‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 144 sur 327 · Braswell, chap. 11, Mardi · texte numérisé non relu

Braswell, chap. 11, Mardi

renonce à toute espérance. On voit l’écart des résultats auxquels une même voie mène deux chercheurs également minutieux : c’est ie plus grave reproche qu’on puisse faire à leur méthode.

D’autres ont essayé d’expliquer autrement le mystère des symboles de Maürdi. Leur postulat est le fameux mysticisme, si souvent attribué à Melville. M. Weaver le premier, a prononcé le mot, mais sans s’y attarder, et en lui donnant, au plus, le sens d’allégorie :. Il a dû regretter d’avoir, imprudemment, dévoilé ce vocable magique. D’autres s’en sont emparés, et l’ont fait servir aux fins les plus diverses. Un mystique, pour eux, est un homme qui n’a pas l’esprit fait comme tout le monde, et chez lequel il est vain de chercher la logique. Quand s'offre une difficulté d’interprétation, ils peuvent dès lors répondre : « C’est le Mysticisme », comme le Marquis de « La Critique » disait : « Tarte à la crème ! » Ainsi M. Thomas Hunt expliquant le départ final de Taji à travers les déserts de l'Océan, est peut-être moins clair qu’il ne le croit quand il écrit :

« S’il faut chercher le salut dans le pessimisme mystique qui est « la dernière affirmation de l’auteur, l’éternelle négation ne doit pas « trouver l’énergie de se détruire 2... »

Plus solide est la mise au point proposée par un spécialiste du mysticisme, M. John E. Jacoby, qui a le mérite d’avoir étudié ce dont il parle *. A ses yeux, Melville est le type du « mystique qui n’a pas abouti ». Il a eu la « volonté d’annihilation », c’est-à-dire qu’il a renoncé, ou cru renoncer successivement à tous les moyens humains de conquérir le bonheur, n’attendant plus la consolation que d’une intuition mystérieuse et chimérique. Maïs il n’a pas dépassé ce stade, alors que le mystique est « récompensé » par la venue de l'intuition qui lui procure des joies inéffables. Il semble bien que cette hypothèse réponde à la question finale : Où va Taji ? M. Jacoby doit être doublement remercié : il donne une réponse nette à l’un des problèmes les plus troublants, et enlève toute excuse à certaines explications trop faciles.

Une quatrième méthode, enfin, peut séduire, et c’est la psychanalyse. À la vérité, elle ne s’est pas encore manifestée, sur le papier, de

1. Le titre de l’ouvrage de M. Weaver est « Herman Melville, Mariner and Mystic ». L’auteur nous a confié que cette alliance de mots ambigus venait de son éditeur plus que de lui-même.

2. Thomas Hunt. Ze Roman Américain, 1830-1850, Paris, 1937, p. 89.

3. John E. Jacoby. Le Mysticisme dans la pensée américaine. Paris, 1982; chap. 1v, pp. 206-240.

manière très explicite. Le seul homme sans doute dont la compétence soit suffisante, le Dr Henry Murray, travaille en silence. La critique elle, est partagée entre le désir de se montrer « moderne », et la crainte du terrain dangereux. Elle se borne donc à des allusions sybillines, où brillent les maîtres-mots de « complexe » et de « sublimation ». Mais dans les milieux d’étudiants cette sage réserve n’esl pas toujours imitée. I1 faut entendre des garçons de vingt ans échafauder les théories les plus hardies, où Yillah, Hautia, la fâcheuse Annatoo et l’innocent Viking se voient attribuer des rôles qui étonnent le vulgaire. On nous excusera de re pas prendre ces jeux au sérieux. Mais le seul fait qu’un savant authentique ait longuement appliqué la méthode freudienne à l’étude du symbolisme melvillien nous oblige à mentionner cette méthode comme une des voies qui s'ouvrent aux chercheurs.

Nous avons tenté de montrer la diversité des méthodes mises en œuvre, et l'incertitude des résultats atteints. Il est à craindre qu’une interprétation totalement satisfaisante se fasse attendre encore longtemps. Pourtant, ces recherches n’ont pas été vaines. Tantôt par un moyen, tantôt par par l’autre, une bonne partie des questions restées en suspens ont reçu leur solution. Que Taji soit Melville, on ne peut plus en douter après ce qu'ont fait voir MM. Homans et Braswel. Les mêmes critiques bien qu’opposés en apparen’e, s'accordent à réduire ie rôle de Babbalanja et de ss compagnons, rejcignant en cela les prosaïques contemporains de Melville. L’explication que donne M. Braswell de la captivité de Yillah semble satisfaisante. L’attitude de Taji à la fin du livre est éclairée par M. Jacoby. Nous souhaitons que les efforts du Dr Murray apportent d’autres lumières. Mais déjà le problème a perdu beaucoup de son intérêt. Le plus sage nous paraît, pour l'instant, de nous en tenir à cette « vérité pénultième > dont se contentait Babbalanja.

Il est plus instinctif, peut-être, d'examiner les conditions dans lesquelles a travaillé Melville. C’est lui-même qui nous les apprend, dans un chapitre de Mardi. Les rois Media et Abrazza interrogent Babbalanja sur l'écrivain Lombardo et le philosophe leur conte la naïssance de son œuvre :.

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