‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 143 sur 327 · Mardi, I, p · texte numérisé non relu

Mardi, I, p

représentent des aspects de sa pensée ? D'autant que l’un, Babbalanja, est double lui aussi. Qui se contentera de l'explication qu’on a donnée de la captivité de Yillah près d’Hautia ? Et comment se figurer l’état d’âme d’un homme qui, renonçant à poursuivre l’idéal par l’action, la philosophie, la religion et les sens, s’obstine à chercher seul un moyen de connaissance inédit ? Autant de questions qu’un lecteur attentif ne manquera pas de se poser. Le malheur est que chacun risque de répondre selon son tempérament ; les réponses variées à l'infini, ne feront que mieux ressortir la complexité des problèmes.

La solution la plus simple est celle qu’adoptèrent, avec ensemble, les critiques américains contemporains de Melville. Pour eux, ces incertitudes étaient l’effet d’une négligence, et il n’y avait pas lieu de s’en soucier. Peut-être cette interprétation facile résout-elle quelques difficultés. Peut-être Melville, composant plus lentement, et se guidant sur un plan ordonné, eût-il plus clairement fixé les positions respectives de Taji et de ses quatre interlocuteurs. Mais les problèmes les plus embarrassants se trouvent posés de même dans Moby Dick et dans Pierre. Les mêmes critiques les traitent avec la même légèreté : il serait étonnant, pourtant, que trois fois nous trouvions, évoqués avec la même ardeur sérieuse, ces problèmes de l’idéal, du dualisme, de l’obstination héroïque, qui semblent obséder ’lauteur, et que trois fois nous puissions couvrir notre embarras en accusant Melville d’irréflexion.

Tout au contraire, on procède aujourd’hui souvent par déductions. Posant le principe du symbolisme cohérent, systématique, poursuivi d’un ouvrage à l’autre, on soutient alors que les passages obscurs ont simplement un sens insoupçonné, amené de manière inéluctable par les symboles antérieurs. Le plus remarquable représentant de cette méthode est, selon nous, M. George C. Homans’. Il nous fait part d’abord de son objet : retrouver la cohérence secrète de la tragédie en trois actes formée par Mardi, par Moby Dick et par Pierre, où Melville retrace l’échec de ses efforts pour résoudre l’énigme du Monde. La méthode est exposée ensuite : 1° les personnages parlent au nom de Melville, et ne sont rien que des aspects de son âme. 2° Malgré les dénégations de Melville, ses rêveries, orientées par un même courant, peuvent former, inconsciemment, un système. 3° Un même symbole

1. George C. Homans. The Dark Angel : the tragedy of Herman Melville (N.

Engl. Quart, vol. V, octobre 1932, pp. 699-730).

peut s'appliquer à deux ou trois idées à la fois. 4° La grande idée de Melville étant le contraste entre la vérité humaine et la vérité absolue, un même symbole peut couvrir deux affirmations contraires. M. Homans examine alors les symboles dans chacun des trois livres, et d’abord dans Mardi. Yillah représente avant tout le bonheur éthéré que cherche Melville, mais ne pouvant échapper à l’atteinte des sens, elle est double, et Taji, qui la poursuit, doit toujours souffrir d’un doute en se demandant si l’objet qu’il convoite est aussi pur qu’il le voudrait. Taji représente l’essence même de Melville ; demi-dieu, il est double luimême, puisque les appétits matériels et les désirs spirituels se le disputent. Ses quatre compagnons sont des aspects secondaires de sa pensée, qui le suivent longtemps et finalement l’abandonnent, laissant Taïji, son être même, poursuivre sa quête désespérée. Hautia, elle, est simple ; elle est le bonheur matériel qui risque de tenter Melville. La captivité possible de Yillah chez Hautia implique que parfois celle-ci rappelle les aspects terrestres de Yillah : mais ce ne sont point ces éléments grossiers de son idéal que Melville veut retrouver : c’est pourquoi s’éloignant, il poursuit sa recherche sans espoir. Cette interprétation de - M. Homans est évidemment renforcée par les correspondances qu’il voit entre les symboles de Mardi et ceux des autres livres. À n’en pas douter, elle séduit. Mais son sort est de reposer sur des postulats incontrôlés. Elle est cohérente, et l’on souhaiterait qu’elle fût vraie. Le lecteur attentif ne peut en être assuré.

La preuve est que M. Braswell, par une méthode analogue, bien qu’elle n’affecte pas la même rigueur, arrive à des conclusions sensiblement différentes !. Yillah pour lui, n’est pas seulement le bonheur, mais un reflet du bonheur qu’il (Melville) trouve dans les spéculations de la raison. Ce qui revient à dire qu’elle est à la fois la raison pure, que Melville croit un instant posséder, et la satisfaction qu’il tire de cette possession. Elle s’est présentée comme divine, et Taji se trouve par là même divinisé. Mais découvrant avec regret les aspects terrestres de cette raison, il est, lui aussi, ramené sur la terre. M. Braswel ne considère pas les compagnons de Taji comme une part de Melville, ce qui diminue la complexité du problème. Pour lui Taji seul est Melville, du début à la fin. Il est seulement double, et son dualisme provient de celui de Yillah. Le soupçon d’une captivité de Yillah chez Hautia semble dire que la raison, si céleste en apparence, vient peut-être des sens. Et le départ final de Taji signifie que Melville

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