs passionnants, de poétique ethnographie. Encore moins s’explique-t-on, au début, ces retours en arrière qui retracent l’histoire de l’île, ce long passage, sans rapport avec les Marquises, où nous est vanté l’héroïsme, aujourd’hui controuvé d’ailleurs, de la digne M'° Pritchard. Et Melville lui-même a renoncé à trouver une excuse à l’appendice qui suit son livre. Il est bien loin encore de savoir bâtir des charpentes invisibles et puissantes comme celle de Redburn et surtout de Moby Dick. Et pourtant le lecteur ne souffre pas de cette nonchalance. Il semble qu’elle convienne à cette île indolente, et soit à l’image des jours heureux qu’on y vit. Pareille absence de construction rendra parfois pénible la lecture de White Jacket. Mais ici, due au fond à la gaucherie du débutant, elle est presque un nouveau charme de son livre.

Le piaisir du lecteur est rehaussé par l’agrément d’un style aisé, d’où toute affectation est bannie, et où pourtant l’on entrevoit, incomplètement développées encore, d’étonnantes richesses. Dès Typee, on entend jouer en sourdine les instruments innombrables dont la symphonie éclatera dans Moby Dick. Melville peut nous révéler un humour léger et souriant :

« Notre visiteur était dans cet intéressant état d’ébriété où un « homme est aimable et sans défense !. »

Il peut être sarcastique :

« J’incline à penser que, si l’on se borne à considérer la dépravation relative des deux partis, quatre ou cinq insulaires envoyés aux

« Etats-Unis comme missionnaires pourraient être tout aussi utiles « qu’un nombre égal d’Américains dépêchés dans les îles en la même « qualité ?. »

Qu'il conte une aventure terrifiante, et il sait user des mots et des tournures qui nous laissent haletants :

« Les branches auxquelles j'étais suspendu au-dessus du gouffre

AP /pee pre 2014, Del,

« béant se balançaient de droite et de gauche, et je m'attendais à « chaque moment à les sentir se casser net. »

Le dialogue des marins est reproduit avec son entière saveur :

« Seulement, si vous vous voulez mon avis, il n’y aura pas ici « un seul enfant de sa mère pour s'éloigner du bord, ni aller se jeter « dans les jambes de ces brutes de cannibales ?. »

L’évocation des eaux limpides ou miroitantes, de la forêt enchantée ou des compagnes de Fayaway nous vaut des phrases légères et poétiques :

« Flore leur servait de joaillier. Parfois, elles portaient des colliers « de petits œillets, enfilés comme des rubis sur une fibre de tappa ; « ou elles paraient leurs oreilles d’un unique bouton de fleur blanche, « tige passée, derrière, dans l’ouverture, et montrant par devant les « pétales délicats joints en une sphère adorable, pendant qui semblait « fait d’une perle sans défaut *. »

Enfin, quand l'heure est venue de l’émotion et du sérieux, le ton se hausse jusqu’à une éloquence qui, par avance, annonce déjà Conrad :

< Sur la route humide de Mendanna, croisant en quête de quelque « lieu plein d’or, ces îles avaient surgi comme une scène d’enchante- « ment. En l’honneur du Marquis de Mendoza, vice-roi du Pérou, sous « les auspices duquel il naviguaït, il leur conféra le nom qui marquait

« le rang de son protecteur, et gratifia le monde, à son retour, d’une « vague et magnifique description de leur beauté *. »

La richesse du vocabulaire, le rythme, malheureusement intraduisible, de la phrase, qui, dans Moby Dick, prendront toute leur ampleur, sont déjà sensibles dans Typee. Ce style, qui s'éloigne si étrangement du prosaïsme gauche des anciens « routiers » et des souvenirs plus récents de Porter, de Stewart et d’Ellis, fut peut-être la vraie raison qui fit sentir au public la différence entre Melville et ses modestes devanciers. Confusément on sentit que les autres livres n’étaient que des documents, tandis que, désormais, les Mers du Sud avaient leur place dans la grande littérature.

1ATypee, p.80.

SL VIT SSI BIYE k. Id., p. 4.

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