‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 161 sur 327 · Moby Pick., II, p · texte numérisé non relu

Moby Pick., II, p

redoutable, dont une longue familiarité vous fait deviner les fuyantes pensées, et qui vous fascine bien que l’on sache sa félonie. « Odi et amo » : c’est la formule dont usera Conrad un demi-siècle plus tard : lui aussi, il croira sentir, dans l'Océan sans cesse présent autour de lui, des traits humains qui le feront frissonner, et feront naître en lui, envers la mer, des sentiments que l’on n’a guère que pour l’homme. C’est ce frisson, communiqué au lecteur, qui rend chez les deux écrivains l’évocation de la mer si puissante.

Un autre attrait de Moby Dick réside en la puissanc de l’analyse psychologique — en la manière particulière, aussi, dont les caractères se révèlent.

Un caractère surtout est fouillé : celui d’Ahab. C’est un surhomme, incroyablement doué. Ses dons évoquent ceux que, d’après l'Histoire, possédait Alexandre. Son corps demeure étonnamment robuste, malgré l’âge et la mutilation. Ses sens sont affinés à l’extrême : il aperçoit Moby Dick avant tous les autres ; mieux, une sorte de prescience lui en avait fait deviner le voisinage. Ses perceptions sont si intenses qu’elles se traduisent, la nuit, par des cauchemars. Son intelligence force l’admiration de tous : le jour où survient cet accident infiniment rare, l’affolement de la bousole, Ahab, d'emblée, juge la situation et, sans hésiter, la redresse. Il souffre plus que les autres, parce que des problèmes le hantent, qui laissent indifférents ses compagnons plus simples, et parce qu’il doit refouler une générosité dont nous découvrons finalement l’étendue. Mais c’est sa volonté qui, surtout, est digne d’admiration. Son empire sur soi-même est tel qu’il dompte la douleur, le remords et la peur. Et son ascendant sur les autres est si grand que, si Starbuck, soutenu par sa foi, est difficile à convaincre, son opposition courageuse est réduite au silence. Des autres, nul ne résiste : d’un regard, Ahab dompte la colère de Stubb ; d’un mot, il entraîne avec lui l’équipage le plus rude et le plus dur à mener. |

Le problème était d'étudier les ravages qu’une idée fixe pouvait faire en un pareil homme, la soumission graduelle de toutes ses facultés à cette idée. Melville a décrit cette lutte avec une admirable précision, au moyen surtout d’un procédé que, depuis, Joyce et son école ont rendu populaire, mais qui, en 1851, devait déconcerter le lecteur : il s’est servi du « monologue intérieur ». Le chapitre Sunset :

par exemple, qui, à première vue, n’est qu’un soliloque dénué de sens ( « ravings of the crazy captain », disait un magazine du temps), transcrit en réalité le courant de conscience, incohérent en apparence, mais plus expressif et plus vrai qu’un discours organisé. Cette pratique a enthousiasmé plusieurs critiques modernes, qui ne sont pas loin de voir en Melville un précurseur du Dr Freud. En vérité, il est douteux qu’il ait eu jamais une théorie du subconscient. Et c’est probablement d’instinct qu'avec un rare bonheur il a inventé et müri cet art du portrait intérieur. C’est ainsi que son personnage d’Ahab est un des plus vivants qui soient. Même si l’on effaçait la riche galerie de personnages secondaires qui se pressent autour du héros, la création d’Ahab justifierait la réputation de grand psychologue qu’on a depuis peu faite à Melville.

Malgré cette intense et minutieuse récréation du monde sensible et des êtres, qui aurait pu entraîner un ralentissement de l’action — n’est-ce pas le cas de À la recherche du Temps perdu ? — Moby Dick réussit, entre autres gageures, celle d’être un des romans les plus violents qui soient.

On dira que l’action même tient peu de place dans tout l’ouvrage. Certains critiques se plaignent même qu’on risque, à maintes reprises, de la perdre de vue. Cette objection nous paraît peu fondée. Du simple point de vue romanesque, les pauses se justifient parfaitement. Longue et monotone était la traversée d’un baleinier : négliger les jours sans histoire eût été déformer la réalité. Descriptions techniques et commentaires lyriques les occupent. Au reste, il est rare que dans ces pages, qui n’ont pas avec l’intrigue de rapport apparent, on ne trouve pas tout à coup un détail qui nous la remette en mémoire. Qu’Ahab croise à la mer un autre capitaine, avant d’entendre son histoire, il lui crie : « As-tu vu la baleine blanche ? » Que les marins, le soir, devisent aux étoiles ; Pip se charge de mentionner l’ennemi. Que soit décrite la ligne qu’entraîne le harpon : nous apprenons que le marin court sans £esse le risque d’être étranglé par elle, et nous sentons que les hommes du Pequod n’échapperont pas tous à ce fatal accident. L'action peut sembler sommeiller : la baleine blanche demeure une obsession.

Mais outre cette préparation indirecte, riche et fréquente est celle qui, sans détours, nous fait penser au dénouement. Ce sont les propos mystérieux d’Elijah, c’est le discours d’Ahab à l’équipage, c’est la brusque apparition des rameurs clandestins. Ce sont, toujours plus fréquents, les présages sinistres qui s’ammoncellent. Quand, finalement, nous sentons que l’heure a sonné, la dernière pause, marquée par

l’admirable chapitre « The Symphony », nous laisse dans une intolérable angoisse, à laquelle tout ce qui précédait nous avait préparés.

Alors a lieu la poursuite, furieuse, aux péripéties violentes et toujours renouvelées. Jamais Cooper ni Stevenson n’ont rien évoqué de plus haïietant que les trois dernières journées de Moby Dick. Chaque soir, nous soufflons un instant, mais le bref silence est lourd d’angoisse, bien vite la chasse recommence, plus déchaînée que la veille. Elle finit brusquement, à la minute où disparaît sous les flots le pavillon d’Ahab. Moins d’une page suffit pour terminer le livre, et nous montrer l’unique naufragé qui dérive sur la mer indifférente.

Le lecteur le plus endurci contre l'émotion littéraire demeure silencieux devant un dénouement si tragique et si simple. C’est dans l’exaltation de la chasse qu’il a, sans doute, puisé surtout son émotion. Mais, inconsciemment, toute sa lecture antérieure l’a préparé. Ici encore, il faut citer Lawrence :

« Le combat avec la baleine est trop merveilleux —- et trop affreux « — pour qu’on puisse le détacher du livre entier :. »

L’intention philosophique de Melville, à son tour, est, par la manière dont elle se traduit, une source de plaisir. Même si l’on n’est pas d'accord pour interpréter les symboles, on pressent derrière chaque personnage un principe assez haut pour que sa noblesse en soit accrue. Que le cachalot blanc représente l’aveugle Divinité, qu’il soit le Destin ou qu’il soit l’inconscient ; qu'Ahab soit le surhomme qui ose attaquer Dieu, ou le Rédempteur, ou l’esprit même de Melville, on sentira toujours avec force que la lutte de ces géants est plus qu’un récit de chasse. Ahab déjà si grand est encore grandi parce que l’idée qu’il incarne lui confie une sorte d’éternité. Et le monstre à son tour, que létonnant chapitre « Blancheur de la Baleine » a enveloppé d’un immense et trouble mystère, prend aussi, sans rien perdre de ses qualités tangibles, des proportions surnaturelles. Nous rêvons devant “un tel combat, spirituel et matériel à la fois, comme devaient rêver les anciens Grecs en écoutant l’histoire de Prométhée, quand leur foi, jeune encore, leur permettait d’y croire. C’est là peut-être, le grand secret de l’art du symbole. Il doit prendre pour support une action qui soit croyable, être assez beau par lui-même pour frapper l’imagination,

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