‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 137 sur 327 · White Jacket, p · texte numérisé non relu

White Jacket, p

également réels et également divers : l’un, mytérieux, hostile, est fait des éléments qui nous entourent ; de l’autre, nous nous sentons étroitement solidaires, et il comprend, avec nous, le navire et l’équipage.

Malgré la puissance de leur vie collective, chacun des hommes a pourtant sa vie individuelle bien marquée. La galerie de tableaux que Melville a peinte dans ce livre est la plus minutieuse qu’il ait faite. Innombrables sont les personnages d’un instant, qu’on ne revoit plus, et dont pourtant nous nous souvenons : ainsi ce vieux maître canonnier qui, sa lanterne sourde à la main, explore silencieusement les soutes et fait penser à Guy Fawkes. Il en est d’autres, très nombreux encore, que nous rencontrons plusieurs fois, et dont le caractère se développe devant nous au cours de véritables scènes de comédie, — ainsi le professeur, M. Pert le midshipman, et surtout l’inoubliable Cuticle — ou de tragédie, comme Mad Jack qui se révèle dans la tempête, ou le vieil Ushant, stoïque et doux sous les coups de fouet. Ceux-là vivent de manière intense ; il n’est pas un lecteur de White Jacket qui, le livre fermé depuis longtemps, ne se rappelle Cuticle, sa cabine délicatement ornée de pièces anatomiques, et la consultation docte et inconsciemment barbare où il disserte, devant ses jeunes confrères, au-dessus du patient éperdu.

Il est un personnage, enfin, à la peinture duquel Melville a mis tous ses soins : c’est Jack Chase. Il nous est montré mainte et mainte fois. Son physique resplendissant, son élégance faraude, son passé aventureux sont d’abord mis sous nos yeux. Puis nous le voyons en action, présidant sa table ou arbitrant des disputes. Enfin nous entrevoyons le secret de son âme à la fois robuste et délicate, aux poésies dont il se berce pendant ses heures de quart. Dans l’œuvre entière de Melville, il n’est pas un caractère qu’il ait si passionnément essayé de nous faire comprendre et de nous faire aimer. Il y a réussi, apparemment : en 1857, une admiratrice lui écrivit d'Ecosse une lettre enthousiaste, disant que sous un personnage si vivant elle avait tout de suite reconnu l’auteur lui-même ! Jack Chase, en fait, peut nous paraître aujourd’hui trop parfait. Ce n’en reste pas moins une très remarquable figure, dont la complexité plus grande qu’il ne paraît, suffit pour qu'on ne doute pas de sa réalité.

Mais tout se gâte quand on passe à l’un des objets essentiels du livre : la polémique. Les arguments sont pesés avec soin, les exemples donnés sont souvent concluants. Et pourtant la répétition de ces tableaux amers, surtout les longues attaques pendant iequelles la vie du bord reste comme suspendue, sont le plus souvent déplaisantes, parce que trop systématiques pour être justes. Qu'il y ait à bord deux ou trois officiers incapables ou méchants, on l’admet. Mais que, du Commodore aux adjoints du capitaine d’armes, tout ce qui porte galon soit ridicule ou odieux, hors Mad Jack qui est un ivrogne, voilà ce qu’on ne croit pas aisément. Que le système ait ses défauts, que le cérémonial soit exagéré, que les exercices de combat ne soient guère à l’image de la réalité, c’est probable. Mais pourquoi tout serait-il invariablement grotesque, et aurait-il pour seul motif le désir d’assouvir la vanité des chefs et de persécuter les matelots ? La violence des attaques de Melville dépasse son but, et tend à nous donner une idée fâcheuse de White Jacket, le matelot éternellement sûr äe son droit qui juge ce qui l’entoure avec un bon sens infaillible. Il eût été plus adroit de garder la mesure : les critiques émues, mais correctes, de Dana contre les châtiments corporels nous émeuvent plus que les furieuses imprécations de Melville, et pourtant Ia place qu’elles occupent n’est pas telle que l’équilibre du livre en soit rompu.

Curicusement, c’est lorsque Melville croit faire une digression, et que sa philosophie s'élève bien loin au-dessus des rancœurs passagères, qu’il retrouve notre sympathie. Ses méditations dans la mâture nous montrent un esprit réellement généreux. Et la grande envolée finale où, laissant toutes voiles dehors la frégate rentrer au port, il proclame son espérance Chrétienne, nous exalte et nous fait oublier toutes les petitesses. C’est là qu’est la véritable grandeur de Melville. Et si cette note avait plus fréquemment retenti dans l’ouvrage, on peut être assuré qu'ils susciterait des enthousiasmes plus nombreux.

Il est dans White Jacket un autre défaut que le lecteur ne peut $’empêcher de sentir : la dispersion est malgré tout trop grande. Sans

doute, Melville a cherché à donner à son livre un rythme, marqué parle retour périodique de la symbolique « jaquette blanche ». Mais Vabsence totale :d’intrigue rend ce lien précaire. On ne sent pas le navire avancer, et l’on a parfois l’impression que le voyage peut continuer indéfiniment, que les-chapitres surviennent à peu près au hasard. Ce n’est pas l’avis de M. Mumford, qui juge la composition très savante. Mais il ne précise pas le détail de cette science, et nous avouons que nous ne le discernons pas. C’est pourquoi il nous a été impossible d'analyser White Jacket en suivant son ordre naturel. Jl est à craindre que beaucoup de lecteurs n’éprouvent le même embarras. N'est-ce pas assez pour justifier, chez eux, une légère impatience ?

Mais il faut, pour être juste, reconnaître que, si l’on se résigne à mal voir la construction, la décoration du détail.est fort belle. Le style de White Jacket, infiniment varié, a des charmes multiples. On y trouve une poésie parfois précieuse, mais dont certains traits sont exquis

« La pittoresque et délicieuse galerie de poupe, elle aussi, large < balcon qui dominait la mer, et où l’on entrait par la cabine du « capitaine, comme de la chambre d’une dame on passe dans un < boudoir ; ce balcon charmant où, naviguant sur les mers :tropi- « cales au temps des vieux vice-roiïs du Pérou, Mandaña, le cavalier <-espagnol, faisait sa cour à Madame Isabelle, dans leur voyage en < quête des Iles Salomon, de l’Ophir fabuleux et des grandes Cyclades ; « où Madame Isabelle, au crépuscule, rosissait comme l'Orient et « laissait errer ses regards sur les dorades et les poissons volants « argentés qui tissaient le fil et la trame de leurs sillages, formant des « tartans et des plaids aux raies d’écaille et d’argent sous la belle « allongée ; ce balcon charmant — exquise retraite — a péri victime < d'innovations de vandales :. »

On y voit un humour digne de Swift. Voici le discours que, tout en lui coupant la jambe, sans anesthésie bien entendu, le Dr Cuticie adresse à son malade :

« Je vous conseille une immobilité absolue de tous les membres, « mon garçon », dit Cuticle en s'adressant à lui. « La précision « d’une opération est souvent gâtée par l'agitation irréfléchie du « malade. Mais si vous considérez, mon brave », ajouta-t-il d’un ton « de protection et même de sympathie, et en pressant légèrement la « jambe avec sa main, « si vous considérez combien il est préférable

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