‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 134 sur 327 · Redburn, p · texte numérisé non relu

Redburn, p

DRTIEND ASE 3. Id., pp. 374-375.

peut servir de document. Pourtant, ici encore, le pittoresque nous touche moins que la valeur affective. Maint détail, insignifiant en soi, reste gravé en nous tant il est chargé d'émotion. On n’oublie pas le foyer entrevu au début, par la grâce des gravures exotiques, des livres de voyage, et du navire de verre filé qui, tant de fois, suscitèrent les rêves du jeune Redburn. La rade de New-York devient étrangement émouvante quand Redburn, franchissant les « Narrows », sent s’éloigner la terre natale, et se rappelle, en longeant le vieux fort de la passe, les jeux de son enfance autour de ses talus. Liverpool, où se superposent deux visions, celle de l’imagination qu’enchantèrent les récits paternels, celle de la réalité qui déçoit, blesse et intéresse à la fois, laisse l’impression d’une ville intimement connue, où nous . Croyons nous aussi, avoir vécu. Mais c’est le Highlander qui, visité de la cale jusqu’à la pomme du mât, au hasard des incidents journaliers, laisse en nous l’impression la plus forte. Nous le voyons à l’'appareillage, dans l’affairement des derniers préparatifs ; à la mer, par beau temps, quand l’élégante passagère arpente sa plage arrière, ou dans la brume, quand la corne mugit sans trêve, ou dans la bourrasque, quand il laboure péniblement l’océan démonté ; au repos, dans le bassin de Liverpool, familier et assoupi au milieu des maisons ; sur la route du retour, encombré d’émigrants qui chantent ou qui gémissent. Jamais il ne nous est indifférent, parce que toujours nous le voyons avec les yeux de Redburn. Et de ces images diverses qui se fondent l’une dans l’autre, nous gardons l’impression d’une créature vivante.

Les personnages, négligés bien à tort, sont dignes du cadre où ils se meuvent. Quelques-uns ne font que passer, et pourtant laissent un - souvenir durable : ainsi Carlo, le petit Italien aux yeux pensifs, dont l'accordéon fait naître au cœur de Redburn des rêveries si poignantes. Mais trois hommes se détachent avec un relief particulier : le capitaine Riga, Harry Bolton, Jackson. Riga, c’est le coquin distingué qui cache sous une parole et un sourire élégants l’âme la plus vile et la plus lâche, qui, haï de ses hommes et peut-être de ses officiers, sait toujours, avec cynisme, se jouer des faiblesses d'autrui, et se tirer d'affaire avec aisance. Harry Bolton, c’est le jeune homme mystérieux, dont certains côtés repoussent tandis que d’autres attirent, qui ment

et qui souffre, qui est à la fois lâche et stoïque. C’est l’âme complexe que son seul ami n’arrive pas à pénétrer. Et tout son personnage en demeure enveloppé de tragique poésie. Jackson, enfin, c’est lêtre odieux qui persécute son entourage avec une malice diabolique, savoure la haine où on le tient, et a le secret d’un pouvoir étrange sur ceux-là mêmes qui l’abhorrent. Il pousse la cruauté jusqu’à la grandeur, et on devine en lui des souffrances jalousement gardées. On ne peut s'empêcher, en pensant à lui, d'évoquer le Nègre du Narcisse. Lui aussi, il semble jeter un charme sur tout un équipage.

Mais le personnage dont l’âme nous intéresse le plus demeure évidemment Redburn. On a parlé ailleurs de son intérêt biographique. Du point de vue purement artistique, Redburn est une figure saisissante, à qui M. Mumford a grandement raison de nous intéresser. L'âme de l'enfant désabusé, dont les yeux, soudain, s'ouvrent aux laideurs de la vie, mais qui, meurtri de toutes parts, reste prêt à l'affection, est si émouvante que nous songeons aux enfants malheureux de Dickens et de Daudet, et que par là l’ouvrage rejoint le grand mouvement humanitaire contemporain. Il a sa note propre, pourtant. Dickens et Daudet se penchent sur leur enfance avec attendrissement. Si Melville, au contraire, excite notre pitié, c’est presque malgré lui. Nous devinons, derrière le pauvre enfant qu’il nous décrit, l’homme de trente ans, désabusé par l’expérience, et qui raille, parfois sans pitié, la naïveté de sa prime jeunesse. Nous sentons comme cette raillerie est douloureuse, et notre émotion, parfois, est double. Derrière l’enfant qui a souffert, nous apercevons l’homme qui souffre encore. Redburn laisse pressentir les sarcasmes de Pierre. On voit qu’outre un roman d’aventures, ce livre est une œuvre psychologique importante : c’est le roman d’une longue souffrance, que l’auteur avait cachée jusque-là, et qu’il hésite encore à révéler.

Nous avons dit, en étudiant les intentions de Melville, l'importance qu’il convenait d’attacher à ses idées sociales. Ne cherchant plus, maintenant, que la valeur artistique de son livre, nous avouerons que ces idées ne sont pas ce qui touche le plus. Certes, quelques tableaux provoquent l’indignation et la colère. La scène horrible du « slum » de Liverpool, la sombre peinture de la vie des émigrants, suffisent à nous montrer l’âpre critique social que Melville aurait

pu être. Par contre, certains morceaux où il clame sa foi en l’Amérique sont dignes de Whitman, et prouvent que Melville, à l’occasion, sait se hausser déjà vers la plus haute éloquence. Cependant, plus encore que par leur valeur de propagande, de tels passages nous intéressent par leurs conséquences psychologiques. Nous avons pitié de la pauvre femme de Liverpool, mais ce qui nous émeut le plus, c’est le bouleversement éprouvé à sa vue par le jeune Redburn, dont le caractère demeure pour jamais assombri. Si bien que l’élément social, auquel Melville attachait certainement une valeur indépendante, demeure, en fait, subordonné. C’est pourquoi, sans doute, il a été rarement mis en lumière, et pourquoi, nous non plus, nous n’en ferons pas un des facteurs essentiels de la grandeur du livre.

Evocation, psychologie, idées : on voit la richesse de ce livre injustement négligé. Cette richesse même pouvait être un danger, et l’intérêt risquait de se disperser. Melville a su éviter ce péril. D’abord, un lien naturel existe entre ces éléments épars : c’est Redburn le héros, dont la perpétuelle présence relie les scènes les plus diverses. Mais un autre lien, dû à l’art, renforce le premier, et n’a jamais été remarqué selon son mérite : le livre est composé avec beaucoup plus de soin qu’il ne paraît. Melville n’était plus le débutant dont la gaucherie se révélait, jadis, dans l’ordonnance de Typee. Il a su grouper harmonieusement ses chapitres, évitant ici de laisser trop de place à l’intrigue, là trop de part à la psychologie, aux idées ou à la description. Notre analyse a essayé de montrer qu’une introduction, trois grandes divisions à peu près égales, une conclusion, se partageaient l’ouvrage : départ d'Amérique, voyage d’aller, escale en Angleterre, traversée de retour, débarquement. Dans chacune de ces parties, les chapitres sont loin d’être groupés au hasard. Que l’on prenne, par exemple, les vingt chapitres consacrés au séjour en Europe : les quatre premiers décrivent l'installation à terre, les treize suivants concernent les promenades dans la ville, les derniers nous font connaître Harry Bolton et nous conduisent à Londres. Les chapitres descriptifs sont, on le voit, soigneusement encadrés par les chapitres d’action. Comme, en outre, dans chacun des chapitres, le sujet principal est cerné d’un filet d'action s’il est descriptif, d’évocation si l’action se précipite, l'effort de construction apparaît très nettement. Le résultat est excellent

chacun des fils divers qui forment le récit passe, à son tour, au premier plan ; mais jamais on ne le perd de vue tout à fait, et le lecteur ne risque pas de s’égarer. Son plaisir s’accroit de la satisfaction que donne une absolue clarté.

Le style, enfin, très simple à l’ordinaire, mais non point prosaique, n’est nullement dénué de mérite. Parfois il se rehausse d’un humour discret qui rappelle assez celui de Goldsmith : ainsi Redburn évoquant ses causeries avec les matelots, avoue avec une suave modestie :

« Quand j’entendis le pauvre matelot parler ainsi, montrant si « clairement son ignorance, et son absence de vues satisfaisantes « sur la religion, j’eus pitié de lui de plus en plus, et, opposant ma « propre situation à la sienne, je remerciai Dieu d’être différent de « lui ; et je songeai combien il était agréable de se sentir plus sage « et meilleur qu’il ne pouvait le faire !. »

Parfois, aussi, on aperçoit déjà en germe les grands mouvements lyriques qui deux ans plus tard soulèveront Moby Dick :

« Car, quels sont notre père et notre mère ? Où pouvons-nous « désigner quelque Romulus et quelque Rémus comme nos fondateurs ? « Nos ancêtres se perdent dans l’universelle paternité. Et César et « Alfred, Saint Paul et Luther, Homère et Shakespeare, sont à nous < autant que Washington, qui est au monde autant qu’il est à nous. < Nous sommes les héritiers de tous les temps, et avec toutes les « nations nous partageons notre héritage. Sur cet hémisphère occi- « dental, toutes les tribus et tous les peuples se forment en un « ensemble fédéral. Et il est un avenir qui verra les fils d’Adam, étran- « gers aujourd’hui l’un à l’autre, réunis comme au vieux foyer de « l’Eden®. »

On voit combien Redburn, malgré le mépris affecté de Melville, est un livre complet. L’auteur y a, sans se l’avouer, mis beaucoup de luimême. Et c’est pourquoi, tout en approuvant l’honnèête lecteur qui, avant tout, y voit un beau récit de voyage, nous croyons qu’il n’est pas indigne de l’attention des amateurs plus subtils. Son aisance et sa modestie ne doivent pas voiler des mérites moins immédiatement perceptibles.

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