‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 156 sur 327 · ANSE · texte numérisé non relu

ANSE

ne larrêtera. Tantôt c’est l’équipage entier qui dialogue à minuit sur

le gaillard d'avant. Le Hollandais veut boire, et le Français danser,

le Sicilien pense à l’amour et l'Espagnol aux combats. Mais un coup de vent trouve tout le monde à son poste. Et Pip, le petit noir à la douce folie, se rit de la gaîté des autres : il a, lui, l'intuition qu’ils sont les jouets d’une fatalité implacable,

Entrelacés parmi les autres chapitres, on trouve, dans cette seconde étape de Moby Dick les premiers chants d’un véritable poème didactique qui fait connaître au profane, de la manière la plus concrète, la vie du baleinier. On y voit le métier de chasseur de baleines revendiquer ses quartiers de noblesse, se défendre avec force du reproche de saleté, montrer que de tous temps il a contribué à la grandeur de l’homme. Sait-on qu’il eut Job pour chroniqueur, que Benjamin Franklin fut petit-fils de baleinier, que Louis XVI, à grands frais, fit venir à Dunkerque des hommes de Nantucket, et qu’enfin l’huile qui, le jour du sacre, coule sur le front des rois, est le spermaceti du cachalot ? Plus loin, c’est, sous le nom de « cétologie », une classification complète, bien qu’imprévue, de tous les cétacés, depuis les < In-folio », dont la baleine franche et le cachalot sont les représentants, jusqu’à ces modestes baleines « In-12 » que sont les marsouins. Puis wient un rappel de ces anciens « Specksynders » de Hollande, ancêtres des harponneurs d’aujourd’hui. Alors nous lisons l’histoire de la pêcherie moderne, où triomphent les Américains, qui seuls, ont le courage d’attaquer le cachalot. Avant de parler de Moby Dick luimême, on évoque les Léviathans qui se sont fait comme lui une réputation redoutable, et que les chasseurs ont retrouvés périodiquement. Nous apprenons ‘qu'il n’est pas vain de chercher sur la vaste mer un cétacé entre tous, et que les légendes qui courent sur la méchanceté intelligente de ces monstres, s’appuient sur des exemples historiques. Quant aux combats eux-mêmes, c’est plus tard qu’ils nous seront expliqués. Nous ne savons qu’une chose encore ; c’est le départ du navire, trois hommes sont juchés ‘tout le jour dans les nids de pie de ses trois mâts, et scrutent éternellement la mer.

Le troisième acte est le plus long. La figure inquiétante de Moby

Dick, pour l'instant, s’estompe, et l’histoire du Pequod est surtout celle

des luttes et des travaux qu’il entreprend pour charger d’huile ses

barils. Mais plus nombreux que jamais sont les chapitres au cours desquels l’action s’interrompt : digressions documentaires, histoire des baleiniers que croise le Pequod ; intermèdes lyriques semblables à ceux dont on a parlé. Tout cela se trouve mêlé d’une manière intime et savante, et ce n’est pas sans scrupules qu’on défait cette tresse délicate.

Bien que la lutte contre Moby Dick soit au fond le seul dessein d’Ahab, il poursuit tous les gibiers qu’il aperçoit. Quand retentit pour la première fois l’appel célèbre : « There she blows ! » en un instant tout l’équipage est en mouvement. Les baleinières des trois lieutenants sont mises à l’eau. Et à la stupeur de tous, Ahab paraît à son tour, entouré d’inconnus qui semblent des fantômes. Avec eux il arme une quatrième baleinière, et se joint à la poursuite. Les hommes souquent avec frénésie, chaque officier encourageant les siens à sa marière : Starbuck est calme et attentif, Stubb est joyeux et Flask est déchaîné. Ishmael, qui rame près de Starbuck, est saisi d'horreur au premier contact avec le monstre : une vague soudaine fait dévier le harpon que Queequeg vient de lancer, et deux hommes jetés à l’eau se sauvent difficilement. La tempête grossit, la nuit vient, et à grand”peine, dans l’obscurité, les marins qui se sont crus perdus sont ramenés à bord. Ishmael se demande avec effroi dans quelle aventure il s’est lancé. On lui dit que Starbuck est le plus prudent des officiers : mais comment ne pas être épouvanté devant la fureur d’Ahab ? Qu’est cet équipage de lascars dissimulés jusqu'ici ? Qui est le mystérieux Parsi Fedallah, que désormais le capitaine écoute comme son âme damnée ? Ces inquiétudes semblent parfois se répandre dans l’équipage. Ainsi, dans les eaux désolées de ce cap ironiquement nommé de Bonne-Espérance, quand Fedallah signale des jets qui ne sont sans doute qu’illusion, les hommes deviennent étrangement silencieux. Et quand, pour la première fois, on croise un baleinier, l’Albatross, et qu’Ahab se refuse à la causerie traditionnelle, nombreux sont ceux qui voient là un nouveau présage funeste. Pourtant, la croisière se poursuit, interminable. On traverse, en approchant des Iles de la Sonde, les étendues marines couvertes de plancton, pâturage de la baleine franche. On aperçoit le « squid » blanchâtre et pulpeux qui, dit-on, nourrit le cachalot. Et bientôt a lieu la première victoire : après une course vertigineuse, Stubb parvient à tuer un cachalot. On le hale, on l’arrime auprès du bord, où, toute la nuit se pressent les requins venus mordre à l’énorme cadavre. Dès l’aube, à l’aide d’un énorme palan, on hisse sur le pont, pour le mettre en morceaux, le lard épais

du monstre, lourde tâche pour Queequeg qui, debout sur la bête immergée, entouré de requins, aide à coups de bêche au découpage. On tranche la gigantesque tête qui demeure au flanc du Pequod tandis que dérive la carcasse désormais inutile. Un instant interrompu par la prise d’une baleine franche dont la tête est pendue à l’autre bord du navire, le travail reprend. De la cavité crânienne du cachalot on extrait les amples réserves de cire. Il faut traiter ensuite cette cire et ce lard. Pour la première, il suffit de la presser sans trêve avec les mains, pour que le spermaceti brillant se sépare du liquide. Mais le lard doit bouillir sur le pont, dans d'immenses marmites chauffées par les « try-works » de brique. Ensuite on mettra l’huile et la cire en barils qu'on descendra dans la cale. Et le navire, minutieusement nettoyé, sera prêt pour de nouveaux combats. Les incidents, d’ailleurs, ne se font pas longtemps attendre. Si les rencontres du Town-Ho et du Jeroboam n’inflaent guère sur la marche du Pequod, la venue de la Jungfrau est l’occasion d’une prise : un pauvre vieux cachalot aveugle ct malade, dont la carcasse usée s’engloutit avant qu’on ait pu Pexploiter. Et le Bouton de Rose, malencontreusement nommé, permet à l’astucieux Stubb de se procurer sans combat la carcasse puante, mais riche en ambre gris, que le Français naïf a jugé sans valeur. Mais plus significative est l’entrée du Pequod dans le détroit de Malacca. Désormais, en effet, il atteint les vrais lieux de pêche. Et bientôt on aperçoit la « Grande Armada », le gigantesque troupeau de cachalots qui voyagent en convoi pour mieux combattre. On met à la mer, on lance le harpon. La baleinière de Starbuck, où se trouve Ishmael, est entraînée par sa proie jusqu’au milieu du troupeau. Les marins se trouvent au pied d’une muraille vivante qui menace à chaque instant de les écraser. On voit là des baleineaux minuscules, des femelles qui allaitent, toute une vie paisible et inconnue dont les marins s’éloignent avec terreur, abandonnant leur capture. Désormais ils savent que les parages sont proches où ils vont trouver l’ennemi.

On a vu que le voyage observait maintenant comme un rythme, marqué les rencontres avec d’autres baleiniers. Ces conversations avec des événements inconnus, dans les mers solitaires, sont toujours des évènements. Surtout les étonnantes histoires que content ces équipages, et qui accroissent l’appréhension d’Ishmael, sont pour lui comme un mode d’expression nouveau, qui l’aident à nous communiquer son état d'âme. Ainsi nous est contée l’histoire du lieutenant, Radney du Town-Ho, qui poursuivait de sa haine le matelot Steelkilt. Dans l'ombre, le marin préparait la mort de son chef, quand ses manœuvres furent

arrêtées au cri : « La Baleine Blanche ! >» : sous l'œil impassible de Stelkilt, c'est Moby Dick, qui, à l'heure fixée pour sa mort, se charge d'exécuter Radney. Plus loin vient l’histoire du Jeroboam, où le prophète Gabriel règne en maître depuis que, malgré son avertissement, le lieutenant Macey a trouvé la mort en attaquant Moby Dick. Dans l’acte qui suivra, les rencontres du Pequod se feront plus nombreuses. Toujours il sera question du cachalot blanc, et toujours les hommes sauront qu’ils approchent davantage de l’adversaire.

Plus rares sont ici les passages où, s’écartant du réel, les personnages méditent leur aventure et la couvrent de poésie. Ils reviennent pourtant par intervalles, nous rappeler l’étrangeté du voyage. Nous entendons Ishmael, aidant Queequeg à tresser un cordage, philosopher sur son ouvrage, qu’il compare à celui des Parques. Nous voyons son sourire amer quand il écoute les officiers lui peindre en mots sarcastiques les dangers du métier. La vue du plancion le rend pensif devant les mystères de l'Océan. L’engourdissement voluptueux qu’il ressent à presser la cire entre ses doigts, le fait rêver à toutes les jouissances que peut offrir le Monde. Et le nettoyage du navire, condamné, à peine propre, à s’empuantir de nouveau, lui rappelle l’éternelle impureté de l’âme. Aüïlleurs, nous entendons Stubb, ayant mangé une grillade du cachalot qu’il a tué, commenter son repas en termes ironiques, ou, plus tard préciser tranquillement sa position vis-à-vis du Diable, représenté à bord par Fedallah. Enfin Ahab aussi médite, devant la tête énigmatique du cachalot, comme le voyageur devant le Sphinx. A l’heure où le réel est si puissant, de telles évocations soulignent la persistance des inquiétudes spirituelles.

Mais plus nombreux sont les chapitres où l’auteur se fait naturaliste ou technicien. Nous nous arrêtons ainsi pour connaître les traditions du métier, comme le « gam », ou causerie de deux équipages en mer ; ses outils, comme la ligne que le harpon traîne après lui, ou le « crotch », bout-dehors de la baleinière sur lequel le harpon repose : ses opérations, telles que le jeu du harpon ou celui, plus difficile ou plus rare, de la lance. Surtout nous continuons à lire la description minutieuse de l’adversaire. On nous parle des représentations saugrenues qu’en ont faites les vieux auteurs, des quelques descriptions plus fidèles d'écrivains mieux renseignés, et des rares tableaux exacts que nous ont donnés les peintres. On nous décrit la couche de lard, qui protège le cétacé ; on compare les têtes si différentes, du cachalot et de la baleine franche ; on peint le front du cachalot, bélier irrésistible, la grande tonne pleine de cire qu’il abrite ; on va jusqu’à tenter l'étude

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physionomique et phrénologique de l’animal. L’utilité de la chasse nous est montrée, car noùûs apprenons que l’huile du cachalot nous éclaire, que son ambre gris nous parfume, que sa chair même peut plaire à des palais raffinés. Et nous revenons à l’éloge du baleinier, dont les traditions séculaires peuvent se réclamer de Jonas comme des vieilles coutumes de l'Angleterre médiévale. Plus de cent pages, dans cette partie de Hoby Dick, ont cette apparence didactique : c’est assez dire l’ampleur de ce thème, qui se marie si intimemnt avec le récit.

La quatrième partie est presque privée d’action. On sent que la catastrophe est proche, et l’on observe une pause lourde de menaces. Ce n’est plus guère ie moment de poursuivre et d'exploiter les cétacés vulgaires. L’heure est à peu près passée aussi des digressions techniques. Ce sont les discours épars, commentant en termes tragiques une action un instant ralentie, et laissant présager des événements terribles, qui sont la substance même de cette partie du livre.

Les seuls événements, ou presque, ont trait maintenant aux préparatifs d’Ahab. Le premier navire qu’il rencontre est le Samuel Enderby, dont le capitaine a laissé un bras dans les mâchoires de Moby Dick. A cette nouvelle, Ahab regagne son bord avec une précipitation si passionnée, qu’il brise sa jambe d’ivoire. Avec minutie, il commande au charpentier de lui en faire une autre. A grand’peine, il consent, à la prière de Starbuck, à permettre des travaux urgents qui sauveront la cargaison. Il accepte même de poursuivre et de tuer quelques baleines, sans dissimuler son dédain. Il ne songe plus qu’à sa vengeance. Pris de colère contre l’instrument nautique qui ne le sert pas à son gré, il brise rageusement son sextant : la boussole est affolée par l’orage ; le loch se casse. Ahab est seul avec son génie devant les éléments : alors il se sent vraiment grand. Les tempêtes ni les présages ne l’arrêtent. Il refuse, en plein orage, au milieu des météores et des lames qui déferlent, de réduire sa voilure. Comme un homme est tombé à la mer et que la bouée de sauvetage s’est perdue avec lui, il n'hésite pas, malgré Starbuck effrayé de cette impiété, à faire transformer en bouée un cercueil qui se trouve à bord. Ahab est sûr de lui : Fedallah lui a prédit qu’il ne saurait mourir qu'après avoir vu deux corbillards s’avancer sur la mer ; que lui-même, Fedallah, partirait le premier, et

reviendrait de chez les morts afin de le piloter ; enfin qu’Ahab ne peut

mourir que par le chanvre. Dans son ardeur, il refuse de converser avec le joyeux capitaine du Bachelor qui, les soutes pleines, rentre à Nantucket, sans souci de la baleine blanche. Il repousse même le capitaine de la Rachel qui, les larmes aux yeux, lui demande son aide: il à livré combat à Moby Dick, et un canot portant son propre fils, moussaillon de douze ans, n’a pas rejoint le bord, et il le cherche de toutes parts. Ahab, tout à l’idée que Moby Dick est proche, refuse d'aider ces recherches désespérées. Craignant l’inattention de ses veilleurs, Ahab, se fait lui-même, malgré sa jambe d'ivoire, hisser en haut du mât. Et quand il aperçoit le Delight, pauvre navire qui, pour avoir la veille attaqué Moby Dick, pleure une baleinière broyée et cinq de ses marins disparus, Ahab commande seulement : « En avant ! ».

On trouve encore quelques brefs chapitres didactiques au début de cet avant-dernier acte. Ishmael y peint l’île du Pacifique où, jadis, il a vu échoué le squelette d’un cachalot de grande taille. Il parle des baleine fossiles, et en une large vision évoque le passé et l’avenir de ce genre échappé au déluge. Mais il en a fini : c’est à des pensées plus inquiétantes qu’il entend consacrer cette pause suprême.

En effet, que de soliloques et de dialogues irréels et profonds éclairent le conflit des âmes en ces heures d’anxiété ! Le chapitre « The Doubloon », qui ouvre cette partie de l’ouvrage, en donne d’emblée la note dominante : en cette heure où l’on sent que Moby Dick n’est plus loin, chacun vient au passage muser devant la bizarre pièce d’or clouée au mât. Ahab y remarque trois montagnes et juge qu’elles sont à son image. Starbuck ne voit que les vallées. Stubb aperçoit les douze signes du zodiaque, symbole de la vie humaine. D’autres encore viennent donner leur avis. Et c’est Pip, le petit idiot, qui vient le dernier, et fait en riant cette déclaration menaçante ::

« Ha ! Ha ! Vieil Ahab : le cachalot blanc, c’est lui qui te clouera ! »

D'un bout à l’autre ce sont des réflexions de ce genre. C’est Ishmael qui devient tout songeur en abordant le Pacifique de ses rêves enfantins C’est le charpentier indifférent, qui garde juste assez d’âme pour débiter des monologues mécaniques. C’est le forgeron désespéré qui, au milieu de ses étincelles, médite sur sa bizarre destinée. C’est Stubb qui révèle à Flask le secret de son insouciance, c’est Tashego l’Indien, qui dans la mâture, au milieu des éclairs, juge avec mépris ce fracas inutile. C’est Starbuck qui, en termes prophétiques, essaie d’ouvrir les yeux de son chef :

« Tu m’as outragé, et non pas insulté, capitaine ; mais pour cela « je ne te demande pas de te méfier de Starbuck : tu ne ferais qu’en

« rire; mais qu'Ahab se méfie d’Ahab : méfie-toi de toi-même, « vieillard ! »

Dans l’âme de Starbuck se joue un drame : il a un mousquet sous la main, l’arme même dont un jour Ahab l’a menacé. S'il tuait le capitaine endormi, ne sauverait-il pas tout l’équipage ? Il recule et laisse s’accomplir l’irréparable. C’est Ahab surtout qui médite. La souffrance qu’il ressent quand sa jambe d'ivoire est brisée prend pour lui une valeur symbolique : il songe que les dieux aussi souffrent, sans l'avouer. La baleine qui, mourante, se dresse vers le soleil lui fournit une leçon : elle cherche à se libérer des éléments terrestres pour implorer la source éternelle de Iumière. Et ies paroles qu’Ahab échange avec le charpentier, le forgeron, avec Pip surtout, qui passe pour fou et qui peut-être est le plus sage de tous, sont elles aussi des manières de monologues. Elles font songer aux entretiens d’Hamlet avec les fossoyeurs : elles ont comme eux le caractère sinistre et menaçant des nuées d’orage. Et la pause prend fin pour jamais dans le chapitre < The Symphony ». Par un temps splendide et doux qui contraste avec ses tourments, le capitaine un instant attendri confesse à Starbuck ses angoisses et sa peine, et avoue le besoin d'affection qu’il a eu tant de mal à étouffer. Bouieversé, le lieutenant, qui comprend enfin son chef essaie encore de fléchir son fatal dessein ; mais c’est en vain : Ahab est emporté par son destin.

Le moment de la crise est arrivé. L'heure n’est plus des digressions ni des intermèdes étranges où les héros du drame cessaient d’agir pour interroger leur cœur. L'action maintenant va progresser, furieuse comme une tempête, et ne s'arrêtera plus jusqu’à la catastrophe. Comme averti par un pressentiment, Ahab est sûr que Moby Dick est proche. Il interpelle les vigies, fait forcer l’allure, et n’y tenant plus, se fait hisser au mât. C’est lui qui aperçoit Moby Dick : il était dit qu’il gagnerait son propre doublon. Starbuck, qu’il veut épargner, doit demeurer sur le Pequod et le commander pendant la chasse. Et menées par Ahab Stubb et Flask, trois baleinières s’élancent. Elles s’approchent de cette masse immobile et sereine. Ahab est prêt à lancer : le monstre, soudain, se dresse, magnifique, plonge et disparaît. On l'attend : Ahab qui scrute les profondeurs aperçoit un point blanc qui monte à toute vitesse : c’est Moby Dick, qui, la gueule

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ouverte vient broyer la baleinière. Les hommes n’ont que le temps de se jeter à l’eau : leur embarcation est coupée en deux, et Moby Dick leur échappe comme en se jouant. Il faut remettre la chasse au lendemain et remonter à bord, où Starbuck en vain, cherche une fois de plus à fléchir la volonté d’Ahab.

Le lendemain, c’est encore Ahab qui aperçoit son ennemi. L’appréhension née la veille se dissipe dans l’ardeur du combat. Tout l’équipage, frénétique, reprend la chasse. Moby Dick, cette fois, attaque, fonce, et les baleinières lui échappent de peu. Des harpons atteignent le monstre ; d’autres, ayant manqué leur but, courent au ras de Peau, danger mortel pour les marins. Mais Moby Dick plonge comme Ja veille, et remontant, fracasse l’embarcation d’Ahab. Il faut que le Pequob lui-même vienne repêcher ses hommes. De nouveau, la jambe d’ivoire d’Ahab s’est brisée, et Fedallah, qui, d’après sa propre prophétie, devait précéder Ahab dans la mort, a disparu. N’est-ce pas là, dit Starbuck, un double et fatal présage ? Ahab, ému, réconforte lui-même son lieutenant ; mais en même temps il commande au charpentier de lui faire une nouvelle jambe, et à l’homme de barre de continuer tout droit.

C’est maintenant le troisième jour de chasse, On a perdu Ia trace de Moby Dick, et Ahab, irrité, s’en prend au vent qui l’a trahi. Moby Dick est aperçu enfin. Ahab serre longuement la main de Starbuck avant de gagner sa baleinière, et les requins se lancent dans son sillage. C’est la fin, songe Starbuck. Il revoit sa femme et son fils, mais, courageux, il éloigne ses visions et, du bord, signale au capitaine les mouvement de Moby Dick. La bête furieuse brise plus qu’à demi les bateaux de Stubb et de Flask. Celui d’Ahab est sauf, pour l'instant. Mais alors le capitaine aperçoit le corps de Fedallah, que les lignes des harpons attachent au cachalot. Il comprend le présage : Moby Dick lui-même est le premier des corbillards marins. Il veut sauver ses hommes et fait remonter à bord Stubb, Flack et leurs équipages : sa baleinière à lui restera seule devant l’ennemi. Starbuck, avec le Pequod, le suivra. Les harponneurs grimperont aux trois nids de pie, et un pavillon nouveau sera cloué au grand mât, pour remplacer celui, que nouveau symbôle, vient d’emporter le vent. Ahab alors lance le harpon : la bête furieuse fait un tel soubresaut que la ligne casse, et que trois des rameurs sont jetés à la mer, dont l’un, nageant sans espoir, est entraîné au large. Alors on voit un spectacle stupéfiant : Moby Dick vient d’apercevoir le Pequod. Dédaignant les embarcations, c’est sur le navire lui-même qu’il charge. Starbuck essaie en vain de changer

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la course. Ahab éperdu veut rattraper Moby Dick, et lui jette son dernier harpon. Trop tard ! Le Pequod défoncé sous le choc s’est englouti : c’est le deuxième des corbillards ; Ahab lui-même, entraîné par le chanvre meurt étranglé. Ses hommes avant de disparaître à leur tour dans le remous, ne voient plus sur les eaux que la pomme du grand mât où Tashtego, frénétique, s’obstine à clouer un pavillon. Un albatros tournoie autour de lui. Son aile blanche, prise entre le bois et le marteau, se trouve clouée, et l'oiseau céleste disparaît sous les eaux, dans les plis du pavillon d’Ahab.

Un seul homme a vécu pour faire ce récit. C’est Ishmael, le nageur à la dérive, qui, luttant désespérément, a vu toutes les phases du drame. Il s’est sauvé grâce au fameux cercueil, seule épave échappée au désastre. Les oiseaux de mer et les requins l’ont épargné, et la triste Rachel, toujours en quête de ses enfants perdus, a recueilli ce naufragé solitaire.

À de rares exceptions près — la plus remarquable étant celle de Hawthorne : — les contemporains n’ont pas jugé que Moby Dick

demandât une interprétation délicate. Pourtant leurs jugements sommaires eux-mêmes trahissent un certain embarras. On s’accorda pour trouver l’ouvrage plein de longueurs, mais on se sépara quand il s’agit de préciser où. L’un considérait le roman comme essentiel, et déplorait les digressions. La majorité regrettait que tant d’enseignements fussent gâtés par une aventure absurde. On était à peu près d’accord pour condamner les « passages moralisateurs >. C’est dire que, dès cette époque, le problème de l'interprétation se posait. La mode vint, en 1919; de considérer Moby Dick comme un livre remarquable. Les opinions se firent plus nuancées. Mais, les auteurs n’ont pas davantage réussi à s'entendre. Tel critique persiste à voir dans Moby Dick ün roman, tel autre ne veut connaître que « l’allégorie ». Il est donc urgent de préciser d’abord, le sens de l’ouvrage.

Ceux qui, dans Moby Dick, voient avant tout le roman se font aujourd’hui plus rares ; nul Sir Nathaniel n’oserait plus reprocher à Melville

1. Cf. lettre de Hawthorne à Ev. Duyckinck, D. C., 197 décembre 1851.:

« Quel livre Melville a écrit ! Il me donne une impression de puissance bien

supérieure à ses précédents. Le compte rendu qu’en a donné The Literary World ne m’a guère paru rendre justice à ses beautés les plus remarquables .»

d’être « un incurable aliéné » ? parce que son intrigue est arrêtée à chaque pas. John Freeman, plus modéré, écrit :

« Moby Dick est un roman — si on peut l'appeler roman — à CUnsi- « dérer à part Les défauts caractéristiques de Melville, ses digres- « sions et ses lenteurs, se trouvent dans Moby Dick, et y sont à peine « moins fréquents que dans la plupart de ses livres ; mais ils ne sont « pas assez graves pour arrêter le lecteur. Même quand il suspend « l’action, afin de discourir sur les problèmes techniques de la pêche, « l'arrêt n’est pas fatal ; et bien que le symbolisme ait un rôle de « premier plan, et que les lecteurs supportent mal le symbolisme, il « n’est pas capable de gâter le drame d’Ahab et de Moby Dick, mais le « rehausse plutôt ?. »

John Freeman, en somme, déplore que Moby Dick ne soit pas seulement un roman. Cette attitude demeure implicite dans lopinion générale. C’est elle qui a inspiré aux cinéastes un film agréable mais purement romanesque, et aux éditeurs français ce petit livre puéril intitulé le « Cachalot Blanc ». Donc il importe de montrer. que si Moby Dick est, en effet, un roman, il est bien autre chose encore.

L'aspect de Moby Dick qui semble seul avoir été prisé des contemporains est le côté encyclopédique. Pour le feuilletonniste de la South Quarterly Review, « tout ce qui se rapporte à la chasse aux baleines est intéressant et instructif » : c’est le reste qui est < médiocre, ennuyeux, aride et ridicule. Le Literary Worid déclara que tout ce qui concernait le cachalot était « délicieux », tandis que le roman était « bon avec des réserves » et le reste « déplacé »*. Et le Dublin University Magazine avouait que, malgré ses défauts extravagants, Moby Dick était un livre « de réelle valeur, grâce à la masse inégalée de renseignements qu’il contenait 5 ». Chose étrange, c’est de tous les aspects celui que les critiques d’aujourd’hui négligent le plus. Hors John Freeman qui, malgré ses restrictions, avoue l'intérêt qu’il a pris à cette partie du livre, et M. Lewis Mumford, tous se taisent. Pourtant ces « hors-d’œuvre » occupent près de la

1. Sir Nathaniel. American Authorship, n° & : H. Melville. Colburn’s New Monthly Magazine, XOVIII, pp. 300-308, août 1853. 2. Freeman, p. 114.

3. Moby Dick. The Southern Quarterly Review, nouvelle série, janvier

&. Melville’s Moby Deck. Lit. World, IX, pp. 381-382, 403, 404, 15 et 22 novembre 1851.

5. The Whale. Dub. Un. Mag., XXXIX, pp. 221-293, février 1852.

moitié du livre. Les omettre, n’est-ce pas implicitement les juger superflus ? Nous croyons que c’est trahir Melville. Il faut, loyalement, accorder à cette partie toute l'importance qu’il lui a donnée lui-même.

Le souci qui se manifeste depuis 1919, de comprendre et d'apprécier le symbolisme philosophique de Melville, a connu quelque exagération. On a d’abord voulu préciser le sens du grand thème illustré par l’histoire d’Ahab et de ses compagnons. Puis on s’est avisé qu’à chaque instant tel détail pouvait revêtir un aspect symbolique. On a tenté de faire de l’œuvre entière une allégorie cohérente. Et des théories ingénieuses se sont construites, d’ailleurs souvent contradictoires dans leurs conclusions.

Dès 1920, M. Grant Watson, dans un article remarquable de profondeur et de subtilité, sinon toujours de clarté, donnait l’exemple. Si, dit-il en substance, on est embarrassé devant l’excessive richesse de Moby Dick, on retrouve la cohérence de l’ouvrage quand on y voit :

« l’histoire du sentiment farouche que l’auteur a de l'existence, « sentiment qui, pareil au Pequod vengeur, poursuit la plus aventu- « reuse de toutes les explorations, attiré sans cesse en avant par la « beauté et la terreur de ce symbole de folie, la baleine blanche ï. »

Les hommes ne sont plus dès lors que les éléments de la personnalité de Melville. Ahab est la folie qui entraîne l’homme de génie, Starbuck la vertu impuissante, Fedallah l'inspiration fatale. Le Pequod est le génie de l’auteur, la baleine blanche est la vie de l’imagination :

« La vie qui se dépasse et se poursuit dans des domaines où peu < d’hommes osent la suivre ; et sa blancheur étrange est le signe et « le voile tout à la fois de son mystère. »

Cette interprétation n’est pas invraisemblable, assurément, quoique recherchée déjà. Mais elle est gratuite, et d’autres analyses devaient, avec la même méthode aboutir à des conclusions différentes et également plausibles. D’autre part, elle néglige le caractère intensément individuel, la plénitude humaine de chacun des êtres créés par Melville.

A M. Braswell, dont le livre est par ailleurs remarquable, et nous servira largement, nous adressons un reproche analogue. Pour lui, chaque personne obéit, non aux lois de son caractère, mais à un principe qu’il incarne. Ahab, c’est le Titan qui veut, tant qu’il vit, traiter en égales toutes les puissances, humaines ou surhumaines ; Starbuck,

1. Grant Watson (E. L.). Moby Dick, London Mercury, III, pp. 180-186, décembre 1920.

le croyant, qui ne craint rien que Dieu ; Stubb le résigné, qui croit au destin et s’efforce à gran’peine de l’accepter légèrement. Jusqu'aux dernières scènes, nous dit-il, les principaux acteurs maintiennent leurs attitudes. M. Braswell en dégageant avec talent la philosophie qui imprègne Moby Dick, ne finit-il pas par la considérer un peu comme la source même de l’œuvre ? et n’exagère-t-il pas ainsi au détriment de l'humanité, la valeur du symbole : ?

Heureusement, l'étude de M. Braswell est trop nuancée pour que son erreur l’entraîne bien loin. On ne saurait en dire autant de celle de M. William S. Gleim. À ses yeux, le but de Melville était :

« de transmettre des idées, sans expérience définie ; de présenter ‘« la grande énigme de la vie d’une manière énigmatique, et de mettre « en relief le mystère des mystères ineffables ?. »

Ce préambule, on le voit, est déjà gros de menaces. Dans Moby Dick, poursuit M. Gleim, Melville s’est proposé d'évoquer une « croisière allégorique » de l’humanité victime de souffrances prédestinées, contre la « puissance indicible » qui en est responsable. Ahab est donc le Rédempteur, qui sent dans son âme la somme totale des souffrances humaines, tandis que Moby Dick est le Destin, immortel, possédant le don d’ubiquité. Jusqu'ici, l'explication est plausible. Mais quand M. Gleim pénètre dans le détail, il n’est pas un homme du Pequod, pas une partie du navire, pas un détail anatomique du cachalot qui ne soit un symbole. Voici Ahab : il était tout à l’heure le Rédempteur. En tant que capitaine il est la Volonté, ou « Ego », limitée par le Destin, représenté par sa jambe d'ivoire. Starbuck est le latonisme, Stubb l’Epicurisme, Flask le Stoïcisme, Queequeg 1a Religion, Tashtego le Péché, Daggoo l’Ignorance, Bildad l’Hypocrisie et Peleg l’'Honnèêteté. Ishmael est l’homme spirituel et rationnel, Bulkington la Raison et Pip l’Intuition. Quant à Fedallab, il est l'Avenir. Cette énumération en dit assez. Absorbé par l’analyse, le critique oublie que Ahab, Starbuck et Queequeg sont des hommes, et vivent. Le symbole n’est pas tout dans Moby Dick.

Peut-être au fond ce genre d’erreur vient-il de ce qu’on a exagéré Vimportance des prétendues influences subies par Melville. Swedenborg et Carlyle en particulier l’auraient séduit par leur usage des symboles. On Pa vu, Melville avait alors abordé Carlyle, mais il

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