‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 159 sur 327 · Mumford, pp. 178 sqq · texte numérisé non relu

Mumford, pp. 178 sqq

2. Homans (George. C.). The dark Angel : The tragedy of Herman Melville. N. Engl. Quart., V, pp. 699-736, octobre 1933.

Les soucis d'argent s’éloignaient, en même temps que l’amour-propre était flatté, De plus — son journal le prouve

Fabsence avait ranimé son attachement pour les siens : il travaillait dans un foyer retrouvé avec joie, Son voyage, enfin, malgré de courts moments désenchantés, avait été pour lui une source de profondes satisfactions. Sans se l'avouer, il était content de soi. En dépit du labeur écrasant que Moby Dick lui demanda par la suite, et qui ruina sa santé pour des années, en dépit du pessimisme qu’il est trop facile de découvrir dans l’ouvrage,il fut sûrement commencé dans la joie. Et l’été qui amenait l’heureuse villégiature à Broadhall et la rencontre avec Hawthorne, l'automne marqué par l'installation de la famille à Arrowhead, et le resserrement de l’amitié, ne purent que renforcer cette allégresse. Mais il est vraisemblable que, dés le début, Melville ait paré des heureuses couleurs du présent un métier qu’en son temps il n’avait guère aimé. Il ne pouvait oublier ses anciennes amertumes, et il ne manqua pas de les rappeler.

Il y a de grandes chances pour que, sentant le besoin d’exalter la vie des baleiniers, il ait renoncé à n’écrire que la chronique de ses propres et médiocres aventures. Aussi dut-il concevoir l’idée de les grandir, en plaçant au milieu d’elles une histoire autrement exaltante. Le légendaire cachalot Mocha Dick, dont les baleiniers se racontaient les méfaits, lui en fournit l’occasion :. Et il sentit que le capitaine Pease et les compagnons vulgaires qu’il avait connus ne seraient pas des adversaires dignes d’un tel gibier. Il peupla son Pequod de caractères plus grands et plus humains. Ahab, Starbuck et leurs compagnons naquirent sous sa plume, héros dont certains traits peut-être furent pris à des marins, mais dont les doutes et les luttes furent un peu ceux que Melville lui-même avait éprouvés. Moby Dick n’était plus une simple chronique : le livre prenait la forme d’un ample roman d'aventures épiques.

Il était pourtant naturel que l’enrichissement du dessein primitif ne fût pas achevé encore. Les questions posées par Taji étaient demeurées sans réponse. C’étaient pourtant des problèmes dont, même jouissant d’un bonheur momentané, un esprit comme celui de Melville ne pouvait s’affranchir. Quelle solution trouva-t-il, qui pût concilier son allégresse passagère et le pessimisme où le menait son expérience antérieure ? On essaiera de le dire en étudiant la philosophie de Moby Dick. Mais une chose dès maintenant semble assurée : ces problèmes

4. Histoire de Mocha Dick. Cf. Detroit Free Press, 1891. Réimprimé en appendice par Freeman.

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tourmentaient trop Melville pour qu’il pût s'empêcher d’en parler dans son livre. Moby Dick, outre une encyclopédie et un roman, se devait d’être aussi la suite de Mardi. Ahab, la baleine blanche, prirent alors la valeur d’un symbole. Autour de ces symboles, d’autres s’organisèrent. Starbuck, Queequeg, le Pequod lui-même se trouvaient grandis. Et, repris par l'habitude, Melville dut, au passage, se mettre à songer que tel individu, déjà construit de chair et d’os, tel incident bien réel et tout imaginé déjà, pouvait revêtir, ne fût-ce qu’un instant, un aspect symbolique. Peut-être, comme l’a dit si fortement Lawrence, ne sut-il pas toujours exactement lui-même ce que ces symboles impliquaient. Mais il lui plut de multiplier au passage les impressions étranges devant lesquelles le lecteur put rêver, et chercher d’infinies résonances. Ainsi s’expliquerait la fameuse phrase écrite à Mrs Hawthorne, et qu’on a citée déjà en étudiant Mardi : conscient d’un courant symbolique général, Melville ne pensa jamais à édifier un système cohérent et détaillé de symboles :.

Voici, à notre sens, comment Moby Dick peu à peu se chargea d’un message philosophique. Mais Melville a certainement voulu qu'aucun aspect n’étouffât l’autre. Son intention primitive n’a pas dévié ; elle s’est enrichie.

En effet Moby Dick est bien la chronique de la vie des baleines et des baleiniers que Melville s’est d’abord proposé d'écrire. Il est absurde de considérer cette partie didactique comme une servante qui sort de son rôle. Nous avons dit combien Melville tenait à faire connaître son ancienne profession et à la glorifier. Auraïit-il souligné chez les classiques tant d’allusions, annoté tant de récits de voyage oubliés, mis de côté tant d’articles de journaux, lu tant d’ouvrages techniques s’il n’avait considéré l’étude des cétacés, l’histoire de la chasse, et sa technique, comme des objets dignes de tous ses soins ? Il s’est résolument donné four tâche de nous faire connaître tout cela et de nous communiquer sa passion, comme dans Typee il avait eu pour dessein de nous révéler le charme polynésien et de nous le faire connaître. Il a tenu à nous laisser non un frêle décor, mais bien une somme des connaissances baleinières de son temps, en même

1. Cf. lettre de Melville à Mrs Hawthorne, reproduite dans le catalogue n° 3.911 de l’ « American Art Association », New-York, 1931.

temps qu’un magnifique panégyrique. On parlera plus loin du mérite littéraire de cette partie de l’ouvrage. Il suffit maintenant de savoir qu'après trois quarts de siècle son mérite scientifique n’a pas disparu : la preuve en est donnée par John Freeman : dans l’ouvrage, tout récent quand Freeman écrivait, où Mr Charles Beardman Hawes étudiait l’histoire de l’industrie baleinière, Melville était constamment cité comme un des témoins les plus sûrs, et les citations de Moby Dick faisaient autorité. Beaucoup des affirmations de Melville ont aujourd’hui vieilli. Mais si des spécialistes font encore cas de son témoignage, c’est bien le signe que ses chapitres didactiques furent destinés à être lus pour eux-mêmes.

Mais Moby Dick est aussi un roman. On n’insistera jamais trop sur le caractère tangible du Pequod et de ses marins. On éprouve de la sympathie pour l’idéaliste qui s’attache aux réalités péniblement discernées par l'esprit plus qu’à celles que les sens livrent sans effort. Mais dans le cas de Moby Dick, pourquoi faut-il que cette élévation de pensée conduise à écarter comme des « masques de carton ! », des objets que Melville s’est donné tant de peine à bâtir solidement de chair, de bois et de métal. A force de suivre certaines voies subtiles, on risque de ne plus voir dans Ahab et dans ses compagnons que des abstractions immatérielles comme les génies de Blake. Pour l’un, le Pequod est le génie de l’homme, pour l’autre, le monde lui-même : sa coque américaine et ses mâts faits au Japon sont les deux hémisphères ; son ancienneté figure le Temps, et les morceaux d'ivoire qui le garnissent sont les parcelles de destinée qui accompagnent le Monde.

Melville eût probablement mis ses critiques d’accord en leur révélant

qu'avant d’être tout cela, le Pequod était un trois-mâts franc de quelque trois cents tonneaux, construit en chêne solide coupé dans les forêts du Maine et immatriculé au port de Nantucket. De même Ahab est peut-être « l’incarnation de la folie dévastatrice qui s’empare de l’homme de génie » ; ou bien « le champion de l'Humanité » qui emprunte des traits à Persée, et d’autres à Prométhée. Mais c’est d’abord un Quaker de Nantucket, dont les cheveux et la barbe sont grisonnants, mais dont le corps mutilé demeure solide comme un roc. Ses armateurs ont un peu peur de lui; les marins qui le connaissent de réputation savent confusément qu’il n’est pas un chef commode ; mais il a fait mainte campagne fructueuse, et tout le monde à Nantucket le tient pour un officier de grande valeur. Star-

4. L'expression « Pasteboard masks » est dans Moby Dick, T, p. 204. Elle a servi de titre à l’ouvrage de Miss Vegor Curl. (voir bibliographie).

buck aussi est un homme qui nous fait pressentir les Whalley et les Mac Whirr de Conrad. Stubb, Flask, Queequeg, Tashtego, que leur caractère soit creusé ou leur silhouette seulement esquissée, ont une existence bien réelle, et l'équipage bizarre diffère à peine de celui de l’Acushnet où s’embarqua Melville. D'ailleurs cet Ishmael amer, misérable, prompt au désespoir, mais facilement enthousiaste, ne ressemblet-ii pas au jeune Melville qui partit en même temps que lui? Quant à Moby Dick, avant d’être le symbole sensuel de la beauté et de la terreur », ou le Destin, ou le Diable, il est le célèbre cachalot Mocha Dick, qui, de 1840 à 1859, défia toutes les flottes baleinières du monde, accumula les victimes et répandit la terreur. Les quatorze canots qu’il fracassa, les trente marins dont il causa la mort, et les ruses incroyables dont il usa, témoignent assez de sa réalité. Aussi, loin de faire fi de la passionnante histoire de mer que nous conte Melville, nous insistons pour la laisser au premier plan. (Moby Dick est la chronique de la lutte absurde, maïs exaltante, qu’un capitaine victime d’une soudaine idée fixe, persuade, grâce à son extraordinaire ascendant, tout un équipage de livrer contre un cachalot monstrueux, qui finit par vaincre après une lutte superbement dramatique.

Il serait d’ailleurs également ridicule de reléguer au troisième plan fa portée philosophique de Moby Dick : à mesure qu’on avance dans la lecture, on sent avec plus de force, à côté du sens littéral, un sens profond, qu’il importe de préciser.

Peut-être, pour approcher de la vérité, faut-il reprendre où nous l’avons laissée la pensée de Melville, forcée après Mardi de se poser de nouveaux problèmes inéluctables. Le désir qui brûlait Taji et l’entraînait toujours plus loin, était celui de la certitude spirituelle. Seule, à ses yeux, sa possession pouvait lui assurer la joie véritable, impénétrable aux souffrances matérielles. Quel était le sens de notre vie, et à quoi nous destinait la puissance inconnue qui nous l'avait donnée ? Hélas, la Vie Pratique, la Politique, la Science, la Philosophie, l’Art, l'Amour, la Religion avaient été interrogés en vain. Melville était condamné à choisir entre deux voies : ou bien se résigner à son ignorance, et dès lors se considérer comme un vaincu ; ou bien s’obstiner comme Taji dans la chimérique poursuite d’une révélation miraculeuse, et n’avoir alors que l’amère satisfaction de se sentir un peu moins vil que ses semblables résignés ou naïfs. De toute façon, il était malheureux. Et pourtant, en 1850, il se sent trop plein d’une force joyeuse pour accepter l’une ou l’autre de ces impasses. Ce but que la Providence ne daigne pas fixer à l’homme, le héros eût-il pu se l’assigner à lui-même, le choisir assez haut pour s’exalter dans sa pour-

suite, jusqu’à la victoire ou à la mort ? Même si l’aveugle Destin doit l’anéantir, il se sentira victorieux, car il n’aura pas fléchi. Les forces terrifiantes que l’homme trouve devant soi, inconscientes, et qui pourtant semblent douées d’une surnaturelle méchanceté pourront broyer son corps; elles n'auront pas raison de son âme. Mieux, le plus grand des buts qu’un héros puisse choisir est d’attaquer ces formes mêmes : on revient au vieux mythe de Prométhée que les dieux ont cloué sur son roc, mais dont il n’ont pas fait taire le défi.

La preuve de cette révolte, on ne la trouve pas seulement dans l’œuvre, mais dans la correspondance de Melville. N’est-ce pas elle qui inspire cette phrase célèbre écrite à Howthorne, à l’époque où s’achevait Mody Dick ?

< … l’homme qui, pareil à la Russie ou à l'Empire Britannique, se « déclare Etat souverain, en soi, au milieu des puissances du Ciel, < de l'Enfer et de la Terre. Il se peut qu’il meure ; mais tant qu’il « existe il insiste pour traiter d’égal à égal avec ces puissances... Il « dit : Non ! d’une voix tonnante ; mais le Diable lui-même ne lui « ferait pas dire oui’. »

Le respect de Dieu s’est changé en une haine ouverte. Melville le tient maintenant, comme dit M. Braswell, pour une puissance « irresponsable, sans pitié, ignorante et sans scrupules ». Il fera de son livre un blasphème.

Pour faire passer dans un roman cette philosophie farouche, il fallait à Melville des protagonistes gigantesques. Or Ahab et Moby Dick étaient l’un et l’autre des géants. Ahab, par son humanité, par ses angoisses, mais aussi par son audace et son orgueil, était digne d’incarner le rêve de Melville. Et Moby Dick était un adversaire à sa taille. Sa force prodigieuse, la splendeur de son front blanc, son intelligente cruauté en faisaient le redoutable représentant des puissances ennemies. Ahab ne pouvait s’en prendre à Dieu lui-même. Mais Moby Dick était l’agent invincible de ce Dieu. La lutte d’Ahab et du cachalot blanc prend dès lors des proportions surhumaines : c’est celle de l’homme qui défie Dieu.

Autour de ces deux protagonistes, les autres êtres, plus modestes, prennent une valeur philosophique à leur tour. Par la bouche de l’honnête Starbuck parle maintenant le bon sens. Le Pequod et son équipage deviennent l’image du Monde qui s’exalte à suivre le héros, même s’il sait qu’il court à sa ruine. Des figures secondaires apparaissent, comme celles de Pip et de Fedallah, qui ne sont guère que

4. Melville à Hawthorne, « Mercredr matin » (1851). Reproduite dans Julian Hawthorne : Haxthorne et his circle, et dans Weaver, pp. 315-317.

des symboles. Des monologues étranges et des signes prophétiques, enveloppent l’ouvrage comme une ombre et lui donnent des proportions épiques.

L'analyse qu’on a tentée au début suivait, comme un fil conducteur, l'intrigue du roman ; les autres éléments ont pu, alors, sembler subordonnés. Il n’en est rien. Melville a seulement, par un art peut-être instinctif de la composition, ordonné les richesses qu’il offrait au lecteur. Mais qu’on lise une seconde fois Moby Dick : on reconnaïîtra limportance égale de ses trois thèmes principaux. Mieux assuré désormais de les comprendre, on sera plus à l’aise pour en apprécier les beautés.

Pour se faire une idée juste de l’accueil qui fut fait à Moby Dick, il n’est que de se rapporter à l’ouvrage de M. Hetherington, qui a dépouillé presque toutes les revues de 1851 :. Il constate qu’en Amérique cinq des magazines les plus importants n’ont pas même fait mention de Moby Dick. Cinq autres n’en parlent que pour le condamner, tandis que deux seulement, The Literary World et Harper’s Magazine, lui marquent de ia sympathie. Encore, seul l’éloge de Harper’s fut-il exempt de réserves. Duyckinck lui-même n'avait pas osé soutenir complètement son ami. Quant à Hawthorne et à sa femme, qui avaient pourtant compris la grandeur de Moby Dick, ils s’abstinrent de prendre parti publiquement. Le jugement de la presse anglaise fut désastreux et, hors la Revue des Deux Mondes ?, nul périodique du continent européen ne fit mention de Moby Dick. L’échec de

ce livre pour lequel Melville avait épuisé sa santé, fut donc à peu près complet.

Il fallait attendre bien des années avant qu’un revirement se fit jour dans l'opinion. Le renouveau passager de l'intérêt porté à Melville, lorsqu'il mourut, rendit justice à Typee, voire à Redburn. Mais ni Smith, ni Stedman, ni les auteurs anonymes d’articles nécrologiques

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