‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 142 sur 327 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mardi fut, en fait, écrit et publié avant Redburn et White Jacket. Mais c’est un ouvrage d’une toute autre nature. Ouvrage de jeunesse en ce sens qu’il est imparfait, mais ouvrage d’un grand poète, que ne satisfait plus la traduction littérale du monde, et qui brusquement s'élève vers une région plus haute, celle des idées et des symboles. C’est l’élan même qui donnera naissance à Moby Dick et à Pierre. Il a paru convenable de rapprocher ces trois œuvres, datant respectivement de 1849, 1851, 1852. Les romans déjà étudiés montraient un grand talent. On verra dans la suite le témoignage de dons remarquables encore. Mais c’est seulement en lisant ces trois livres qu’on peut sentir le souffle du génie.

Mardi remplit deux gros in-octavo des Œuvres Complètes *, et couvre près de huit cents pages. Pas plus que les ouvrages déjà étudiés, on n’y trouve de grandes divisions qui aident le lecteur à se guider ; au contraire, un très grand nombre de petits chapitres — cent quatrevingt-quinze — en rendent la marche capricieuse à l’extrême. Il a paru possible, cependant, de marquer dans l’analyse quelques haltes, correspondant à des tournants de la pensée de Melville.

Au début de l’ouvrage, le conteur, matelot sur un baleinier, vogue

4. Bibliographie : 1re édition américaine, New-York, Harper, 1849, 2 vol., 1re édition anglaise : Londres, Bentley, 1849, 3 vol. St. Ed. Londres, Cons table, 1921, vol. III et IV.

sur les eaux bleues du Pacifique. De Pitcairn aux Galapagos, puis des calmes équatoriaux à la zone des alizés, l’Arcturion croise éternellement, sans apercevoir cachalot, ni baleine. Obstiné, le capitaine décide de s’en aller vers l'Ouest, toujours plus Ilcin, pour ne toucher terre enfin que la cale pleine de barils d’huile. Le héros, qui, selon son contrat, a le droit de quitter le bord à la première escale, craint d'attendre trop longtemps. Il prend le parti de déserter en plein océan. À bord, il a un ami qui, bizarrement, s’est pris pour lui d’une affection aveugle. C’est Jarl, vieux harponneur natif de Skye, aux Hébrides, homme de métier sans égal, magnifiquement dépourvu d’imagination et de curiosité, et que l’auteur avec ‘une affectueuse ironie appelle son vieux Viking. Jarl, bien entendu, désapprouve le projet, mais, puisque son ami s’obstine, trouve naturel de partager ses périls. Le navire doit passer au sud. des archipels innombrables et presque inconnus des Gilbert, des Marschall. et des Radak. Les deux amis garnissent de provisions une baleïinière arrimée à l’avant. Une nuit de calme, tandis que la bordée de quart somnole sur le pont, retentit le cri : « Un homme à la mer! » En un clin d’œil, l’'embarcation est mise à l’eau, et les deux amis feignant d’aller au secours d’un noyé imaginaire, s’éloignent à force de rames. Le navire met en panne, croyant leur porter aide : mais ils fuient, et le lendemain à l’aube ne voient plus qu’une voile minuscule qui disparaît à l’horizon.

La baleinière, qui prend le nom de Chamoiïs, met le cap au nord. Des jours et des jours passent, sur une mer d’un calme presque surnaturel. Le Viking est taciturne et satisfait. Son compagnon n’a, pour se divertir, que l’observation des myriades poissonneuses. Un jour, enfin, une voile se montre. Le Chamois s'approche avec prudence, craignant une surprise. Mais sur le navire inconnu tout semble dormir. Enhardis, les deux hommes accostent, explorent le bâtiment désert. C’est une goélette perlière, le Parki, apparemment abandonnée. Tout, à bord, est en désordre. La cabine du capitaine semble avoix été l’objet d’un piliage en règle. Des bruits suspects, pourtant, inquietent le Viking : cet homme qui n’a peur de rien craint les fantômes. Mais le lendemain le mystère s’éclaircit, car deux êtres humains sont cachés à bord : le matelot Samoa et son épouse Annatoo. Samoa eat un plongeur expérimenté, dont les seuls défauts sont un physique peu engageant, et une trop grande faiblesse devant les caprices d’Annatoo. La dame, elle, est hideuse, vindicative et sournoise. L'histoire du couple est brève : ils sont les seuls survivants d’un équipage massacré. Officiers, matelots et plongeurs indigènes ont péri ; restés seuls

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à bord, Samoa et Annatoo ont réussi à cingler vers la haute mer. Depuis, ils ont navigué tant bien que mal, occupés surtout à se partager les richesses du bord. Les deux matelots décident de s’installer sur le Parki. Il est bien. vermoulu, mais si le temps reste calme, peutêtre tiendra-t-il assez longtemps pour atteindre les îles désirées. La vie à bord s'organise, chacun prenant le quart à son tour. Les seuls incidents sont dus à Annatoo, qui tantôt veut séduire le Viking épouvanté, tantôt fait disparaître en ses cachettes, les plus indispensables instruments. Mais une tempête éclate. Le Parki est en danger, et une fausse manœuvre jette à la mer la triste Annatoo. Les trois hommes restent seuls sur le Parki désemparé qu'ils doivent bientôt quitter pour reprendre le Chamois, petit mais plus robuste. Craignant de voir périr ignominieusement ce navire qu’en vrai marin il a aimé, Jarl le Viking le coule lui-même, et tous trois s’éloignent sur leur frêle. baleinière. Les jours passent, et la mer prend une phosphorescence irréelle qui semble annoncer qu’on quitte le monde connu.

Une voile nouvelle, un jour, paraît à l’horizon. Harassés, les voyageurs s’approchent : c’est une double pirogue à la mode de Tahiti, dont l'arrière surélevé supporte un dais jalousement fermé de rideaux. L’équipage est formé de jeunes gens qui se ressemblent comme des frères. Un vieux prêtre, leur père apparemment, les commande, assis devant le dais mystérieux. Les étrangers méfiants refusent de laisser accoster la baleinière. Mais la curiosité pousse les trois marins à tenter d’éclaircir le mystère. Ils comprennent vite que la pirogue fait un voyage sacré, et mène vers quelque lieu de sacrifice écarté une belle fille que le dais cache à tous les regards. Incapables de laisser s’accomplir un tel meurtre, les voyageurs prennent le parti. de sauver la captive. Un combat se livre, le vieux prêtre est tué. Dans le désarroi, ses fils laissent partir la prisonnière, et se reprennent trop tard pour rattraper la baleinière qui fuit. Les voyageurs emmènent avec eux Yillah la captive. C’est une jeune fille au teint blanc, qui ne sait rien de la vie, et ne peut que

répéter les légendes dont le prêtre a nourri son enfance. Elle est née . à: Oroolia, le Paradis polynésien. Doucement attirée par les vrilles d’une vigne, elle est devenue fleur, et un jour la brise l’a emportée vers une île inconnue, où le prêtre Aleema l’a recueillie. Parfum

d’abord, puis forme vaporeuse, elle a repris son apparence féminine, et le prêtre l’a élevée dans un vallon secret. Ce voyage devait la ramener à Oroolia. Elle eût déploré son brusque arrêt, si la peau blanche du conteur ne l’eût rassurée : il devait être, lui aussi, un enfant d’Oroolia, et savoir le chemin de cette île de délices. L’amitié de ces deux compatriotes supposés prend vite un tour passionné, et le voyage se poursuit comme dans un rêve, sur une mer immobile où les poissons multicolores se pressent innombrables.

Un récif, enfin, se montre à l’horizon, et, derrière lui, une infinité d'îles, parsemant un lagon où courent des pirogues. Les voyageurs accablés se dirigent vers la terre la plus proche. Les premiers, Jarl et Samoa y abordent en messagers annonçant la venue de Yillah et de son ami. Apprenant que, d’après une légende locale, une prochaine visite de Taji, le dieu solaire, est annoncée sur la terre, ils annoncent que Taji va paraître avec sa suite. Respectueux, les naturels entrent dans l’eau, hissent sur leurs épaules la baleïnière et les amants qui s’y trouvent, et les portent en un bosquet délicieux où le nouveau Taji explique sans sourciller qu’il vient tout droit du soleil. Ces dires sont admis sans surprise : on laisse entendre au dieu que le monde a vu d’autres prodiges. Un noble personnage, pourtant, iui marque un vif intérêt : c’est Media, le roi de l’île voisine d’Odoo, où l’on rend un culte à Taji. Il demande au dieu d’être son hôte, ct lemmène avec sa suite jusqu’à son île toute proche. Dieu lui-même, Media se sent en confiance avec Taji, et les deux divinités, nonchalemment étendues sur les nattes de leur temple, se prennent à deviser. Media décide son hôte à se fixer chez lui pendant son séjour à Mardi — car tel est le nom de ce monde inconnu. Et quelque temps, alors que Jarl et Samoa demeurent sur la grande île, où, à côté des palais et des festins des chefs, les souffrances de la plèbe rappellent que le mal est partout, Taji et Yillah, retirés dans un îlot de palmiers et de fleurs, présent du roi Media, connaissent un bonheur sans mélange. Dédaigneusement, Taji a repoussé les messagères fleuries de Hautia, la reine voluptueuse, qui l'invite à visiter l’île.

Hélas, cette félicité n’est qu’un rêve. Un jour, telle un fantôme léger, Yillah disparaît, et les recherches de son amant restent vaines. Cette perte a ruiné la passagère félicité de Taïji, il ne peut s’en con-

soler, et pas un moment ne songe à demeurer sans celle qu'il aime.

Il informe ses deux vieux compagnons qu’il faut repartir, et poursuivre Villah parmi les archipels. Mais le roi Media, apprenant ce dessein, propose de partir avec eux : il veut voir, lui aussi, le vaste monde Mardi. Trois pirogues sont donc frétées. Dans la première, outre les pagayeurs, prennent place Taji, ses associés, le roi Media qui tient pendant le voyage à oublier qu’il est un dieu, et trois compagnons que le roi a choisis comme aptes à le divertir : le vieux chroniqueur, Braidbeard ou Mohi, esprit scrupuleux, précis et dépourvu d’imagination, le philosophe subtil, Babbalanja, et imma- . tériel, Yoomi, le poète.

La première île visitée est celle du petit roi Peepee, qui, héritier de droit divin de toutes les âmes de ses aïeux, est ballotté entre des désirs contradictoires, et finalement n’est conduit que par ses caprices. Puis le voyage se poursuit, charmé par des récits et des chansons. On voit revenir, chargées de nouvelles fleurs, les messagères de Hautia, qui n’a pas renoncé à séduire le dieu Taji. Le poète interprète le symbolique langage. Mais peu importent à Taji les charmes mystérieux de Hautia : c’est Yillah seule qu’il veut trouver. On atteint l’île de Donjalolo, le souverain opulent et voluptueux, qui s’ennuie à périr, parce que sa loi lui interdit de quitter sa vallée, et qu’il ne sait rien du monde. Malgré son ingénieux harem, ses palais, ses festins, Donjalolo s’ennuie, et Babbalanja le philosophe médite sur cet ennui des rois. Les voyageurs sont conviés au banquet qu'offre le prince aux Souverains des environs. C’est une orgie somptueuse. Mais le lendemain le triste Donjalolo reste seul dans ses palais enchantés : le vin qui fait rire un moment est un ami perfide, qui ne laisse au cœur que l’amertume. Voici l’île où les Plujii, petits démons malicieux, tourmentent les hommes. Voici Nora-Bamma, l’île assoupie où ne vivent que des rêveurs. Voici Ohonoo, où les gens de la bonne société sont tout fiers d’avoir des pirates pour ancêtres. Puis, abrégé par des récits et des discours, le temps passe et les pirogues abordent Mondolo, où règne Bolla-Bolla, le roi des bons vivants. Les repas plantureux sont son unique souci. Il est vrai qu’une attaque de goutte interrompt un moment sa belle humeur, mais elle ne dure pas : le vieux sage se remet à boire aussitôt, et la gaieté reprend. Hélas, on ne retrouve pas Yillah dans l’aimable pays de Bolla-Bolla. Mais un incident survient, dont Taji s'inquiète : une pirogue inconnue vient d’aborder dans le pays. Trois étrangers la montent, qui cherchent, disent-ils, à venger leur père assassiné, et à reprendre une captive

ravie à leur garde. Taji retrouve en eux les fils du prêtre Aleema. Ils le reconnaissent, eux aussi, et, attachés à ses pas, ils vont, tout autour de Mardi, le poursuivre de leurs flèches vengeresses. Désormais Taji aura son « memento mori >» : aux moments les moins attendus, trois flèches viendront se ficher près de lui, et lui montrer que ses poursuivants n’ont pas perdu sa trace, tandis que les messagères de Hautia, elles aussi, continueront de lui présenter, sans se lasser, leurs fleurs au parfum oppressant.

Cependant, l’expédition reprend la mer. Elle a laissé derrière elle Samoa, qui ne veut plus continuer à naviguer, et Jarl, dont la tenue à table a si fort enthousiasmé le roi Bolla-Bolla qu’il a demandé comme une faveur de garder quelque temps un tel convive. On ne reverra plus ni l’un ni l’autre. La première terre où abordent maintenant les voyageurs est Maramma, l’île sainte, où vit dans l’isolement Hivohitee XDCCCXLWVIIT, grand pontife héréditaire, dont l’investiture est nécessaire à tous les rois de Mardi, et dont les domaines sont visités par des pèlerins sans nombre. Pourtant, ce n’est point l’île qui recélera Yillah ! Les marchands sont maîtres du temple ; tous ces prêtres ne songent qu'à l'argent, et le prêtre suprême avoue avec une amère ironie qu’il n’y a rien à trouver chez lui. Alors reparaissent, les unes suivant les autres, les flèches de la vengeance et les messagères de la tentation. Une vision apocalyptique de l’univers se présente à Taji. Presque malgré lui, il est condamné à poursuivre sa course. Le tabac qu’il fume à bord peut le consoler un‘instant, le chant de Yoomi le charmer, l’île du vieil antiquaire extravagant et sa bibliothèque digne de Rabelais peuvent le divertir : il ne peut oublier Yillah. En vain il la cherche au pays des Tapparians, les gens du monde raffinés, desséchés et absurdes. Les discours de Babbalanja sur les origines du monde, les révélations que fait le philosophe sur Azzageddi, le démon familier qui le hante, et souvent commande en son nom, ses paradoxes sur la Providence et la Nécessité n’éclairent pas beaucoup Taji. C’est Yoomi qui le console le mieux, le poète qui saisit, par une intuition enfantine, les vérités secrètes. Les voyageurs atteignent Diranda, le pays où deux rois pleins d’astuce remédient à l’accroissement trop rapide de leurs peuples, en organisant des jeux meurtriers qu’ils contemplent en souriant. Taji et ses compagnons passent dans île de Minda, peuplée de sorciers qui rappellent nos avocats. Un premier circuit s’achève alors. Bien des sociétés ont montré aux voyäageurs leurs efforts vers le bonheur. Nulle part, ils n’ont trouvé Yillan, mais partout les flèches et les fleurs ont été les poursuivre.

Jusqu'ici Taji et ses compagnons ont parcouru des îles imaginaires qui se distinguaient entre elles par les mœurs de leurs habitants. Ainsi Gulliver était allé à Laputa. Dans les chapitres qui suivent, le voyage de Taji va le mener dans une région de Mardi dont chaque île ressemble à un des pays de notre terre, come Lilliput et Blefescu rappellent l'Angleterre et la France. Voici Dominora, l’île du vieux roi Bello, dont la manie est d’annexer les terres les plus lointaines, de jalonner de forts toutes les routes maritimes, et d’envenimer les querelles de la grande terre voisine de Porpheero, sous le prétexte de maintenir l'équilibre porpheeréen. Grâce à ses flottes innombrables, il vient de l'emporter sur Franko, son éternel rival. Son plus grave souci est la bosse de son dos, qu’enfle un peu plus chacune de ses conquêtes. Il est vrai aussi que dans son pays, vrai jardin aux prairies plantureuses et aux temples couverts de lierre, une plèbe industrielle crie misère sans souci de la gloire. Mais Bello jusqu'ici n’a cure de ces gémissements. En face de Dominora est une île verte, et plaisante à contempler de loin. C’est Verdanna, vassale qui haïit ses maîtres. Une malédiction semble l’avoir frappée : méritée dit Media, qui prend le parti des rois ; pitoyable, répond Babbalanja, qui voit les aspects divers des choses, et rappelle les patriotes, les bardes et

“les gens d’esprit qui ont honoré Verdanna. Les voyageurs approchent:

de Porpheero, que Media leur peint avec délices. C’est le berceau de toute civilisation ; là les souverains sont plus raffinés, les peuples plus artistes et les palais plus harmonieux. Là se trouvent le pays martial et galant de Franko, Ibeerea et ses fiers gentilshommes, Latianna, terre ensoleillée des princes artistes et chanteurs, Hapzaboro, Tutoni, Zadinavia, d’autres encore. Ils vont aborder : mais un tremblement de terre ‘vient bouleverser Franko : le peuple en révolte attaque le palais du souverain, et le cataclysme gagne les royaumes adjacents : renonçant à voir cette grande île désolée, les voyageurs à force de pagaies, franchissent des eaux désertes, et s’en vont aborder au pays neuf de Vivanza.

Cette jeune République, hier encore vassale de Dominora, est maintenant libre et vigoureuse. Débarqués près de la capitale, ils vont tout droit visiter le grand temple de l'Etat. Trente colonnes le soutiennent, dont quatre sont toutes récentes, et on a laissé l'emplace-

ment de colonnes futures. Dans une première salle, des dignitaires se curent les dents, somnolent ou prennent un air effaré. Dans la suivante, d’autres chefs sont assis sur les degrés d’un hémicycle, bavardent, rient à grand fracas, tandis qu’un de leurs collègues gesticuie, crie, tonne, et réclame la guerre immédiate contre Dominora. Sortis du palais, les voyageurs rencontrent un homme dont l’apparence est fort simple : on leur dit que c’est le chef de l'Etat. Il accepte la familiarité de tous, mais l’un d’eux l’offense : il le fait arrêter sur-le-champ. Media se borne à sourire en songeant que tous ces passants qui se croient rois n’ont au fond qu’un pouvoir limité. Il sourit davantage encore en entendant commenter les événements de Porpheero, et dénoncer le prétendu esclavage où les peuples de Dominora et de Franko ont été tenus jusqu'ici par leurs souverains. Rien d’étonnant que le lendemain se découvre, accrochée à une branche, une pancarte séditieuse qui vante la liberté du vieux monde et satirise les prétentions du nouveau. Media, Taji et leurs compagnons vont alors voir le sud du pays : ils sont horrifiés en voyant, dans une terre prétendue libre, un peuple d’esclaves courbés sous le fouet de maîtres qui feignent de croire que leurs victimes n’ont pas d'âme.

Ils poursuivent leur course, passent devant Kolombo du Sud, pays riche et fertile, mais ruiné par de continuelles révolutions. Media voit tout cela d’un œil serein : il sait l’autorité indispensable, et pense que ce pays devra, bon gré mal gré, rappeler des chefs pour porter remède à sa misère. Le groupe franchit le cap tempêtueux et glacé qui termine le pays du Sud, remonte vers le Nord en suivant la rive occidentale de Kolombo, voit au passage la terre affreuse des chercheurs d’or et les atolls enchantés et minuscules qui parsèment une vaste étendue du lagon. Ils contournent une grande terre barbare dont tous les promontoires sont gardés par les soldats du roi Bello. Ils ont achevé un nouveau cycle, et jamais n’ont trouvé la moindre trace de Yillah. Ce n’est pas dans des pays qui ressemblent à ceux de la terre qu’ils la rencontreront : il leur faut explorer un monde plus irréel.

Le périple des trois pirogues s’achève parmi les dernières îles de Mardi. Les voyageurs vont d’abord chez Dexodox, l’ermite à la réputation de profond penseur. Mais de sa bouche, ils ne reçoivent qu'in-

compréhensibles abstractions. Ils vont à Hooloomooloo, l’île où l’on a exilé tous les infirmes de Mardi. L'arrivée parmi eux de quelques hommes normaux est pour ces êtres difformes un objet de stupeur et d'horreur. Les monologues philosophiques de Babbalanja se font plus fréquents et plus sérieux. Il cite des pages entières de son auteur de chevet, le sage Bardianna, disserte de la grandeur et de la petitesse de l’homme, de l’inconnaissable vie éternelle, des sentiments humains, du déterminisme et de l’illusion de la Liberté. Taji et ses compagnons abordent encore chez Abrazza, le souverain philosophe, qui entend ignorer tous les maux d’ici-bas ; mais les discours pessimistes de Babbanlanja ont vite fait d’indisposer ce sage : une fois de plus, Taji doit partir sans avoir trouvé Yillah. La quête reprend, tandis que Babbalanja poursuit sa dialectique douloureuse et ironique à la fois.

Une île se présente, que les voyageurs d’abord contemplent avec méfiance, mais qu’ensuite un saint vieillard les décide à visiter. C’est Serenia, où revivent les préceptes de la primitive église d’Alma, fils du grand dieu Oro. Là tout est simple et fraternel : pas d'église organisée, pas de temples ni de rites, mais l’entr’aide, le désir de bien faire et de gagner l’approbation du dieu en suivant les commandements de son fils, qui s'accordent avec ceux de la raison. Tous les voyageurs sont conquis. Babbalanja, auquel une étonnante vision vient de montrer les satisfactions d’une telle vie, décide de demeurer à Serenia. Media veut rentrer dans son île et convertir ses sujets. Yoomi et Mohi insistent pour que Taji renonce à sa chimère. Mais il songe à Yillah et malgré tout, repart.

Alors, une dernière fois, paraissent, chargées de leurs fleurs symboliques, les messagères de Hautia, tandis que dans le sillage on entrevoit les vengeurs obstinés. Les fleurs, dit le poète, veulent dire que chez Hautia est le dernier espoir de retrouver Yillah. C’en est assez pour que Taji se décide à voir cette femme qui d’avance lui fait horreur. Hésitants, ses amis l’accompagnent. Le pays de Hautia est délicieux : ce ne sont que fleurs, et jeunes filles vêtues de fraîches couleurs. La reine elle-même est d’une beauté saisissante. Mais ses yeux sont cruels et profonds comme la mer. Elle déploie toute sa séduction pour conquérir Taji, mais il ne pense, lui, qu’à sa Yillah. Ses compagnons le pressent de fuir : Yillah peut-être est réellement ici, mais devenue une des suivantes de la reine, et si entièrement changée ‘qu’on ne saurait la reconnaître. Il s’obstine, et Yoomi et Mohi, tristement, le quittent pour retourner l’un à Odoo et l’autre

à Serenia. Resté seul, Taji se décide à suivre Hautia dans sa grotte enchantée, et à plonger avec elle dans les eaux prisonnières. Mais la nageuse revient chargée de perles, et Taji remonte à la surface les mains vides : il comprend que la vie chez Hautia ne lui donnera rien de ce qu’il cherche. Errant dans le domaine enchanté, il croit apercevoir une forme blanche qui ressemble à Yillab, et, nageant dans un chenal souterrain, s'enfuit vers les eaux libres de la mer. Il la poursuit, gagne la côte, et trouve au débouché de la rivière souterraine le chroniqueur et le poète qui l’attendent. Une dernière fois, Taji est supplié de retourner à Serenia. Une dernière fois il refuse. Il a vu maintenant tout Mardi. Il lui reste à explorer en quête de celle qu’il aime, le vaste et mystérieux océan qui entoure les archipels. La pirogue se trouve près du récif, et justement une brèche ouvre un passage. Hardiment, Taji tourne sa proue vers cette mer d’où l’on ne revient pas. Les autres n’ont que le temps de se jeter à l’eau, pour atteindre à la nage les îles familières. Farouche, Taji s’en va vers l’inconnu, tandis que silencieux, pareils à des spectres, les trois vengeurs se lancent dans son sillage.

Cette longue analyse a semblé nécessaire pour faire sentir la complexité sinueuse de cet ouvrage énorme. Un résumé plus bref eût été moins fastidieux. Mais il eût risqué de donner de Mardi une image infidèle et simpliste. IL a paru préférable que le lecteur du résumé puisse, à ses propres embarras, juger des perplexités qu’éprouve tout lecteur du livre. Et sans doute, malgré bien des incertitudes de détail, a-t-il pu, de lui-même, apercevoir le sens général de l’ouvrage : Il est en effet, croyons-nous, une interprétation sommaire, qui relève du sens commun, et sur iaquelle tous peuvent s’accorder.

Il est évident que la première partie, qui nous fait voir Taji quittant subrepticement son navire avec Jarl, nous montre les jours passés sur le Chamois, et peint les incidents qui eurent lieu sur le Parki, ne diffère pas sensiblement des aventures de mer décrites dans les ouvrages antérieurs. Le lecteur de Typee et d'Omoo qui aborde Mardi: dut croire que l’auteur allait lui conter la fin de ses aventures. Le symbole ici n’est sensible que si la suite de l’ouvrage est connue. Ce départ aventureux du matelot qui abandonne un navire solide et bien commandé pour naviguer seul dans un fragile esquif, peut

apparaître comme le symbole de l’homme qui délaisse la sécurité de la vie sociale, et s’en va seul à la recherche d’une règle de vie. Mais les scènes et les caractères très réels de cette première partie, le plaisir que Melville prend visiblement à les décrire, prouvent qu’on ne doit pas ici faire trop de part à l’intention symbolique.

Dès la seconde partie, la proportion du symbole et de la réalité

se modifie. Sans doute on a encore un peu l'impression d’être en

Polynésie. La pirogue du prêtre Aleema, les rites mystérieux qu’il évoque, le récif de corail qui entoure le lagon de Mardi, les bosquets de palmes, les temples aux idoles de bois où Taji et Media s'étendent familièrement, rappellent les sites et les mœurs évoqués dans Typee. Pourtant, dès le début, cette partie du livre s’enveloppe d’un voile de poésie et d’irréel qui montre qu’on a bien quitté la terre. La mer phosphorescente où palpitent ces poissons presque sensibles n’est plus l’eau du Pacifique. Le combat contre les fils du prêtre, semble se livrer contre des ombres silencieuses. Dans ces vapeurs, la poétique légende de Yillah surprend à peine, et l’accueil fait à l'imaginaire Taji, qui d'emblée disserte avec les naturels comme s’il était l’un d’eux, n’étonne même pas. Le lecteur est maintenant dans un monde mi-réel, mi-fantastique, où le symbole tiendra naturellement une place plus étendue. Le conteur du début, en devenant un demi-dieu, prend lui-même une valeur symbolique : il touche . encore à la terre, mais une partie de son être est divine. Sa Yillah tout entière est symbole. Symboliques sont sa peau blanche et ses yeux d’albinos, symbolique est son histoire, symbolique surtout sa nature : à n’en pas douter, elle représente l’idéal spirituel que le héros, avec un indicible bonheur, croit un instant posséder, qui lui échappe, et que, par la suite, il s’épuisera vainement à poursuivre. Dès que la « quête » à la poursuite de Yillah est commencée, l’aventure matérielle n’est plus qu’un prétexte. A la suite de Taji, le lecteur est emporté en pleine fantaisie, et l'importance du symbole croît encore. Symboles de la volupté d’abord, dont les tentations risquent à chaque pas d’arrêter l’idéaliste sur sa route ardue. Ces fleurs périodiquement offertes par les envoyées de Hautia : c’est le vieux mythe chrétien de Jésus au Désert, c’est la tentation de saint Antoine, et c’est la légende de Faust. Symbole des regrets amers pour tous les sacrifices que l'idéal a coûtés, ces vengeurs implacables dont les flèches viennent frôler Taji. Symboles de quatre attitudes d’esprit chez un même homme ces quatre personnages dont les discours feront désormais le livre presque entier : Media, l’homme de bon sens;

Mohi, le positiviste ; Yoomi, le poète, et Babbalanja, le philosophe. On notera que le rôle de Taji est réduit à l’extrême, jusqu’à l’heure de son arrivée chez Hautia. Celui qui parle le plus maintenant est Babbalanja : symbole encore du penchant philosophique qui semble l'emporter pour l'instant chez Melville. Symboliques sont aussi les pays visités dont chacun représente une des formes de la vie où l’homme cherche vainement son idéal. Le symbole d’ailleurs n’est pas tout dans cette quête. La poésie occupe sa place, pour elle-même, pour l’harmonie des rythmes et la beauté des apparences. Les criques où l’on aborde et les palais où l’on festoie, pour irréels qu’ils soient, sont évoqués comme de belles images. Les fleurs de Hautia sont parées de bien plus de grâces que le seul symbole ne l’eût exigé, et les chants de Yoomi témoignent du désir d’embellir le récit. Un troisième élément paraît enfin, et c’est la satire des institutions humaines. Ainsi la brillante opération chirurgicale de Samoa, qui répare délicatement un crâne fracassé, et fier de son adresse, n’attache nulle importance à la mort du patient, est un thème que Molière eût aimé : tandis que l’île où chacun paie un sorcier qui le protège contre le sorcier de son ennemi rappelle celle où Rabelais logeait les chats-fourrés.

Dans la quatrième partie, le symbole est satirique et transparent. Le voyage de Taji est pour Melville un prétexte pour faire avec nous le tour du monde habité. Il néglige un instant Yillab, qu’il sait bien n’avoir pas élu pour sa patrie une nation plus qu’une autre. Il interrompt même son enquête spirituelle, à travers les croyances, pour ne plus être qu’un géographe ironique. Ses appréciations sont rapides, mais nuancées. Il critique sans la ménager l’Angleterre, qu’il admire et qu’il aime pourtant ; et s’il exprime sa foi en l’avenir des Etats- Unis, il ne cache pas que le présent vulgaire de sa patrie, ses iniquités, sa vantardise bruyante, l’agacent ou l’indignent.

Dans la dernière partie, enfin, le symbole reprend toute sa valeur. Babbalanja n’est plus que le demi-héros qui, après une longue lutte, se contente de résultats imparfaits. C’est Taji qui, à nouveau, sert de porte-parole à l’auteur. C’est lui le héros véritable, maintes fois sur le point de faiblir, mais qui sait triompher de soi-même, et lutte jusqu’à la mort plutôt que de renoncer à l'idéal. I] ne s'arrête qu’un instant aux portes d’une science vaine et prétentieuse, mais il écoute longuement le philosophe, près de se résigner à cette sagesse douloureuse qui refuse à l’homme la connaissance de l’absolu. S'il poursuit cependant, c’est qu’il sent Babbalanja qui le prêche, mal convaincu lui-même, et gardant au cœur une lueur d’espoir. Et c’est

alors le christianisme qui les appelle tous les deux. Ils ont, il y a longtemps, repoussé les rites mécaniques des églises commerciales. Mais Serenia représente une religion naturelle, fondée sur la raison et l’amour plus que sur la révélation. Pourtant, la vision de Babbalanja montre que si la pratique de ces vertus modestes fait apercevoir peu à peu des félicités inconnues, Dieu seul connaît jamais lPabsolu. Alors, quoique le philosophe se résigne, Taji, lui, ne cède pas. Une vérité approximative ne saurait lui suffire. Il vainct ses répugnances et, pour ne négliger aucun moyen, va voir la symbolique Hautia. Elle représente la chair, et Melville la méprise. Mais peut-être a-t-elle fait de l’idéal sa captive ; ou si l’on veut, l’apaisement des sens donne-t-il à l’esprit l’euphorie longtemps cherchée. Mais non ; et même si cela était, l’idéal ainsi atteint ne serait qu’une caricature. Et c’est pourquoi Taji quitte les demeures d’'Hautia. Mais ce n’est pas pour se réfugier, comme on l’en presse encore, sur les hauteurs moyennes du christianisme tiède. C’est pour s’obstiner, seul et sans appui dans sa chimérique poursuite. Il sait que les regrets l’accompagneront sans cesse, et que jamais sans doute il ne trouvera ce qu’il cherche. Mais il sait aussi que seule cette attitude est vraiment grande.

‘Sur cette interprétation très générale, l’accord doit pouvoir se faire. Malheureusement, elle est loin d’expliquer tout Mardi. À dessein, l’on a laissé certains points imprécis. On à nommé Yillah « l'idéal spirituel ». Mais cet idéal est-il vérité, bonheur, équilibre d’une âme affranchie d’inquiétude ? Est-il même absolument dépourvu d’attaches matérielles ? Une phrase ambiguë permet d’en douter

« Mais si j'avais beaucoup de regret à me sentir ainsi, sous les « yeux de Yillah, rapetissé jusqu’à devenir un mortel, c’est avec des « émotions toutes contraires que je contemplais dans son cœur l’ex- « tinction de sa propre spiritualité :. »

On a dit aussi que Taji était double, puisque homme et dieu tout à la fois. Mais ce symbole rappelle-t-il l'alliance d’une âme immortelle et d’un corps périssable, ou seulement la coexistence d’éléments contradictoires ? Si ce personnage déjà double de Taji, figure l’auteur,

concevra-t-on clairement la position des quatre compagnons qui, eux,

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