Mardi, II, chap. x1x, pp
conscient. C’est là qu’on trouve l’adaptation d’anciens modèles : la surexcitation qui fit écrire à Melville la Vision de Babbalanja devait bien s’apaiser par instants. Ainsi s'expliquent certaines ruptures du ton, et ainsi nous est fournie une nouvelle raison pour ne pas chercher dans Mardi une logique qui n’y est sans doute pas. <
On peut achever le rapprochement. Comme Lombardo, Melville a fait peu à peu la connaissance de ses personnages. Le conteur qui, au début, n’était qu’un individu moyen, devient un demi-dieu théorique, puis un être d’une infinie curiosité, et finalement une espèce de surhomme tourmenté. Le mépris de Melville à l’égard des règles ordinaires n’est pas fait pour surprendre : dès Typee, le lecteur a dû bon gré mal gré s’y habituer. Enfin, la confiance que Melville fait à son instinct, à son refus de rien retrancher de son livre, comme Loranzo, négligeant les critiques avec un sourire qui, après Moby Dick, ne sera plus que mépris et sarcasme après Pierre.
Telle semble avoir été la genèse de Mardi. Les confessions de l’auteur expriment les angoisses d’un homme qui sént un besoin d’absolu, s’est absorbé dans sa recherche ardente au point de s’égarer souvent avant de rejoindre les sentiers fréquentés, et qui nous confe ses douloureux tâtonnements. Ces aveux de Melville, joints à l’interprétation du sens commun et aux découvertes fragmentaires des chercheurs, suffisent, croyons-nous, à fixer la portée générale du livre. Aller plus loin serait faire preuve d’un dangereux esprit de système. Au lecteur maintenant de peser lui-même chaque phrase, et d’en découvrir personnellement « les résonnances infinies ».
Il est hors de doute que, pour la plupart, les contemporains de Melville furent déconcertés par la lecture de Mardi. Le nouveau livre était attendu avec curiosité sympathique : le public s’apprêtait à goûter un autre roman polynésien. Les critiques, même ceux qui avaient résisté au charme de Typee, sentaient qu’un nouvel ouvrage de Melville ne pouvait être passé sous silence. Le nombre des comptes rendus, en Angleterre comme en Amérique, fut donc considérable. La plupart expriment une déception. ï
Les critiques hostiles à Typee triomphèrent franchement. Blackwood’s Magazine déclara sans ambages : ;
« Triste fut notre dégoût en parcourant une rhapsodie toute sur-
« chargée de bric-à-brac, et intitulée Mardi, et un voyage en ce pays. « Enfin, qu'est-ce que signifient toutes ces sottises ? où se mêle peut- « être une tentative de veine rabelaisienne, le style de tout cela étant < affecté, pédant et fastidieux à l’extrème. M. Melville a évidemment « écrit son incompréhensible roman pour mettre la patience du - « public à l’épreuve :. »
Et l’Afhenaeum de Londres ne fut pas plus indulgent :
« Si ce livre veut être une plaisanterie, le sel y fait étrangement défaut ?. »
D’autres, par ailleurs sympathiques à l’œuvre de Melville, avouèrent franchement leur désillusion, ou méêlérent leur éloge de fâcheuses réserves. En 1850, le Knickerbocker, examinant White Jacket, se déclara soulagé par ce retour de Melville au bon sens :
« Nous avions peur de ne plus désormais voir sortir de sa plume « qu’un réchauffé pseudo-philosophique de Carlyle et d’'Emerson 5. »
Fitz-James O’Brien, en 1853, excusait Mardi, « tapisserie tissée de rêves », tout en étant « pleinement conscient de ses tristes fautes de goût et de style ». Mais dès 1857, il se repentait de son indulgence, et avouait que « jamais il m'avait pu s’expliquer le moins du monde - pourquoi Melville avait fait ce voyage à Mardi * ».-Et le Dublin Uni- -versity Magazine, étudiant en 1856 toute l’œuvre de Melville, parlait ainsi de Mardi :
< Dans la première moitié, le lecteur est charmé. Maïs bien triste sera son désappointement quand il poursuivra sa lecture.
<« Elle (la suite) est faite de la plus invraisemblable, même de ja . « plus impossible succession d’aventures parmi les indigènes, qui « ne seraient rien d'autre que d’absurdes divagations, si on ne sentait « obscurément que l’auteur a eu pour intention d’écrire une espèce « de satire politique, sous des déguisements grotesques, et d’une extra- « vagance incroyable. (C’est) « à notre avis, une des plus tristes, des < plus mélancoliques, des plus déplorables et des plus humiliantes « perversions d’un génie de premier ordre qu’on puisse trouver dans « la langue anglaise. »
4. Blackwood’s Magazine, vol. LXVI, août 1849, p. 172. 2. Athen., vol. XXII, 24 mars 1849, pp. 296-298. 3. Knickerbocker, vol. XXXV, mai 1850, p. 448. 4. Fitz James O’Brien. 4° Our Young Authors (Putnam’s Magazine, vol. f, février 1853, pp. 155-164). 2° Our Authors and Authorship (Putnam’s Magazine, vol. IX, avril 1857, p. 384-394).
5. A Trio of American sailor-authors (Dubl. Un. ae. vol. XLVII, janvier 1856, pp. 47-54).
Il y eut cependant des articles favorables à Mardi, et approuvant pleinement Melvilie d’avoir élargi son talent. Ainsi Graham's Magazine déclara :
« Il y a dans Mardi une originalité de pensée et d’expérience que « Typee, malgré toute sa distinction et le luxe de ses descriptions, « ne laissait guère prévoir !. »
Et le Literary World de Duyckinck annonçait joyeusement :
« Un essayiste de premier ordre, près duquel le lecteur peut mar- « cher cœur à cœur, et la main dans la main °?. »
Cependant, même les plus enthousiastes n’ont pas compris grand”chose à Mardi. Lors même que, sans regret, ils renonçaient aux belles aventures qui leur semblaient promises, et acceptaient l’entrée dans l'irréel, ils n’ont guère vu dans ce monde imaginaire qu’une ingénieuse caricature de notre temps. Ils ont compris la satire des institutions, et n’ont pas soupçonné la spiritualité du livre. Tous ont été bien aises, au fond, que Melville, dans ses livres suivants, soit revenu sur un terrain plus solide, et la Cyclopaedia of American Literature de Duyckinck, parue un peu plus tard, ne cache pas le soulagement ressenti .
Un homme pourtant semble avoir pressenti les problèmes immenses que Melville avait soulevés : c’est Philarète Chasles, le critique de la Revue des Deux Mondes. Dans son article, il est facile évidemment de relever des erreurs : à propos d’un livre, Chasles philosophe à perte de vue sur l’esprit d’un pays qu’il ignore, et dont il juge Mardi un produit-type. Mais l’analyse qu’il donne du symbolisme de Mardi est la meilleure qu’ait tentée le xix° siècle. Clairement, il sent les hautes réalités spirituelles que Melville s’est efforcé d’atteindre. Et la formule, inventée par lui, du « Rabelais américain », a beau être incomplète, et susceptible d’interprétations absurdes : elle montre qu’il a senti la richesse débordante de Melville, et l’'Humanisme, au sens le plus élevé de sa curiosité “.
Ce ne fut qu’un isolé. On peut dire qu’au total Mardi ne fut pas compris. Le succès financier fut minime. Au bout d’un an, deux mille exemplaires à peine avaient été vendus, contre quatre mille de Red-
1. Graham’s Magazine, vol. XX XIV, mai 1849, p. 385. 2. Lit. World, vol. IV, avril 1849, pp. 309, 333-336, 351-353, 540.
3. Cyclopædia of American Literature, by Evert and George Duyckinck. New-York, 1855, 2 vol.
4. Philarète Chasles. Voyages réels et fantastiques de Herman Melville (Revue des Deux Mondes, nouv. sér., vol. II, 15 mai 1849, pp. 542-570).
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burn un an plus tard :. L’enthousiasme poli de quelques critiques ne subsista pas, et, pendant soixante ans, Mardi sommeilla dans l’oubli. De 1857 à 1891, au dire de M. Hetherington, le nom de Mardi ne fut écrit nulle part?. Et si à la mort de Melville un intérêt passager fit évoquer les premiers livres de l’écrivain, Mardi n’eut aucune part à ce réveil. Le critique du Boston Post disait :
€ Quant à Mardi, je ne l’ai jamais compris : c'était un salmigondis « composé de Transcendantalisme, de Rabelais, de haschisch et de « goudron *. »
< Mardi et Pierre furent la fin de sa gloire, dit R. H. Stoddard ‘. Et A. Stedman conclut :
« L’échec de Mardi fut un avertissement qu’il ne sut pas écouter. »
Il faut attendre le grand revirement de 1919 pour que Mardi trouve à nouveau des défenseurs. M. Mather, M. Weaver, M. Van Vechten® ont osé, les premiers depuis Philarète Chasles, dire que ce livre était grand, et, bon gré mal gré, avec des restrictions diverses, les autres critiques ont suivi. Il semble pourtant bien que l’opinion ne soit pas encore unanime. La preuve est qu’un éditeur français, méditant à la fin de 1936 une traduction des œuvres principales de Melville, recevait de son conseiller technique l’avis de laisser de côté Mardi, jugé sans intérêt. Au fond, si le livre a maintenant des partisans enthousiastes, beaucoup de critiques, tout en reconnaissant sa richesse, sont obligés d’avouer leur embarras.
Quels reproches, explicites ou non, fait-on donc à Mardi ? D’abord on devine encore, chez plusieurs, le regret que Melville n’ait pas con-