White Jacket, p
2. Nos suppositions sont confirmées par le tout récent article de M. Anderson (v. plus haut). La chute du faite de la mâture est, d’après cet auteur, empruntée à un ouvrage anonyme de 1830, et l’histoire de Cuticle est prise à Roderick Random.
nationale, les lecteurs de 1850 commençaient à ne plus admettre l’organisation périmée d’une institution en conflit avec toutes les tendances humanitaires du jour. Il est faux de répéter comme on l’a fait que Melville eut l’initiative d’une campagne contre les châtiments corporels. La question était soulevée depuis longtemps — le livre de Dana, paru dix ans plus tôt, le montre bien. Melville, au contraire, a mis à profit l’actualité du problème pour exhaler son amertume, avec sincérité, mais sachant qu’il trouverait un écho.
Mais, dans son emportement, il dépassa le dessein double et limité qu'il s'était fixé. Et, résolu à l’origine à n’être qu’un conteur et un polémiste, il. se trouva entraîné à laisser voir beaucoup de lui-même. D'une part, il nous peignit son propre caractère, et révéla Jack Chase, une des grandes amitiés de sa vie. D’autre part il s’éleva au-dessus du pamphlet, et à maintes reprises nous laissa deviner ses vues intimes sur le Monde et la Vie. C’est quand, seul, au faîte de la mâture, il domine le navire et l’océan, qu’il nous permet d’entrevoir ses grands rêves. C’est quand, en pleine mer, il abandonne à son destin la frégate qui rentre au port, qu’il répète, avec plus d’enthousiasme encore, le grand acte de foi qui terminait Mardi. Melville avait maintenant une personnalité trop forte et trop ardente pour rester dans les limites étroites d’un livre commercial. Si modeste que fussent ses intentions primitives, il finissait toujours par les dépasser de loin.
La critique de White Jacket fut presque unanimement favorable. En Amérique, on trouva de puissantes raisons artistiques pour l’aimer. The American Review déclara tout de suite que l’ouvrage serait « probablement un des livres les plus populaires de ce célèbre auteur « maritime !. »
The Knickerbocker affirma qu’à chaque page White Jacket rappelait « l’admirable et justement populaire ouvrage de Dana le jeune ? » et The Tribune en reconnut « la puissance et l’intérêt très grands ÿ. »
Même Fitz James O'’Brien, pourtant sévère à l’ordinaire, déclarait
encore trois ans plus tard :
4. The American Review, v. XI, p. 442 (avril 1850). 2. The Knickerbocker, v. XXXV, p. 448 (mai 1850). 3. The Tribune, cit. par Hetherington, chap. 1v.
« Les défauts de M. Melville s’y voient moins que dans n’importe « lequel de ses livres”. »
Mais au fond il est certain que l’aspect humanitaire, qui ne pouvait choquer, grâce à l'esprit chrétien de la fin du livre, fut la vraie raison de cet enthousiasme. Presque tous les articles s'étendent sur cet aspect, et leur approbation est à peu près unanime. Comme, six mois plus tard, le Congrès, à la consternation de l’Amirauté, votait l’abolition des châtiments corporels, on fit à Melville l'honneur de la réforme. L’amiral Franklin, en 1898, déclarait qu’un exemplaire de White Jacket avait, avant le commencement du débat, été déposé sur le pupitre de chaque parlementaire ?, et cette légende tenace a été, jusqu’en 1903, pieusement répétée par tous. MM. Hetherington * et Anderson * en ont depuis montré la fantaisie. Il est fort probable que la réforme aurait été votée de toute manière. Et ce fut justement parce qu’il était de leur avis que les critiques louèrent si fort le livre de Melville.
En Angleterre, l’accueil de la presse ne fut pas moins élogieux. L’Athenaeum évoqua le Vieux Marin de Coleridge *. Bentley’s dit :
< Nous le suivons comme en proie à un rêve fascinant. »
L’intraitable Sir Nathaniel s’adoucit, et, en 1856, The Dublin University Magazine déclarait encore que beaucoup de passages étaient « de l’ordre le plus haut 7. » En fait, des raisons nationales vinrent, là encore, influer sur le jugement de la critique. D’un bout à l’autre, White Jacket vante la marine anglaise. Si Melville propose des modèles aux amiraux américains, ce sont Collingwood et Nelson. S'il parle d'officiers qui, eux, sont de vrais gentlemen, ce sont ceux de la marine royale. Et lorsqu'il peint avec enthousiasme l’exemple du marin idéal, il décrit Jack Chase, qui est Anglais. N'est-ce pas la vraie raison d’une faveur si peu habituelle ?
Cette approbation de la presse, la légende de cette influence sur tout un Parlement, font croire aujourd’hui que White Jacket fut un succès immense. Or, à part un tirage supplémentaire en 1855, nécessité
1. Fitz-James O’Brien : Our Young Authors. Puinam’s Magazine, v. I, pp. 155-164 (février 1853).
2. $. R. Franklin. Memories of a Rear-Adnural. New-York, 1898. 3. Hetherington, chap. 1v.
4. Anderson (Charles R.). À Reply to Herman’ Melville’s White Jacket. American Literature, v. VII, pp. 123-134 (mai 1935).
5. The Athenaeum, v. XXIII, p. 123 (2 février 1850). 6. Benileys Magazine, v. XXVII, pp. 309-310 (avril 1850). 7. Dublin University Magazine, v. XLNIII, pp. 47-54 (janvier 1856).
d’ailleurs par l'incendie du stock, il fallut attendre 1892 pour voir paraître la première réédition : : c’est le signe que l’opinion fut beaucoup moins enthousiaste qu’on ne le dit. Les marins, eux, ne le furent pas du tout. Un compagnon de voyage de Melville écrivit au crayon sur le frontispice de son exemplaire :
€ La plupart des caractères et des incidents décrits sont grossière- € ment caricaturés ou exagérés ?. »
Et le capitaine de frégate, depuis amiral Thomas ©. Selfridge, Sr., ne résista pas au désir d’écrire, dès juillet 1850, une vingtaine de pages vengeresses où il relevait vertement les erreurs de l’ex-gabier #, Ces diverses réflexions devaient rester quatre-vingts ans inédites. Et pendant tout ce temps la légende pouvait s'affirmer, du succès triomphal de White Jacket. On doit savoir maintenant que ce succès fut limité : la critique ne fut, en réalité, guère suivie.
Aujourd’hui, l’on n’a plus les mêmes raisons sentimentales de soutenir While Jacket. Cependant, sa presse est toujours meilleure que celle de Redburn. A l’exception de M. Van Wyck Brooks, qui trouve l’ouvrage banal *, les critiques sont restés élogieux. M. Van Doren dit qu’il contient « quelques-uns des passages les plus spirituels, les plus < joviaux de tout Melville. »
M. Mumford admire cet « art conscient », trouve la scène de Cuticle digne de Molière, et conclut :
«< Moby Dick à part, While Jacket est, je crois, sa plus belle réussite‘. » Et pourtant, malgré de tels éloges, White Jacket ne suscite toujours pas un véritable enthousiasme, on continue de ne pas le lire beaucoup. Il faut chercher si, malgré ses mérites, et l’indéniable plaisir qu’il peut y prendre, quelque chose en lui ne justifie pas le demi-éloignement du public.
On ne peut refuser à White Jacket des mérites de premier ordre.
4. H. Melville. White Jacket. Boston, Stedman, éd., 1892. 2. Fac simile de ce frontispice annoté dans Richard Curle. Collecting American First Editions, Indianapolis, 1930.
3. Ce manuscrit a fait l’objet d’un ‘article de M. Anderson (cf. sup., note 26). 4. Van Wyck Brooks. From a Reviewer’s Note Book. The Freeman, v. VIII, pp. 238-239 (16 mai 1923).
5, Van Doren (C.). The American Novel. New-York, 1921. 6. Mumford, p. 118.
Avant tout, il faut, comme dans les autres livres de Melville étudiés jusqu'ici, mentionner la puissance d’évocation du décor. On remarque, cette fois, un tour de force tenté pour la première fois : ce décor est unique. C’est sur la seule frégate que nous demeurons pendant plus de cinq cents pages. Le reste, embarquement, escales, rencontres, retour au port : tout est sacrifié sans pitié. Jamais nous ne voyons autre chose que le navire solitaire au milieu de l'Océan. Et pourtant ce décor si simple est d’une telle variété que pas un instant le lecteur ne s’en lasse. C’est que Melville a su nous donner le sentiment de la grandeur, et l'impression que toujours, tant à bord que sur l’eau, des aspects demeurent, que nous n’avons pas explorés encore. Les éléments ne peuvent pas être monotones : on nous les fait voir sous les aspects les plus inattendus. Par une nuit bleue du Pacifique, nous rêvons avec White Jacket à califourchon sur la vergue de petit cacatois, et croyons que plus rien n’existe que les étoiles. Avec lui, nous claquons des dents quand, au large de ce Cap Horn d’ordinaire fameux par ses tempêtes, la frégate est prise par les calmes
« Je m’émerveillais de cette mer liquide, qui refusait de geler « dans une température pareille. Le ciel clair et froid semblait une « cymbale d’un bleu d’acier, toute prête à résonner si on avait pu « la toucher ?. »
Mieux, voici la neige qui tombe dans la nuit, et couvre le navire comme une prairie silencieuse. Ces quelques exemples montrent combien l’Océan peut être varié, et ils expliquent pourquoi, en tant de pages, nous ne nous en fatiguons pas. Mais le navire lui-même, pourtant si frêle au milieu des eaux, est tout aussi divers. C’est que Melville a vu comme un monde véritable, et presque démesuré, cette frégate, ; vaste pour son temps, mais dont les quinze cents tonneaux nous paraissent aujourd’hui si chétifs. Jusqu’au bout, il nous y fait faire des découvertes. Sa mâture, surchargée de toiles immenses dont la manœuvre exige des centaines d'hommes, est une forêt ; son pont et ses gaillards évoquent les avenues d’une grande ville ; ses profondeurs compliquées où vivent silencieusement, dans le noir, magasiniers, artisans, artificiers et commis font penser aux galeries de mines, affairées parfois sous nos pas à notre insu. Et la foule qui peuple ce navire de ses travaux, de ses habitudes et de ses souffrances le vivifie en l’associant aux incessantes manifestations de sa « vie unanime ». Nous finissons par sentir qu’il y a vraiment deux êtres en présence,