Journal de 1849, 6 novembre
moments de sa vie. Peut-être, dès cette époque, songea-t-il que ses aventures sur un baleinier méritaient mieux, et les réserva-t-il pour le jour où il serait libre d'écrire à sa guise. En tout cas, pour un temps, il s’affranchit le plus possible des grands problèmes qui, l’année précédente, l’avaient si fort occupé, et se remit à écrire tout d’un trait. Il s’astreignit à peindre avec exactitude la vie à peu près inconnue de l’homme du gaillard d'avant. Avec soin, il évoqua, pour un public toujours friand des choses de la mer, la routine de la vie du bord, les mille détails prosaïques en eux-mêmes, mais pleins de mystère aux yeux du terrien pour qui le navire signifie l’aventure. Il traça ses caractères avec soin, leur donnant une vie dont manquaient les personnages falots d’un Marryat, sans leur attribuer l’aspect parfois caricatural des héros de Smollett. Il grandit un peu les épisodes réels, pour donner à ses lecteurs le frisson qu’ils cherchaient. En fait, il suivit les meilleures méthodes du roman maritime anglais, et — nous le verrons —atteignit ainsi pleinement le but qu’il s’était proposé.
Il ne put s'empêcher, pourtant, de se révéler tel qu’il était, et, bien qu’il essayât d’être seulement conteur, de colorer l'Univers qu’il nous montra des sentiments qui l’animaient. Sous prétexte de retracer les souvenirs d’un enfant, il nous laissa deviner les dispositions de l’homme qu’il était devenu. Les sentiments, sans doute, sont d’abord ceux d’un adolescent qui découvre le mal avec effarement, mais ce sont aussi ceux d’un adulte qui a souffert, et, sans se l’avouer, souffre encore malgré l’apparente sérénité du mariage. Ce dédoublement se marque d’une façon nette par l'ironie douloureuse avec laquelle le Melville de 1849 raille le pauvre gamin vaniteux, naïf et puritain qu’il était treize ans plus tôt. La rage avec laquelle le jeune Redburn parle du capitaine Riga est due aux griefs accumulés par Melville contre le capitaine Vangs de la Dolly, le capitaine Guy de la Julia, le capitaine Claret du Neversink. Son aversion pour Jackson, le matelot grossier et tyrannique, a été confirmée par les vices qu’il a vu s’étaler dans tous les entreponts. Son sentiment tragique de l'isolement a été grossi par les milieux divers qu’il a connus, et où, malgré les apparences, il s’est tant de fois senti seul. Melville est, on le voit, bien loin de conter seulement, pour en tirer de l'argent, les souvenirs d’un « moi » disparu. C’est sa personnalité présente qu’en dépit de lui-même il nous livre.
Mais Redburn ne témoigne pas seulement de sentiments irraisonnés. On peut en dégager, à défaut d’une métaphysique comparable à celle
de Mardi, les éléments d’une philosophie pratique, qui montre Pattitude de Melville devant la vie réelle. Nous ne le voyons pas, cette fois, devant Dieu, mais seulement devant l'Eglise organisée : à ses rancœurs contre une religion toute en rites et en formules, nous devinons qu’il a cessé de s'associer à ses gestes. Nous découvrons sa position politique : l'injustice sociale lui fait horreur, qu’elle se montre, à bord, par le traitement infligé aux matelots, aux émigrants, ou, à terre, par l’agonie d’une femme qui meurt de faim avec ses trois enfants, sous le regard indifférent des bons citoyens et des autorités. À coup sûr, Melville refuse son adhésion à une société ainsi faite. Réformateurs sociaux et révolutionnaires politiques, tels que l’Europe de 1848 en connaissait tant, n’ont pas dû l’effrayer. Nous le voyons enfin, par son attitude en face des foules, abjectes et méchantes, défendre les droits de l'individu, que le groupe prend particulièrement plaisir à faire souffrir quand il le sent supérieur. Au total, nous sentons un non-conformiste, qui déteste les autorités, religieuses, militaires ou civiles, et à qui pourtant la dictature des foules fait horreur. C’est la position d’un misanthrope qui, s’il ne s’isole ou ne se limite à de rares amitiés, souffrira toujours. On voit que Melville n’a pu s'empêcher de se livrer, et de faire de son livre, autant qu’un récit d'aventures, une confession et un pamphlet.
Dans l’ensemble, Redburn obtint, en son temps, du succès. La critique, un peu décontenancée devant Mardi, se sentait rassurée par le retour de Melville au réalisme. Sans doute, les écrivains anglais, soucieux de garder aux classiques du genre le privilège de la perfection, prirent un ton légèrement protecteur. Pour The Spectator, Melville, « bien qu’inférieur à Dana et à Cooper, était cependant très lisible et très attrayant ! ». Et pour The Athenaeum, Redburn était « une imitation très simple du Peter Simple de Marryat?. Mais la critique américaine, au début du moins, ignora ces réserves. The Southern Literary Messenger * et Graham’s Magazine évoquèrent le souvenir de Robinson‘ et Albion déclara que Marryat lui-même
. The Spectator, v. XXII, pp. 1020-1021 (octobre 1849).
. The Athenaeum, v. XXII, pp. 1131-1132 (10 novembre 1849).
- The Southern Literary Messenger, vol. XV, pp. 760-762 (décembre 1849). . Graham’s Magazine, vol. XXVI, pp. 94-95 (janvier 1850).
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n'avait pas observé les navires de plus près, ni ne les avait peints de manière plus émouvante, À vrai dire, on consacra au livre des comptes rendus, non de véritables articles. Et, dans la suite, la défaveur où Melville, auteur de Pierre, était tombée, conduisit les critiques à mesurer encore leurs éloges. Dès 1853, Sir Nathaniel jugeait l’œuvre < terne, sans agrément, monotone ? ». Et en 1856, The Dublin University Magazine, dans un article par ailleurs sympathique à Melville, traitait Redburn d’ « ouvrage manqué, qui ne méritait ni n’obtint beaucoup de succès * ». Mais le publie — le nombre des rééditions en témoigne ‘ — aima Redburn presque autant qu’il avait aimé Typee. Le livre fut un succès essentiellement populaire, et de là vient sans doute l’incertitude des critiques. Ils semblent s’être défiés d’un plaisir trop facile, et avoir craint, en approuvant le livre sans réserve, qu’on ne les accusât de manquer de profondeur.
C’est, au fond, l’attitude qu’on retrouve aujourd’hui. Bien plus que Mardi et Pierre, Redburn peut plaire au grand public, et bien plus qu'eux il a trouvé des lecteurs. Mais, si des juges aussi avertis que W. Clarck Russell‘, à la fin du dernier siècle, et John Maseñeld voici quinze ans‘, ont avoué leur admiration, la critique, dans son ensemble, néglige de plus en plus Redburn. L’éloge le plus net qu’on en ait fait depuis quelques années vient de M. Mumford, qui n’insiste que sur un aspect particulier : ce qui l’intéresse, c’est la prise de conscience du Monde par les yeux d’un enfant de dix-sept ans, stupéfait de tant de cruautés ’. Les autres critiques ne voient que l'intérêt biographique. On n’ose plus s’attarder à louer le décor, qui pourtant, aujourd’hui encore, a la faveur de la jeunesse. Il nous parait, cependant, que tous les aspects de ce livre ont, à des degrés divers, le droit d’être goûtés. Les écoliers ont raison d’y chercher la fascinante évocation de la vieille marine. Maïs les raffinés pourraient, avec autant de succès, y puiser de substantielles satisfactions.