‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 163 sur 327 · Sir Nathaniel Hawthorne, op. cit · texte numérisé non relu

Sir Nathaniel Hawthorne, op. cit

aveugle qu’on l’imagine. Dans ce style admirable, on trouve des phrases encore belles, et qu’un rien pourtant ferait pencher vers le mauvais goût. On découvre à l’état latent le germe de tous les défauts ultérieurs de Melville, qui éclateront dans Pierre, dans The Confidence Man, dans certains contes et dans certains essais : accumulations trop riches de comparaisons et d’épithètes qui, prolongées, risquaient de conduire au pur verbiage ; effort pédant et laborieux vers l’humour ; obscurités apocalyptiques ; phrases inextricables, et, pour finir, cacophonie. Ce sont là, il faut l’avouer, des taches assez rares encore dans Moby Dick, et l’on peut s'étonner que les contemporains n’aient su y voir autre chose. Il fallait cependant, pour être juste, les relever comme d’inquiétants symptômes.

Mais, heureusement, il est infiniment plus aisé d’y découvrir des richesses. Elles se pressent en telle foule qu’on se résigne mal à faire entre elles un choix. On peut, en fait, discerner dans Moby Dick plusieurs livres, dont chacun correspond à l’une des intentions de l’auteur, sans que l’unité de l’ouvrage soit en rien contrariée.

Dans les chapitres qui ont trait aux baleines et à la chasse, on pourrait croire que seul convient le ton le plus modeste : il n’en est rien. Melville reste admirablement précis. Mais il sait trouver le style qui portera ses leçons bien loin au-dessus des simples pages de manuel. Les « Géorgiques » aussi sont précises, et pourtant leur style diffère de celui du « Parfait Jardinier ». Tantôt c’est avec humour, un humour assez raffiné pour échapper à toute vulgarité, que Melville nous instruit :

« Mais bien que le Monde nous méprise, nous chasseurs de baleines, « il nous adresse à son insu l’hommage le plus profond ; mieux, une « adoration de tous les instants ; car presque tous les cierges, les « cierges et les bougies qui brûlent de par le Globe, brûlent, comme « devant autant d’autels, à notre gloire !. »

Tantôt le ton se hausse à l’éloquence :

« Nétait-ce pas vrai, Tom de Timor ? O toi, Léviathan fameux, « balafré comme un iceberg, et qui si longtemps a hanté les détroits « d'Orient dont tu portais le nom, toi dont le jet se voyait de la « grève ombragée de palmes d’Ombay ? N’était-ce pas vrai, Jack de « Nouvelle-Zélande, terreur de tous les chasseurs dont les sillages se croisaient au voisinage de la Terre des Tatouages ? N’était-ce « pas vrai, O Morquan, Roi du Japon, dont le jet altier prenait par

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« moments, disait-on, l’apparence d’une croix blanche comme la « neige, découpée dans le ciel”? >»

Par un tel style, Melville atteint d'emblée le premier des buts qu'il s’est fixé : la glorieuse apologie de son ancien métier.

Ces qualités, sans doute, se retrouvent dans les passages consacrés à l’action ; mais ce qui frappe le plus en eux, c’est de les voir à chaque pas magnifiés par des mots simpies comme ceux du Livre de Job, que le lecteur charge lui-même de résonnances. Il en est qui doivent à jamais décourager les traducteurs. Comment rendre en Français ce cri tragique par lequel s’ouvre le livre : « Call me Ishmael ! » Comment expliquer l’immense monotonie de l’Océan désert quand on voudra transposer dans une langue étrangère ce début de chapitre : « The intense Pequod sailed on..? » Le langage de la Bible, celui de la mer ou celui de la province sont appelés à charger d'émotion des phrases qui pourraient être banales. A sa résonnance biblique est due la splendeur de cette simple ligne :

°« C'était la Rachel qui pleurait ses enfants parce qu’ils n’étaient < plus 5. »

Surtout, dans le récit, le langage se fait volontairement imagé ; à chaque instant il évoque devant nous des visions familières, somptueuses, élégiaques ou tragiques. Voici le langage du vieux marin Bildad :

« Capitaine Peleg, dit Bildad fermement, ta conscience a peut-être < dix pouces de tirant d’eau, ou dix brasses : je ne sais. Mais tu < es demeuré pêcheur impénitent, Capitaine Peleg, je crains bien « que ta conscience ne prenne l’eau, et ne te coule, en te faisant «< sombrer jusqu’au feu de l'Enfer, Capitaine Peleg #{ ! »

Voici l’hommage rendu aux filles de New-Bedford :

« Cherchez ailleurs à égaler leur éclat : vous n’y parviendrez pas, € sauf à Salem, où l’on me dit que les filles exhalent un tel parfum « que les matelots, leurs amants, les sentent à des milles de la rive, < comme s'ils allaient aborder aux odorantes Moluques plutôt qu'aux « sables puritains *. » ;

Voici la rêverie du marin :

« … Une langueur si étrange régnait alors sur tout le navire et

+ Moby Dick, I, p. 256.

. Moby Dick, II, p. 324.

+ Moby Dick, IT, p. 315.

. Moby Dick, 1, p. 97. è . Moby Dick, I, p. «1.

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« toute la mer, brisée seulement par le bruit sourd et intermittent « du couperet, qu’il semblait que ce fût le métier même du Temps, « et que moi-même je fusse devenu la navette qui mécaniquement < tisse, tisse toujours vers les destins :. »

Voici enfin l’apparition d’Ahab :

« Seuls les requins infidèles peuvent écouter des mots pareils, en « ces heures où, le front comme une tornade, les yeux rouges de < meurtre, les lèvres écumantes, Ahab bondissait après sa proie. »

Le récit d’um Dana, honnête et solide, ne quitte pas les planches du navire. La beauté des phrases de Melville l’entraîne vers la poésie la plus haute.

Mais c’est dans les parties vraiment lyriques de Moby Dick, dans ces soliloques d’Ahab, ces dialogues avec Pip et le charpentier, ces irréelles conversations des hommes d’équipage, que l'instinct de Melville s’est peut-être montré le plus sûr. Ayant déjà semé la poésie et l’éloquence dans les passages où un style sans éclat eût pu se faire pardonner, Melville allait-il ici redoubler d’élégance ? Le contraire s’esi produit. Ces hommes aux pensées d’une émouvante subtilité s'expriment dans un langage rude, heurté, qui se garde des périodes harmonieuses comme des poétiques visions. Il se colore parfois d’une note biblique ; une image brève et frappante vient l’éclairer ; le tutoiement du Quaker le rend étrange. Mais l’argot, les rythmes saccadés, les interruptions montrent la volonté de fuir la beauté conventionnelle. Voici les phrases qu’échangent Pip et le Capitaine :

« O capitaine, que le vieux Perth vienne maintenant, et rive < ensemble ces deux mains, la noire avec la blanche, car je ne veux < plus que ça lâche!

« — O garçon, moi non plus je ne te lâcherai pas, à moins que par là je ne t’entraîne vers des horreurs pires que ce qu’on trouve ici. Viens donc dans ma cabine, Là, vous : qui croyez que les dieux sont tout bien et que l’homme est tout mal. Là vous : voyez les dieux omniscients qui oublient l’homme qui souffre, et l’homme, bien qu’idiot et ne sachant pas ce qu’il fait, plein pourtant de toutes les douceurs de la gratitude et de l’amour. Viens ! Je me sens plus fier de te mener par la main que si je tenais celle d’un

empereur Ÿ ! »

On dirait que Melville a voulu établir un subtil équilibre et choisir un sylé d’autant plus rude que sa pensée se faisait plus délicate.

Il a réussi : la description la plus modeste est chargée de poésie ; les sentiments les plus exaltés sont exprimés en un simple langage. Grâce à cet équilibre secret, nul passage ne semble pauvre auprès des autres. Là réside la véritable unité de son style. À cette décoration savante, autant peut-être qu’à l’architecture, nous devons l’harmonie

totale de l'édifice.

Apprendre par la joie une science ignorée ; voir revivre des milieux et des êtres d’une étrange beauté ; goûter une psychologie pénétrante; frémir en suivant une passionnante intrigue ; trouver à chaque pas la poésie la plus favorable au songe ; reconnaître l’existence d’une secrète et magnifique architecture ; se bercer aux cadences d’un style admirable : tels sont les plaisirs d’une incroyable variété, qui s'offrent : au lecteur de Moby Dick, même s’il devait négliger la leçon que Mel-

ville a confiée à son livre. Classer un tel ouvrage serait vain : il forme une catégorie à part, et c’est parce qu’il ne ressemble à nul autre qu’il a si fort dérouté les hommes de son époque. C’est à coup sûr une des œuvres littéraires les plus grandes que l’Amérique aït produites. Mais les comparaisons seront toujours absurdes : Moby Dick n’a ni antécédents véritables, ni postérité. Melville a fait quelques emprunts à certains de ses grands devanciers. Chez deux ou trois de ses successeurs on trouve des traits qui rappellent certains des siens. Mais son livre ne peut se rattacher à une tradition, et il ne pouvait pas faire école. C’est un de ces chefs-d’œuvre, en effet, dont la conception est si audacieuse que son succès semble dû au miracle. Melville lui-même, sa santé le lui eût-elle permis, n’eût pas écrit un autre Moby Dick. Il est donc vain de voir en son livre un « produit de lPesprit du temps » ; plus vain encore de déplorer le silence qui entoure sa naissance, et de croire qu’elle aurait pu ouvrir un renouveau des Lettres. Moby Dick mérite l'admiration la plus vive. Mais il était bon que nul téméraire n’allât s'inspirer de ce dangereux chefd'œuvre.

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