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CHAPITRE XI

On résume un roman, un ouvrage technique, une épopée, une suite de dialogues philosophiques, la confession même d’une âme tourmentée. Mais que faire d’un livre qui est tout cela en même temps, et dont on ne sent l’unité qu’une fois fermés deux puissants volumes ? Nous allons pourtant essayer de marquer les grandes étapes de cette œuvre qui ne ressemble à aucune autre: L'introduction, déjà, donne la mesure de l’étrangeté du livre. On y évoque la figure du pauvre pion qui fouille les vieux grimoires en quête d’une science illusoire ; on y trouve avec lui l’origine du mot « baleine » et sa traduction en douze langues : on y parcourt la foule pressée des citations qui montrent combien d'auteurs, depuis la Genèse, ont parlé du Léviathan, et comme la vérité reste profondément cachée. On pense à une ouverture volontairement monotone et mystérieuse qui laisse l’auditeur inquiet, pressentant un spectacle gigantesque.

« Mon nom ? Ishmael ! » Ainsi se présente, d'emblée, le marin qui va nous dire son histoire. Comme son patronyme abandonné de tous, Ishmael s'éloigne des désillusions de la terre et s’en va vers l'inconnu. La mer l’appelle : il va chercher un refuge dans la vie rude et aventureuse des baleiniers de la Nouvelle-Angleterre.

Ayant fourrè une chemise ou deux — tous ses biens — dans un sac de grosse toile, il prend le chemin de New-Bedford, le grand port, d'où l’on s’embarque pour Nantucket. Dès New-Bedford, il se trouve jeté dans l’atmosphère de sa vie nouvelle. La mer est dure, la pluie tombe, il fait nuit et Ishmael est pauvre. La misérable auberge où il

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descend est celle du « Cachalot qui souffle ». Un arsenal de harpons et de lances la décore, et la salle enfumée est pleine de matelots. Ismael, timidement, demande un lit. On lui offre seulement de partager celui d’un harponneur, et il va se coucher en proie à de noirs pressentiments. L'arrivée de son compagnon de lit, Polynésien sauvage, tatoué jusqu'aux pieds et qui brandit un harpon tranchant, n’est pas faite pour atténuer ses craintes. Ishmael s’endort découragé.

L’aube, pourtant, dissipe ses terreurs. Il s’éveille serrant son compagnon comme un frère, et l’impression lointaine et étrange qu’il éprouve lui rappelle son enfance. Il sent que son compagnon, Queequeg, est un sauvage, mais qu’il a dans le cœur assez de délicatesse pour devenir um ami. Au reste ses dernières craintes se dissipent dans: là rue, pleine: d’une population étrange, qui comprend aussi bien le lourdaud du Vermont, que le cannibale d'Erromango. Camarade de ces hommes-là. Ishmael n’est plus d'humeur à s'étonner ; l’initiation véritable lui vient, en ce dimanche matin, quand il va entendre office divin dans l’église des baleiniers. L’auditoire ne comprend que des: marins. Aux murs, des fablettes funéraires mentionnent les équipages disparus. La chaire semble une bure, et le chapelain, ancien harponneur, y grimpe par une échelle de-corde. C’est le sermon

surtout qui est étrange. Les « chers frères >» des autres églises ne

sont ici que « babordais » et « tribordais ». Et le texte est tiré de Vhistoire édifiante pour tous de Jonas, matelot orgueilleux et rebelle, qui a voulu échapper à la mission assignée par Dieu. Après un tel sermon, Ishmael se sent vraiment une âme de baleïnier. Aussi, rentré à l'auberge, est-il tout à fait en confiance auprès de Queequeg, marin expérimenté qui guidera ses premiers pas. Les deux amis s’en vont, emportant leur maigre bagage, et prennent le petit bateau qui mène à Nantucket. En route, un butor veut se moquer du sauvage : celui-ci a tôt fait de le corriger, quitte à le sauver sans ostentation quand, un instant plus tard, il tombe à l’eau. Voici enfin les deux marins à Nantucket, ce banc de sable qui sort à peine de l’eau, et dont les rudes habitants semblent avoir juré une haine inexpiable au cachalot. Ils descendent à l’enseigne des « Try-Pots », se régalent d’une grande assiettée de « clams » et s’endorment en songeant au navire que, le lendemain, ils choisiront.

Mais, Yoyo, l’idole familière que vénère le sauvage, a décrété qu’Ishmael déciderait seul. C’est donc lui qui se prononce en faveur du Pequod, bâtiment ancien, petit et trapu, dont le gréement renforcé d'os et d'ivoire de baleine témoigne d’une fructueuse carrière. A

bord, il trouve le vieux capitaine Peleg, quaker de l'espèce bourrue et tonitruante, co-armateur du navire et qui préside à l'équipement. Rudement, le vieil homme montre au novice les misères du métier. Mais comme Ishmael persiste en son propos, il l’accepte et le présente à son associé le capiatine Bildad, ancien baleinier lui aussi, et quaker du genre prédicant et âpre au gain. Malgré Bildad qui trouve la part trop belle. Ishmael est engagé : pour salaire, il a la trois centième partie des bénéfices. Dans la conversation apparaît la figure mystérieuse d’Ahab, le capitaine redouté du Pequod, dont une jambe a été broyée pendant le dernier voyage par un monstrueux cachalot blanc. On parle de lui comme d’un marin consommé que l'accident a rempli d’amertume : il inspire à Ishmael une sympathie mêlée de terreur. Au retour, il a la stupeur de trouver Queequeg immobile, prosterné ; le sauvage veut se purifier avant le grand voyage. Le lendemain seulement, sorti de son extase, Queequeg va se faire engager. Il démontre triomphalement la sûreté de son lancer, et on l’accepte d'enthousiasme. Mais, au retour, un personnage mystérieux aborde les deux hommes : c’est Elijah, vagabond mi-fou et mi-prophète qui, à mots couverts, les met en garde contre Ahab. Ils ne l’écoutent pas, mais cette rencontre laisse à Ishmael de vagues inquiétudes. Enfin l'heure de l’appareillage approche. Peleg et Bildad s’affairent au milieu des gréeurs : que de choses indispensables pour un voyage aussi long ! Aunt Charity Bildad, la vieille quakeresse, s’agite aussi, veillant au confort des hommes qu’elle comble de flanelles et de boissons hygiénique. Ahab seul ne paraît pas, et l’inquiétude d’Ishmael ne fait que croître : il n’aime guère confier son sort aux mains d’un inconnu. Et c’est le jour du départ : dès six heures en ce matin de Noël, Ishmael et Queequeg viennent à bord. Dans le brouillard, ils croient voir des ombres s’y glisser : l’équipage sans doute ? Maïs non, ils arrivent les premiers : ont-ils été le jouet d’une illusion ?

C’est l’heure, maintenant, de lever l’ancre. Les deux vieux, très émus, commandent la manœuvre de ce navire qui porte leur fortune et s’en va sans eux. Les marins virent au cabestan. Peleg sacrant et Bildad prêchant font aux hommes leurs ultimes recommandations, et quittent le bord par le bateau-pilote. Résolument, le Pequod met le cap sur la haute mer. Seul demeure invisible le mystérieux capitaine.

Ici se termine le premier acte, tout entier consacré à l’action. Lans le second, celle-ci se poursuivra de manière discontinue. Deux autres thèmes paraissent, l’un didactique, et le second lyrique. Et trois sortes de chapitres se mêlent de manière apparemment capricieuse. On chercherait en vain à reproduire cette fantaisie. Force est donc d’isoler chacun des modes, et de parler d’eux tour à tour.

Nous faisons connaissance avec les marins du Pequod. Voici les officiers, et surtout Starbuck, le premier lieutenant : c’est un quaker de Nantucket, sérieux et brave, dont le courage réfléchi a pleine conscience du danger ; il a ces qualités de mesure et d’équilibre qui font dire de lui : c’est un homme. Stubb, l’insouciant qui prend les périls comme ils viennent et fume éternellement sa pipe, est le second lieutenant ; le petit Flask, rageur et combattif, est le troisième : trois officiers remarquables, et inspirant une absolue confiance. Après eux viennent les trois harponneurs, sauvages tous trois, qui ont rang de bas-officiers. Nous connaissons Queequeg : les deux autres sont Tashtego, l’Indien silencieux, et Daggoo, le gigantesque noir. Quant aux hommes, ils sont étrangers pour la plupart, et semblent issus de toutes les îles du monde, des Açores à Erromango, de l’Ile de Man à la Sicile. Plusieurs jours passent encore avant qu’on aperçoive le capitaine. On sent pourtant sa présence souveraine : de temps à autre, un officier survient, porteur d’un ordre. Mais Ishmael devine un mystère. Un matin de froid soleil, enfin, on aperçoit, sur l’arrière, une figure immobiie et muette, sorte de statue impassible, dont une jambe est rempiacée par un pilon d'ivoire. Tout le jour il reste là sans mot dire : c’est Ahab. On apprendra vite à le connaître, car désormais, il ne quittera plus guère le pont : la nuit même, il arpentera sans trêve la plage arrière, et tout le navire retentira du bruit sourd de sa jambe d'ivoire. Stubb, qui lui demande respectueusement d’amortir ce bruit hallucinant pour laisser dormir l’équipage, déchaîne la première colère d’Ahab. Injurié, presque frappé, le lieutenant, d'ordinaire prompt à la colère, se tait devant le regard de feu d’Ahab : il sent un ascendant qui l’emplit de stupeur. Quelques jours après, Ahab sort volontairement de son silence. Il assemble ses hommes et leur tient un discours lyrique et passionné. Clouant une pièce d’or au mât d’artimon, il la promet à qui, le premier, signalera le cachalot blanc.

« Est-ce, dit Tashtego, le célèbre Moby Dick ? — Oui, répond Ahab, c’est lui que vous chasserez partout pour venger votre capitaine.» Starbuck ose protester : ils sont partis pour la pêche, non pour la vengeance. Mais l’éloquence d’Ahab l'emporte. Tous, sauf Starbuck qui se tait, jurent de chasser le monstre sur toute la terre. Alors Ahab fait apporter du rhum, et, au-dessus des lances et des harpons croisés, boit avec ses hommes à la mort de Moby Dick. Désormais, qu’on aperçoive le chef penché sur da carte des migrations baleinières, ou qu’on écoute les conversations des matelots, qui ont cru entendre des bruits mystérieux dans la cale, on sent toutes les pensées du bord tournées vers Moby Dick. Avec le récit alternent, comme dans les tragédies grecques, des morceaux lyriques plus obscurs qui soulignent la grandeur de l’aventure. Tantôt, c’est Ishmael qui pense, et transfigure par le rêve les scènes qu’il a sous les yeux. S'il voit à la barre le matelot qui, à peine rentré d’un voyage de quatre ans, a repris la mer attiré par une force impérieuse, il songe au navire que le vent

contraire ‘écarte d’une côte hospitalière «et force énernellement à -

voguer, à l’âme qui aspire à une paix chimérique. Il magnifie surtout, jusqu'à composer une hallucinante symphonie, l'effroi qu’il a conçu en apprenant l'existence de Moby Dick. Cette couleur blanche en qui, par une longue habitude, nous voyons le symbole de la pureté, est de nature, au fond, à provoquer l’épouvante. L’albinos fait horreur, et l’Albatros de Coleridge, et la pâleur des morts, et la brume laiïteuse de Terre-Neuve, et la blanche tempête de l’Antarctique, et dla ville spectrale de Lima. Les autres couleurs sont un fard dont la Nature voile sa hideur. Mais, blanche, elle se montre telle qu’elle est, et inspire à l’homme la terreur. N'est-ce pas cette blancheur de Moby Dick qui donne aux marins du Pequod tant de haine contre le monstre ? Tantôt, c’est un des personnages qui parle ‘en termes irréels, où se montrent les ressorts secrets de son âme : c’est Stubb qui conte à Flask un rêve où il a mesuré l’étrange pouvoir d’Ahab ; c’est Starbuck qui, pensif, médite au pied d’un mât : il se révolte à sentir son âme dominée par un fou qui l’entraîne à sa perte. Mais il comprend que Phomme raisonnable est désarmé devant la Fatalité. C’est Ahab, enfin, qui, par brusques éclairs, nous dévoile des coins inconnus de son âme. On voit cet homme si impérieux courbé sous une tâche accablante. Le plaisir même pour lui n’est que labeur. On le croit fou : il sait, lui, qu'ayant délibérément choisi de combattre un adversaire démoniaque, il s’est fait démon dluiimême. Sa douleur est devenue surhumaine, mais l’orgueil de la tâche entreprise le raidit. Nul obstacle

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