Mardi, II, p
2 Mardi. 4, D 277,
Carlyle aurait pu écrire ce paragraphe. On y trouve le riche et bizarre vocabulaire, la petite phrase saccadée succédant à la période, l’archaïsme du « thou » et du « ye », la brusque question posée au lecteur. Mais pourquoi faire grief à Melville de ce que l’on loue chez Carlyle? Si un style a de la force, c’est assurément celui-là. Même si l'influence de Carlyle était reconnue, on ne pourrait l’accuser de « ravages >».
Mais ce n’est pas seulement Carlyle que Melville rappelle par moments. M. Wainger, dans son enthousiasme, dit que Mardi rassemble en un seul livre une douzaine de grands ouvrages :. Quoi qu’il en soit au fond, il n’est pas difficile de trouver des morceaux dont la forme appelle inévitablement la comparaison. N’entend-on pas l’écho des accumulations énormes de Rabelais dans cette description du repas chez les estropiés ?
« Le premier sevice fut de soupe aux crevettes, servie dans de « grandes coquilles de peignes ; le second de homards, de seiches, de « crabes, de bucardes, d’écrevisses ; le troisième, des racines bossues « de la plante taro, de bananes retroussées vers le bout d’une manière « perverse, comme les queues opiniâtres de cochons entêtés ; et, pour « dessert, des melons difformes, énormes, comme des têtes d’idiots, « et souffrant visiblement d’un amas d’eau dans la cervelle ?. »
Et ne songe-t-on pas aux bizarres catalogues d’erreurs de Sir Thomas Browne, quand on lit cette discussion sur la nature de l’ambre gris ?
« Aquovi, le chimiste, s’est prononcé pour les fragments de cham- « pignons poussés au fond de la mer ; Voluto soutient que, comme
« le naphte, il jaillit des fontaines sous-marines. Mais ce n’est pas « vrai non plus.
€ — J’ai entendu, dit Yoomi, dire que c’est le rayon de miel des « abeilles tombé des falaises fleuries dans l’onde amère. « — Rien de pareil, dit Mohi. Ne sais-je pas tout cela, ménestrel ?
L’ambre gris est le calcul biliaire, pétrifié, des crocodiles *. »
On pourrait poursuivre : on trouverait dans Mardi le style de Montaigne et celui de Voltaire, celui de Bunyan et celui de Swift. Quelques passages reflètent peut-être une imitation consciente. Mais on trouve aussi des phrases qu’on croirait écrites par un moderne : plus d’une
1. Bertrand N. Wainger. Herman Melville: a study in disillusion. (Union College Bulletin, vol. XXX, janvier 4932, pp. 35-62.)