Lawrence (D. H.), op. cit
s’entourer d’assez de mystère pour que, derrière lui, le lecteur entrevoie des significations merveilleuses auxquelles peut être l’auteur n’a jamais songé. L'idée qu’il doit illustrer peut être médiocre ou vague. I n'importe. Mais pour forcer, donc pour créer, cette union de la pensée, du songe et de la beauté, il faut être poète. Les idées du pur philosophe ne satisfont jamais que la raison. Les métaphores, si ingénieuses qu’elles soient, sont seulement des auxiliaires de la pensée. Le poète, lui, rêvant devant un spectacle étrange, divinise instinctivement son émotion, et donne à l’objet qui l’a frappé une signification éternelle. Ainsi la philosophie parfois simpliste de Hugo, lui a-t-elle inspiré d’admirables symboles, devant lesquels nous ne pensons plus guère à l’idée qui les a suscités. Ainsi les idées, parfois subtiles, parfois aussi imprécises à l’extrême, de Melville, l’ont conduit à nous faire voir des personnages et des scènes fabuleux. Tashtego, Queequeg et Daggoo cessent d’être seulement des hommes : ils sont devenus de mystérieux géants dont la beauté nous émeut. Comme eux ont grandi le doublon cloué au mât, le requin silencieux derrière la barque d’Ahab, l’albatros emporté dans les plis du pavillon. Que sont-ils ? Il est vain de se le demander. Mais frappés par leur beauté mystérieuse, nous faisons halte pour retrouver en eux le reflet de nos propres pensées. A la fin du livre, nous nous rappellerons ces charmes étranges qui nous ont si souvent arrêtés. Et, tandis que dans maint ouvrage, nous subissons le syrnbole plus que nous ne l’aimons, dans Moby Dick nous le considérons comme un des premiers éléments de notre plaisir.
La diversité même, dans Moby Dick, des beautés qu’on vient d’énumérer, semble justifier la critique qu’on lui fit le plus généralement, de manquer d’unité. Aujourd’hui encore, sans doute, pour beaucoup de lecteurs et de critiques, « Moby Dick pèche par la faiblesse de sa composition », par l’insouciance avec laquelle les « règles sont méprisées et foulées aux pieds ». Certes une première lecture risque de laisser un peu cette impression. Mais si, connaissant déjà l’ouvrage, on recule assez pour l’apercevoir tout entier, il est facile de relever, dans cette masse de cent trente-sept chapitres inégaux, une ordonnance réfléchie. Ces divisions sont celles mêmes qui ont inspiré notre analyse. Qu’on s’y reporte : on trouvera Moby Dick formé de cinq parts
. inégales, celle du centre étant de beaucoup la plus longue. C’est
aussi la plus complexe : outre les trois éléments qui répondent aux trois intentions de Melville : histoire du métier, roman, philosophie, un quatrième apparaît, qu'on ne trouve pas ailleurs. Il est fait de récits de marins, qui, tenant des trois genres, lient solidement tout le reste. L’ « Histoire du Town-Ho », qui mêle ainsi les explications, action, le symbole, est le chapitre le plus long de l’ouvrage ; il en occupe exactement le centre : on ne saurait exagérer son importance. Les deuxième et quatrième parties sont complexes encore : on y trouve entrelacés les trois desseins. La première et la dernière sont brèves, et tout entières consacrées à l’action. Vu de loin, l’ouvrage prend l’imposant aspect d’une cathédrale à cinq nefs, que domine une flèche.
Melville a-t-il consciemment et dès le début, suivi ce plan logique presque à l’excès ? On n’oserait l’affirmer. Il se peut que ses chapitres aient été faits au gré du hasard, et qu’ensuite seulement il ait entrepris de les classer. Il se peut même que, dans son ardeur, il ait écrit des pages qui plus tard l’aient embarrassé. Il se peut enfin, qu’en faisant son ultime travail de composition, il n’ait songé qu’aux nécessités de l’action. Mais que l’harmonieux équilibre de son livre ait été voulu, ou qu’on le doive à cette chance miraculeuse qui est l’apanage du génie, il existe. Equilibre fragile, qui semble défier le bon sens : la « bouillabaisse intellectuelle » paraissait devoir être en effet, le résultat inéluctable d’une conception si étrange. Équilibre que bien des gens ont peine à deviner. Mais équilibre implicitement reconnu par tous ceux qui sont capables d’apprécier également chacune des beautés de Moby Dick.
Le style de Moby Dick fut, pour bien des critiques du temps, un objet de dérision. « Extravagances stylistiques », disait le Spectator :. « Jargon volé à Carlyle », répondait Sir Nathaniel ?. Ce même style nous paraît maintenant étrangement beau, infiniment varié comme l’œuvre elle-même, changeant ses cadences à chaque tournant de la pensée, et parant toujours cette pensée de nouveaux prestiges. Peut-être, cependant, l’opinion contemporaine n'’était-elle pas tout à fait si
1. Herman Melville’s Whale. The Spectator, XXIV, p. 1026 (25 octobre 1851).