‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 145 sur 327 · Mardi, II, chap. Lxxvi, pp · texte numérisé non relu

Mardi, II, chap. Lxxvi, pp

Media. — Mais, Babbalanja, si Lombardo avait un message à transmettre à Mardi, pourquoi choisir un véhicule si bizarre ?

Babbalanja. — C'était sa nature, je suppose.

Abrazza. — Mais c’eût été tout différent, pour moi.

Babbalanja. — Et il n’eût pas non plus été naturel, pour mon noble seigneur Abrazza, de porter sur ses épaules la tête de Lombardo. Chaque homme a la sienne, Oro soit loué !

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Media. — Et maintenant, qu'est-ce qui, à l’origine, a poussé Lombardo à cetle entreprise ?

Babbalanja. — Primo, et avant tout, un cœur plein, rempli jusqu'au bord, bouillant, mousseux, débordant comme le flacon que vous avez à la main.

Secundo, la nécessité de se démener pour gagner les ignames de

ses repas.

Abrazza. — À défaut du second motif, le premier eût-il suffi ? Babbalanja. — J’en doute. De tous les Mardiens, il était par nature

le plus indolent. Avez-vous vu un lion fauve, se chauffant tout le jour au soleil fauve : en rêve, déchirant des troupeaux entiers d’éléphants, mais ses vastes flancs alanguis, et l’œil mi-clos? De même, Lombardo. Mais le besoin farouche, ce chasseur, est venu éveiller son rugissement.…

.….Et avant que la nécessité ne le pique de l’éperon et de la molette, il ignorait quelle allure il pouvait prendre. C’est elle qui, le secouant, lui fit prendre conscience de soi-même. Nous sommes tous remplis de fantômes et d’esprits. Nous sommes pareils à des cimetières pleins de morts ensevelis qui ressuscitent à nos yeux... C’est le malheur qui révèle tout cela.

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Media. — Comment a-t-il abordé sa grande œuvre, sa « Kostanza » ?

Abrazza (à Media). — Oh, malgré toutes les divagations de votre

Babbalanja, Lombardo ne s’est pas mis spécialement en peine ; donc il mérite peu d’éloges. Car le génie doit nous ressembler, à nous les rois : calme, satisfait, et conscient de son pouvoir. Et, dans l'esprit de Lombardo, le dessin de sa « Kostanza » doit être arrivé tout ailé, comme un aigle issu du soleil.

Babbalanja. — Non, Votre Altesse. Mais, comme les aigles, ses pen-

sées d’abord étaient nues. Pourtant, venues au monde sans plumes, elles ont grandi jusqu’à prendre leur essor.

Abrazza. — Alors, le génie n’est pas inspiré, après tout ! Comme ils doivent mener une vie d’esclaves, au fond de leurs mines! Je pleure en y songeant.

Babbalanja. — Monseigneur, tous les hommes sont inspirés. Les fous sont inspirés ; Votre Altesse est inspirée : car l’essence de toutes idées est infuse. De nous-mêmes, et en nous-mêmes, nous ne créons rien. Quand Lombardo se mit au travail, il ne savait pas ce qu’il adviendrait. Il ne se murait pas dans ses plans. Il écrivait tout droit, et, ce faisant, atteignait au fond de lui-même des profondeurs toujours plus grandes.

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Mokhi. — Sans doute écrivait-il en souriant ?

Babbalanja. — Entends-tu rire au moment d’une naissance, vieillard ? L'enfant peut avoir mainte fossette joyeuse, mais non la mère. Lombardo faisait l’effet d’un ermite.

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Babbalanja. — Délibérément, il n’était pas son propre maître, mais un simple secrétaire, écrivant sous la dictée.

Yoomi. — C’est l'inspiration, cela !

Babbalanja. — Appelle-la comme tu voudras, Yoomi; c'était une sorte de somnambulisme de l'esprit.

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Media. — Mais, je t'en prie, Babbalanja, dis-moi comment il fit la connaissance de quelques-uns de ces dignes personnages qu’il nous présente dans la <Kostanza ».

Babbalanja. — Il les rencontra d’abord dans ses rêveries. Ils se promenaient en lui, hostiles et lointains, et longtemps découragèrent ses avances. Mais, à force d’être importunés, ils finirent par rougir d’une telle réserve, s’avancèrent et lui tendirent la main. Désormais

ils furent francs et cordiaux.

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Abrazza. — Mais les Unités, Babbalanja, les Unités ! Elles font totalement défaut dans la « Kostanza » !

Babbalanja. — Votre Altesse, sur ce point Lombardo était franc. Il dit dans son autobiographie : « Quelque temps, j’essayai de garder les bonnes grâces de ces nymphes. Mais je les trouvai si portées à la critique, si exigeantes ; elles me jetaient dans une telle irritation, avec leur manie de trouver des fautes, qu’à la fin je renonçai à elles. ;

Abrazza. — Bien imprudent !

Babbalanja. — Non, Votre Altesse : car, bien que Lombordo abandonnât tous les guides venus du dehors, il gardait en lui-même un autocrate : son instinct, couronne en tête et sceptre en main.

Il suffit de reprendre point par point les déclarations de Babbalanja et de les appliquer à Melville. On verra comme l'élaboration de Mardi ressemble à celle de la Kostanza.

Le « véhicule » adopté par Melville fut conforme à « sa nature » : et c’est pourquoi Mardi prit tout naturellement la forme d’un voyage. Les comparaisons que l’on fait si souvent avec Rabelais et Swift ont leur valeur de détail, et Melville a sans doute emprunté quelques traits à ces maîtres. Il est douteux pourtant que ce voyageur éternel eût pu choisir une autre forme.

Comme son Lombardo, Melville avait depuis longtemps un cœur « débordant », même aux temps heureux où il écrivait Typee. Fugitives, avaient dû se poser à son esprit des questions qu’il pouvait écarter, mais dont il sentait profondément l’acuité.

La déception qui suivit son mariage, l’irritante nécessité financière ont été l’occasion attendue : la première a rendu les problèmes plus angoissants ; la seconde l’a forcé d’écrire un livre. Contraint de prendre la plume, il ne pouvait guère parler que des problèmes qui l’angoissaient. Mardi est donc bien dû à la fois à « l’igname de ses repas » et au « malheur » qui l’a révélé à lui-même.

Avant d'écrire Mardi, il ignorait ses vraies ressources, comme Lombardo avant la Konstanza. On a donc tort de croire qu’en écrivant Typee et Omoo, il ait jugé sa tâche indigne de lui. La passion qu’il mit à défendre ses romans polynésiens attaqués, montre assez qu’ils lui tenaient à cœur. C’est Redburn, leur successeur, qu’il a méprisé, parce qu’en écrivant Mardi il avait appris son pouvoir.

Ses pensées, d’abord, des aiglons sans plumes, étaient frustes, et c’est en écrivant qu’il les a senties s'affirmer : il suffit de suivre le développement de Mardi pour le voir sans cesse aller du plus banal au plus profond. Pourquoi s’étonner du contraste entre le début réa-

liste du livre et le développement symbolique ultérieur. A la lumière projetée par Babbalanja, il semble naturel que l'ouvrage, débutant comme un roman de Cooper, passe au plan de la poésie aimable où il rejoint « Alice au pays des Merveilles », puis atteigne l’âpre satire de Swift, avant d'évoquer, finalement, le fantastique pèlerinage de Bunyan.

Melville a « écrit tout droit, sans se murer dans aucun plan » : ja sinueuse lecture de Mardi le montre assez. Pourquoi alors demander au livre une logique absolue ? Le subconscient lui-même, auquel on fait appel, ne justifie nullement cette prétention : peut-on croire que le flux infini d'images, de souvenirs, d’impressions et d'idées, auquel, faute de mieux, on le compare, soit ordonné par la logique ? Les plans ont justement pour but d’endiguer ce flot capricieux.

Lombardo a écrit sans joie : Melville aussi, assurément. La longue application intellectuelle devient vite épuisante, et l’on reste confondu en songeant que cet énorme ouvrage, dont chaque phrase, surtout vers la fin, est si lourde de sens, ait été fait dans un délai si court. Que Melville ait alors vécu « en ermite », s’enfermant d’interminables heures dans sa chambre d’où il sortait épuisé, nous le savons d’ailleurs par Evert Duyckinck *.

Lombardo a écrit sous la dictée comme un somnambule, nous dit Babbalanja. Melville fit-il tout à fait de même ? On en peut discuter. Ainsi M. David Jaffé a fait voir les emprunts de Mardi à des ouvrages divers sur la Polynésie parus quelques années plus tôt ?. Il a pu trouver que Melville y avait adapté des passages à ses fins, ou en avait simplement interposé dans son texte. Signe, évidemment, d’un travail conscient, qui ne ressemble guère à l’inspiration du génie. On peut soutenir aussi que d’autres auteurs plus anciens ont été mis à contribution, et que l’extraordinaire bibliothèque du vieux Oh-Oh* ressemble comme une fille à celle que vit Gargantua. Il semble cependant qu’on puisse atieindre une solution moyenne. Melville dut le plus souvent écrire très vite, et dans une sorte de fièvre. Dans Mardi notamment les chapitres irréels et subtils de la fin témoignent de cette sorte d’exaltation à demi consciente. Mais d’autres, qui ne visent qu’à la description, au paradoxe, donnent plutôt l'impression d’un effort

4. Voir L. S. Mansfield. Glimpses of Herman Melville in Pittsfield, 1850- 1851 (Am. Lit., IX, 107 mars 1937, pp. 26-48.)

9. David Jafté. Some Sources of Melville’s Mardi. (Am. Lit., IX, I, mars 1937, pp. 56-69).

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