Mardi, Il, pp
émouvante s’il avait, comme on le souhaite si souvent, mis un ordre artificiel et harmonieux dans le chaos de ses tourments.
On a pu voir que nous nous efforcions d’écarter la plupart des
reproches faits à Mardi, pour n’en retenir qu'une faible part. On ne sera pas surpris, dès lors, de nous voir nous associer aux éloges qu’on lui prodigue d’autre part. Il est bien vrai que les scènes du début sont de la meilleure veine du Melville romancier maritime. Jarl mérite de prendre sa place dans la galerie des marins de Melville, à côté de Jackson, de Jermin, et de Jack Chase. Annatoo est un des types les plus amusants que Melville ait dessinés, et l'épisode de la désertion est mené avec une aisance, une économie de traits, qui font penser à Stevenson. Nous goûtons la poésie des évocations de Melville, la féerie des chatoïiements sous-marins et le voile de rêve qui descend sur -la mer, la poétique légende de Villah, fleur qui n’eût pas déparé la guirlande de Titania, les corolles délicates et perverses de Hautia et sa grotte enchantée. La satire nous amuse, particulièrement celle, plus pertinente parce que plus vraie, qui se fonde sur des traits polynésiens authentiques pour railler les mœurs occidentales : ainsi l'opération chirurgicale pratiquée par: Samoa, et l’histoire du fabricant d’idoles dont les statues ne deviennent des dieux que lorsqu'elles ont été payées !. La psychologie atteint une précision rarement égalée. La scène que nous avons citée, et où l’auteur retrace la genèse de son œuvre, n'est-elle pas un modèle d’introspection ? La philosophie enfin, dont les formes sont diverses à l'infini, traitant des, plus: humbles problèmes pratiques et des ultimes questions métaphysiques, imprégnée tantôt d’un scepticisme digne de Jérôme Coignard et tantôt de l’euphorie du croyant qui retrouve sa foi, séduit par sa diversité même, et par la manière originale dont elle est exposée.
Ün mot revient sans cesse quand on veut qualifier Mardi : c’est celui de richesse. On recherche à énumérer tous les aspects du livre, et toujours on en oublie. Cette exubérance même, on l’a vu, porte en soi ses défauts. Mais Mardi ne pèche que par excès. Si Melville avait élagué dans cette forêt tropicale pour y ouvrir un jardin comme ceux de Le Nôtre, il n’eût fait sans doute que l’appauvrir sans profit.
En ce qui regarde le style, nous devons reconnaître la justesse des