‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 160 sur 327 · Hether, chap. v · texte numérisé non relu

Hether, chap. v

2. Forgues (E. D.). Moby Dick, la chasse à la Baleine, scènes de Mer. Revue des Deux Mondes, nouvelle série, I, pp. 491-515, février 1853.

ne s’attardèrent à vanter Moby Dick. Seul le jeune M. Titus Munsen Coan avoua que le livre avait plu à la jeunesse : et qu’il avait déterminé bien des vocations. Et Wm Clark Russel, dans une lettre, parla « du noble Moby Dick? ». Ce ne furent que des voix isolées. Le début du xx° ne troubla pas le silence où reposait Moby Dick. Nous avons feuilleté une trentaine de manuscrits de littérature américaine parus alors : ceux, peu nombreux, qui parlent de Melville, ne connaissent guère que Typee. Seul W. P. Trent, malgré quelques réserves, osa placer Moby Dick au-dessus de tous les autres livres américains de la mer à.

C’est Archibald Mac Mechan qui, en 1914, donna le premier signe d’un revirement, en déclarant Moby-Dick l'unique chef-d'œuvre d’un immense génie“. Après lui, M. Bliss Perry, M. Carl Van Doren, M. F.-J. Mather, M. Weaver surtout sont apparus. Moby Dick, ignoré huit ans plus tôt, était en 1921 devenu un « best seller ». Depuis, les rééditions se sont succédées. Les auteurs de manuels ont précipitamment revisé leurs jugements. Le film a popularisé l’histoire. Et, laissant l’opposition réduite au seul M. Lewisohn ‘, écrivains et critiques ont entonné à l’envi la louange de Moby Dick. Melville est aujourd’hui couramment égalé à Homère, à Dante et à Shakespeare, par la vertu d’un livre unique.

Pour notre part, nous aimerions, plutôt que de tenter ainsi de classer Melville au nombre des demi-dieux, venir en aide au lecteur qui cherche à discerner les éléments de son plaisir, en analysant celui que, nous même, nous avons éprouvé. -

Melville a su, d’abord, atteindre de façon parfaite son premier but. Sans doute il a eu la chance singulière de trouver ses modèles au moment où la chasse au cétacé était à son apogée, et pourtant à la veille d’une brutale disparition. Mais il serait profondément injuste d’accorder aux seules circonstances un honneur qui revient d’abord au talent.

Les antiques traditions des baleiniers d'Angleterre et de Hollande sont évoquées d’une manière qui n'appartient qu'à Melville. Il n’a

1. Coan (T. M.). Herman Melville. Lit. World., XXII, pp. 492-493, 19 décembre 1891.

9, M. P. Lettre de Wm. C. Russel à H. Melville, 18 septembre 1888.

3. Trent (W. P.). History of American Literature, New-York, pp. 389-391,

&. Mac Mechan (Archibald). The Life of a Little College, pp. 191-197. Boston, 1914.

. 5. Levisohn (Ludwig). Expression in America. New-York, 1932.

ni la sécheresse minutieuse de l’archéologue, ni le pittoresque facile du romancier ou du dramaturge. I1 pénètre de plain-pied dans le passé sans respect, mais avec sympathie. Il conte avec enjouement une anecdote médiévale, qui reste savoureuse par l’emploi d’un nom propre, par la citation imprécise d’un vieux livre ; mais il traite les acteurs familièrement, et mêle au récit des réflexions toutes modernes. Son chapitre « Heads and Tails », par exemple, nous apprend tout l’essentiel sur les curieux droits qu’avaient au moyen âge les souverains sur les baleines prises près de leurs Etats, et les vestiges que ces privilèges ont laissés. Il nous amuse par l’anecdote et l’humour. Au bout de ces trois pages, sans trace d’effort, nous découvrons que notre plaisir ne nous a pas empêché d’apprendre et de penser.

Analogue est le procédé qui nous familiarise avec les espèces multiples de cétacés. Tout en gardant pour le monstre le respect dû à un redoutable adversaire, Melville lui témoigne la familiarité du chasseur pour le gibier qu’il a observé, poursuivi, tué, dépecé, examiné. Il néglige les classifications abstraites du naturaliste qui n’a vu que des squelettes. Sa propre classification, pleine d'humour et de sens pratique, doit leur paraître extravagante ; d’autant qu’il y mêle réflexions, anecdotes de chasse, apostrophes. Il n'empêche que son chapitre « cetology », qui, de bout en bout, nous amuse, nous en apprend autant que les articles, riches en accolades et en parenthèses latines. Le lecteur qui l’aurait étudié avec soin, reconnaîtrait à la mer, le Hump Back du Fin Back et du Sulphur Bottom mieux que s’il en avait, au Museum, examiné longuement la dentition. Et le corps du cachalot, peint par Melville après d’authentiques promenades sur la tête et entre les côtes du monstre, et décrit à bâtons rompus dans des chapitres épars, est plus proche à la fois et plus effrayant à nos yeux que si nous le connaissions par des planches anatomiques. Melville, nous l’avons dit, a sûrement fait, ici, des erreurs. Mais les naturalistes de son temps aussi sont dépassés. A mérite scientifique égal, il n’est pas douteux qu’on lise ses peintures avec autant de profit, et infiniment plus de plaisir que les leurs.

Quant à la vie des baleiniers de Nantucket, elle a dans Moby Dick toute la saveur du témoignage direct. Certains aspects en sont évoqués par l'explication familière, mêlée de remarques et de souvenirs, dont on vient de parler. La plus grande part est intégrée au roman, et, vraiment, nous la vivons avec ses acteurs. Ainsi nous apprenons comment se lance le harpon en frémissant devant la hardiesse de Queequeg ; comment on traite le lard en admirant les « try-works » flam-

boyant dans la nuit. Nous acquérons, presque à notre insu, un savoir que nous conservons sans effort. Que l’on compare à ces récits, la volumineuse, l’austère histoire des Pêcheries d'Alexandre Starbuck !, qui fait encore autorité, et l’on verra comment Melville, parce qu’il ne visait pas seulement à nous instruire, a su, par sa séduisante fantaisie, nous faire aimer le métier qu’il croyait avoir aimé lui-même.

Ce n’est pas toujours sans mal qu’on distingue entre l’attrait « instructif » de Moby Dick et son charme romanesque. Il nous paraît pourtant qu’outre le plaisir de connaître, nous en goûtons un autre, purement esthétique, dû à la beauté dont Melville empreint les êtres et les choses.

Melville évoque au départ un coin de terre où aujourd’hui les touristes vont l’été retrouver les vestiges d’une vie morte à jamais. On visite à New-Bedford le musée baleinier ; à Nantucket on contemple les dernières maisonnettes à terrasses d’où l’on guettait le retour des navires. Mais comme on sent plus intensément la vie de ces deux villes quand on lit Melville, qui se borne pourtant à peindre quelques traits ! New-Bedford, c’est ia ville hostile où l’éxilé arrive à la nuit tombée, par un vent froid qui vient de la mer, et où les auberges se nomment « Aux deux Harpons », à « L’Espadon », « Au Cachalot qui souffle ». C’est la salle enfumée où l’arrivant se croit dans un vieil entrepont ; c’est la chambre glacée où le jeune homme se sent rempli d'angoisse. Nantucket, au contraire, c’est l’île éclairée par la lumière du large, vivifiée par le grand vent, où le marin se réchauffe en avalant le « clam-chowder », et où il assiste, plein d’espoir, aux préparatifs des vieux Quakers. C’est une peinture « impressionniste » : les sentiments du héros éprouvés à l’heure où il découvre un paysage, imprègnent aussitôt les objets qui l’entourent. On ne peut plus dissocier l’homme du milieu qu’il a décrit, et on ne peut plus le voir que par ses yeux. Une visite faite aujourd’hui à New-Bedford et Nantucket est riche d’intérêt. Mais si d’abord, on a lu Moby Dick, il suffit, pour qu’on soit déçu, que la saison ni la lumière ne soient celles qu’a connues Melville.

Les navires sont animés avec un art analogue. Le Bachelor, qui

1. Starbuck (Alexander). History of the American Whale Fishery. Waltham, Mass, 1878.

DECTLT

rentre à Nantucket, ses cales remplies de barils jusqu'aux écoutilles, se pavane parmi la flottille, voiles gonflées et pavillons claquants. La Rachel, dont une baleinière chargée d'hommes a tragiquement disparu; présente au contraire l’aspect d’un géant foudroyé. On voit le grand navire avançant à toutes voiles ; et tout à coup cette voilure s’affaisse, et la vie semble fuir une coque frappée à mort. N'est-ce pas colorer les navires de sentiments humains que leur faire refléter, par leur allure tour à tour fringante et désolée, les états d’âme des hommes qui les conduisent ? Le navire qui, naturellement, se charge de la plus riche émotion, est le Pequod, qu’'Ishmael ne vit pas seulement en passant, mais qui fut sa demeure pendant des mois. Chaque fois, il le pare d’une nuance différente, où l’état passager de son âme se reflète. D'abord, c’est le vieux navire au passé vénérable qui apparaît aux yeux du novice comme un inconnu digne de respect. Ailleurs, c’est le bâtiment trapu qui courbe son étrave sous les lames du Cap Horn, et à qui le marin donne toute sa confiance. Ailleurs encore, c’est le fier vaisseau qui court à la bataille, de tout l’élan de sa voilure gonflée, et qu’on suit comme un chef. A la dernière page enfin, le Pequod, sûr de sa force tranquille, semble stupefait de l’assaut de Moby Dick ; il coule sans avoir eu le temps de se ressaisir, et le sentiment d’Ishmael qui nage aux alentours est l’épouvante que peut donner la perte brusque d’un ami. Enrichi chaque fois d’un sentiment nouveau, le

Pequod finit par être doué d’une âme. Melville n’a pas, comme Conrad :

philosophé sur cette humanité des navires. Maïs, aussi fortement, il l’a sentie.

C’est avec une intensité égale qu’il évoque la vie animale. Melville, projetant sur les êtres les sentiments qui l’étreignent, leur communique une sorte de passion d’autant plus émouvante qu’elle se cache en des corps étranges. Ainsi nous apparaît le vieux cachalot malade poursuivi par les chasseurs

« C’était un spectacle terrible, pitoyable, à rendre fou. Le cachalot « filait maintenant la tête hors de l’eau, crachant sa colonne de vapeur « devant lui en un jet continuel et tourmenté, tandis que sa pauvre « nageoire unique frappait son flanc dans une agonie de terreur « Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il déviait dans sa fuite hésitante, « et sans cesse, à toute les lames qu’il brisait, il enfonçait dans la « mer avec un spasme, ou roulait d’un bord à l’autre en tournant vers « le ciel sa nageoire unique. J’ai vu de même un oiseau à l’aile coupée, « décrivant en l’air avec effroi un cercle irrégulier, dans sa vaine « tentative pour échapper aux éperviers corsaires. Mais l’oiseau a sa

où

ct

voix, et, de ses cris plaintifs nous aprend sa terreur. Mais la terreur « de cette vaste brute silencieuse de la mer était enchaînée et retenue < en elle par un charme ; elle n’avait pas de voix, que la respiration « haletante de son évent, et sa vue devenait par là une source indicible « de pitié ; alors que tout de même, dans sa masse étonnante, dans « sa mâchoire pareille aux herses des châteaux forts, dans sa queue « souveraine, il restait de quoi frapper d’épouvante le plus robuste « de ceux qui la plaignaient ?. »

Mais c’est peut-être la mer elle-même qui s’anime le plus devant nous, et nous laisse l'impression la plus complexe et la plus vive. A New-Bedford, elle est pareille à un jeune cheval qui se cabre, mais qu'un maître expérimenté sait maintenir à son gré. A la sortie de Nantucket, son immensité grise apparaît, et son vide, qui ressemble à celui du Destin. A l’heure où l’on signale la première baleine, elle est douce, souriante inspire le rêve et la langueur, mais révèle sa traîtrise en s’enveloppant de brumes, en s’enflant, en grondant, en culbutant lembarcation confiante. Au Cap Horn, elle montre sa colère déchaînée. C’est la bataille, où le navire et les hommes luttent, désespérés. Au moment où va paraître Moby Dick, elle est noble et grave. Mais les hommes savent au fond d’eux-mêmes ce dont elle est capable :

« C'était un jour clair, d’un bleu d’acier. L’air et la mer, ces deux firmaments, se séparaient à peine, dans cet azur qui s’étendait partout ; tout au plus l’air pensif avait-il une transparence pure et douce, avec un regard de femme, tandis que la mer robuste comme un homme se soulevait en longues houles puissantes qui s’attar-

daient, comme la poitrine de Samson dans son sommeil.

« Ici et là, bien haut, glissaient les ailes de neige de petits oiseaux « sans fache. C’étaient les suaves pensées de l’air féminin ; mais, « en tous sens dans l’abîme, bien loin dans l’insondable bleu, se « ruaient de redoutables léviathans, des espadons et des requins « c’étaient les pensées fortes, troublées, criminelles, de Ia mer « virile?. »

On voit quelles transformations subit ici l'Océan. Tout comme la voûte céleste qui lui est donnée pour épouse, il présente infiniment grandis, des traits humains, et les sentiments que Melville a pour lui sont les mêmes qu’il aurait pour un homme. Devant sa redoutable beauté, il n’éprouve pas l’enthousiasme désintéressé du peintre, mais le mélange d’amour et de haine qu’on ressent devant un compagnon 4: Moby Dick, Il, p. 92.

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