Freeman, p
fait entendre aux Américains de 1849 quelques vérités cruelles, « un document sans prix! ». Introspection : selon M. Mumford, c’est là, de tous les mérites de l’œuvre, le plus profond. Ce critique voit une intuition de génie dans la découverte de ce moi plus intime qui, sous le nom d’Azzaggeddi, le démon sans respect, mine toutes les convictions de Babbalanja 2. Métaphysique : « Comme œuvre de pensée « pure, dit M. Lloyd Morris, c’est le plus grand de tous ses livres *. » Ajoutons que le style, reflet même de cette richesse, n’est pas l’objet de moindres louanges, malgré les réserves qu’on a vues. Et M. Mumford, si cruel pour les incantations rimées du poète officiel, déclare que Melville « s’élève aussitôt après à des passages qui méritent mieux le nom de poésie que n’importe laquelle des strophes de Yoomi* ».
A cet examen, l’on peut juger de l'embarras des critiques, obligés de mêler le blâme avec l’éloge. L'opinion qui prévaut encore voit dans Mardi une grande œuvre avortée.
Nous allons, à notre tour, hasarder une opinion. Parlant d’abord du fond, nous commencerons par l’examen des reproches qu’on lui fait. On l’accuse d’abord d’arrêter trop vite un roman d’aventures bien commencé. Il nous semble au contraire que ce début, transition entre le monde réel et des mondes imaginaires, s’achève à point, son rôle accompli. La réalité qu’il évoquait s’est amenuisée peu à peu. L’Arcturion était un navire honnête et sans mystère. Déjà l’entrepont désert du Parki faisait songer au « Vaisseau Fantôme ». La barque d’Aleema, si elle vient encore de la terre, n’est déjà plus qu’une ombre. La mer phosphorescente fait le reste : nous avons quitté le monde con:uu pour entrer dans celui de Mardi. Il est temps que Yillah entre en scène. Il semble donc que ce reproche tienne à une méconnaissance du sens vrai de ce début. Il reste moins longtemps réel que ne le pensent les amateurs de réalisme.
Le deuxième reproche, corollaire du premier, est le manque d’unité de l’ouvrage : Melville a commencé par écrire une chose, et brusque-
i. Carl Van Vechten, op. cit.