CHAPITRE XII
Rompant avec l'habitude suivie jusqu'alors de composer ses ouvrages d’une poussière de petits chapitres, Melville a divisé Pierre, ou les Ambiguiïtés en vingt-six livres, subdivisés à leur tour en chapitres. Mais comme ces « livres >» eux-mêmes ne comptent souvent que quelques pages, il est nécessaire, lorsqu'on essaie de résumer Pierre, de contempler l’ouvrage d’un peu loin. Alors des ÉPHDEMENE plus vastes s’y dessinent, qu’il importe de marquer. È
Le premier mériterait de s'appeler L'Age de l’Innocence. C’est là qu'on nous présente Pierre Glendinning, à qui toutes les joies de la vie semblent sourire. C’est l’héritier d’une famille historique de « patroons », et il habite la belle demeure ancestrale de Saddle Meadows. Il est fier de sa race, et s’émeut toujours au souvenir de son grand-père, le vieux général, dont les reliques peuplent la maison. Il aime la campagne où il a grandi, mais la bibliothèque familiale et les visites à la grande ville ont fait de lui un raffiné. La Nature l’a bien traité, et il le sait. Seule une ombre légère attriste ce tableau : Pierre, le dernier des Glendinning, aimerait avoir une sœur pour confidente.
Nous le voyons, par un beau matin d’été, s’asseoir au déjeuner, en face de sa mère veuve et toujours belle. Entre mère et fils existe une affection plus qu’ordinaire : il la traite en grande sœur à qui l’on fait, par plaisanterie, un doigt de cour. Il l’admire, lui sait gré du soin qu’elle prend de sa beauté, de l’élégance de tenue et de propos que nulle fatigue et nulle irritation ne peuvent chez elle altérer. Elle
est également fière de son grand fils, en qui reparaissent les qualités de ses ancêtres. Son orgueil est flatté de voir ce fils docile à ses désirs. Elle n’a pas été sans jalouser, d'avance, lintruse qui devait, un jour, lui prendre le cœur de Pierre. Pour ce motif, elle a voulu faire d’elle une obligée et, adroitement, l’a désignée elle-même. D’elle-même aussi, dès la fin du repas, elle envoie Pierre retrouver sa fiancée.
Elle se nomme Lucy. Dès l’aube, Pierre est allé, en termes hyperboliques, la saluer sous sa fenêtre. Il retourne près d’eile, dans le vieux phaéton familial. C’est une délicieuse jeune fille, dont la famille est, de longue date, amie de celle de Pierre. Les deux mères ont arrangé les fiançailles, et Pierre s’est, bien volontiers, laissé prendre à leurs ruses : il est amoureux. Ce matin, en particulier, il ne peut songer qu’à l'amour qui transfigure à ses yeux toute la terre. Il est comme fou, ses phrases ne sont que des cris. Lucy le fait monter chez elle, et cette visite à une chambre de jeune fille l’attendrit : il s'éloigne, radieux à l’idée du nouveau rendez-vous conclu pour lemême soir, Ê
Mais pendant le retour, des pensées soudaines viennent gâter sa joie. Il a vu un instant le visage de Lucy s’assombrir : elle se rappelait la confidence que Pierre lui avait faite d’une mystérieuse figure de femme qui parfois venait visiter ses rêves. Maintenant qu’il est seul, en effet, le visage reparaît. Il parvient à chasser la vision, maïs ik reste vaguement inquiet : il sent que son bonheur est fragile.
La seconde partie nous montre la tragique révélation qui soudaim s’abat sur Pierre. Ce visage, dont il a révélé l’existence à Lucy, il ne
l’a pas vu seulement en rêve. I1 se rappelle qu'accompagnant un jour.
sa mère à l’ouvroir, il a subitement croisé le regard d’une jeune fille qui, à sa vue, s’est évanouie. Il n’a pas eu le courage de s'informer, mais il a l'impression de l’avoir toujours connue. Il la revoit, aujourd’hui, et tâche en vain de se donner tout à Lucy. Au diner, sa mère elle-même voit sa gêne. La joie revient, pourtant, et le soir, tout heureux, il court rejoindre sa fiancée. Il arrive devant la maison, il a la main sur le loquet. Mais une figure voilée l’aborde, qui lui tend une lettre et s’en va. Il hésite, il lit, et c’en est fait de lui. La lettre en effet dit : « Tu es riche et heureux ; je suis pauvre et abandonnée.
En vain j'ai lutté : je ne peux vivre sans affection. Viens demain
me voir à la ferme où je sers : je suis Isabel, ta sœur. » Bouleversé, Pierre sent que l'incroyable révélation est pourtant vraie, Il ne songe plus à entrer chez Lucy : il fuit dans la campagne pour méditer. Ses songeries raménent en lui l’image de son père. À sa mort, Pierre était enfant. Mais il a gardé le culte passionné de cet homme qui a laissé la réputation d’un gentleman et d’un chrétien. Maintenant, il se met à douter de cette mémoire. Il se souvient qu’à la mort de son père il a, seul, entendu le moribond murmurer : « Ma fille! » If songe au portrait qui représente son père jeune homme, gai, les lèvres éclairées d’un sourire ambigu. Une vieille tante lui en a conté l’histoire. C'était à l’époque de la Révolution française. On disait le jeune homme épris d’une belle Française émigrée, et il avait refusé À qu'on fît son portrait, croyant qu’on pouvait, à l'expression, découvrir ses sentiments secrets. Mais le peintre l'avait pris à son insu, et le tableau avait été caché par la tante qui, plus tard, l'avait remis à Pierre. Celui-ci, maintes fois, est allé rêver devant ce portrait, qui évoque la jeunesse ignorée de celui qu’il a tant aimé. Maintenant il sent que ce sourire doit cacher un mystère.
Une partie de la nuit, Pierre, agité, erre dans la campagne. Toute une part de son passé vient de s’écrouler. Ses illusions sur son père sont tombées. Sa mère même change d'aspect à ses yeux : il sent - que jamais elle n’acceptera que la faute de son mari soit connue, que toujours elle refusera de recevoir l’étrangère. Cette mère qu’il avait crue tout amour est au fond tout orgueil. Une seule force demeure vivante en Pierre : sa conscience qui lui commande de répondre à l'appel de sa sœur. Rentré dans sa chambre, Pierre décroche tristement
le portrait paternel et l’enferme. À Lucy, il écrit des excuses gènées, tee Le lendemain, sa mère, qui voit son trouble, essaie en vain de le | questionner, quand une visite survient, qui accroît la nervosité de
20 la mère et du fils. C’est le pasteur, venu prendre des instruction de la châtelaine. Il s’agit d’expulser Delly, pauvre fille qui a fauté, et son amant, un homme marié. Pierre, malgré lui, voit une ressemblance entre la conduite de son père et celle de cet homme, et plaide la cause des amants en termes singuliers. Mais Mrs Glendinning exige l’expulsion. Pierre du coup mesure son orgueil. Toujours il trouve des causes plus nombreuses de souffrance. Il songe à ses parents, à Lucy, à Isabel. Et s’il rentre en lui-même, il doute alors de sa propre conscience : il se demande si son désir de secourir Isabel est inspiré seulement par la vertu et s’il serait si empressé sans le pressentiment qu’une femme étrangement belle attend sa venue.
oO HERMAN MELVILLE
- Au soir, Pierre va, frémissant, au rendez-vous. Coïncidence encore :
la ferme où elle sert est celle du père de Delly. Pierre frappe, et la jeune fille de l’ouvroir est devant lui. Elle ne lui dit qu'un phrase : « Tu es mon frère! » Il l’étreint, et elle tombe évanouie. Bientôt, dans l'ombre de sa pauvre chambre, elle raconte à Pierre, d’une voix étonnamment musicale, les débuts de sa vie. Elle évoque la chaumière, d’abord, où elle a passé ses premiers ans, seule avec deux vieux qui lui parlaient à peine, en une langue oubliée : le français sans doute. Puis ce fut une autre maison, flottante au milieu d’une plaine immense, et dominée par trois grands arbres. Alors la langue enfantine disparut pour faire place à l’anglais. La troisième demeure, américaine, cette fois, était vaste, étrange, pleine de gens excentriques : un asile d’aliénés, apparemment. Enfin, on vint prendre Isabel et la conduire dans une ferme. Là, pour la première fois, elle eut l’impression qu’on l’aimait. Un homme bien habillé venait la voir parfois, qui lui disait de l’appeler « Père ». Les gens, eux, disaient « le gentleman ». Hélas, un jour, elle apprit que le gentleman était mort. Elle dut partir, et s'engager comme servante. Depuis, ses jours ont passé sans joie, dans un travail monotone, son seul bonheur lui venant d’une guitare achetée à un colporteur. L'objet lui avait paru merveilleux, et elle avait cru défaillir en entendant la musique répondre à ses caresses. À ce moment de son récit, Isabel, surexcitée, se lève, va chercher la guitare, et, tout en s’accompagnant, chante des paroles étranges. Bouleversé, Pierre étreint sa sœur et s’enfuit, lui jurant de se dévouer à elle.
Il lui semble, maintenant, que l’aspect du monde a changé. Le lendemain, il se retrouve en face de sa mère : elle n’essaie même plus de le questionner. Tous deux ont désormais le sentiment douloureux d’être des étrangers l’un pour l’autre. Tandis que Mrs Glendinning, restée seule, laisse en un monologue percer son désespoir et sa colère, Pierre s’en va dans les bois rêver sous la « Pierre de Memnon ». C’est un énorme rocher, d’équilibre instable, et qu’il est presque seul à connaître. Il l’a nommé ainsi parce que toujours il lui a paru le frère de ces rochers qui parlent dans les légendes. Mais aujourd’hui le
lieu désert refuse à Pierre l'inspiration ; le roc ne consent même
pas à écraser le désespéré sous sa masse. Les pierres sacrées, aujourd’hui, sont muettes, et Pierre demeure prisonnier de son inextricable situation. Il n’a pas de preuves, mais il sait qu’'Isabel est sa sœur. ET quand il songe à elle, il s’exalte. Isabel est la beauté, force éternelle qui échappe au Temps, et devant elle il sent un embarras singulier. I ne peut ressentir pour elle l’ardeur terrestre qu’il éprouvait hier
pour Lucy. Il sent pourtant qu’il ne l’a pas traitée en sœur. Alors
ses rêveries, toujours plus subtiles, lui font voir en Isabel une parcelle de la Divinité, et dans son émotion l’image des ineffables joies
célestes. Isabel ne lui semble ni sœur, ni amante. Il croit que sa passion pour elle est d’essence divine, et que lui-même il est transfiguré. :
Quand revient le soir, Pierre va retrouver Isabel, et l’entrevue est aussi émouvante que la veille. Isabel, gênée, commence par parler de Delly la réprouvée, qui vit seule, enfermée dans la chambre voisine. Puis elle revient à son histoire. Elle conte à Pierre comment un mouchoir brodé lui apprit le nom de son père, comment elle sut que la guitare venait de sa mère. À ce moment, émue, elle s’interrompt, va prendre l’instrument, et s’agenouille devant lui. Magnétisme étrange : il semble qu’une onde ait ébranlé les cordes. Sans qu’Isabel y touche, la guitare se met à rendre des sons très doux : car cette sœur est dotée d’un mystérieux pouvoir. Reprenant son récit, elle dit comment, dans ses promenades, elle a vu Mrs Glendinning et senti sa hauteur, comment elle a vu Pierre et deviné un ami ; comment elle s’est évanouie, à l’ouvroir, en croisant son regard ; et comment, depuis, elle a senti sa solitude l’étouffer. Pierre, dans son émotion, lui promet de la reconnaître à la face du Monde, qu’il défie. Mais que décider ? Incapable encore de former un projet, il juge plus aisé de sauver d’abord Delly, et lui fait dire qu’il veut se charger d’elle. Heureux, alors, d’avoir fait le bien, le frère et la sœur se séparent en silence. Mais Pierre, seul dans la nuit, sent en lui le goût bizarre du défi : il.va réveiller le pasteur pour lui rappeler Delly, pauvre âme confiée à sa garde. Le bonhomme, à demi endormi, bredouille ; et Pierre s’éloigne en insultant les âmes serviles et les prêtres sans grandeur.
Il sent alors qu’il est arrivé à ces altitudes extrêmes d’où les maximes les mieux établies changent d’aspect. La Vérité même prend à ses yeux un jour nouveau : il comprend qu’elle est parfois néfaste. Sa possession l’a-t-elle mené à quelque action utile ? Non, il n’a rien fait, grâce à elle, que d’insulter un pasteur de campagne. Il rentre chez lui pour chercher l'inspiration près de Dante et de Shakespeare ; mais il ne trouve que des réponses ‘désabusées. De colère, il déchire les deux livres, et:«songe que la méditation aussi est inutile. Voilà quarante-huit heures qu’il réfléchit, et il n’a rien fait encore : il
commence à douter de lui-même.
Dans la troisième partie, Pierre prend une décision et agit. Le réveil le trouve harassé, mais serein : il a choisi. Son dessein est pour le moins étrange, mais ni obstacles, ni souffrances ne l'y feront renoncer : il déclarera qu’il est marié à Isabel. Le premier avantage de ce projet, c’est qu’il épargne à sa sœur l’humiliation de n’être aimée qu’en cachette. En second lieu, il laisse intacte la mémoire de leur père : il ne peut plus la respecter, mais il garde au pécheur une grande pitié. Troisième avantage : la mère souffrira de la conduite inexplicable de son fils, mais son orgueil de veuve pourra subsister, elle guérira de sa blessure. Les inconvénients sont immenses, mais Pierre les accepte. Le premier est sordide : il sera sans argent ; car il n’a pas d'illusions : sa mère s’arrangera pour qu'il n’ait pas un sou. Pierre $e résigne sans mal. Maïs, ce qui est bien plus grave,
il lui faut sacrifier Lucy. Ce sera pour la pauvre fille une immense
douleur ; Pierre, lui, sera doublement atteint : car non seulement il devra renoncer à celle qu’il aime, mais, ignorant, le Monde l’accusera de vilenie. Il songe alors combien lhéroïsme est cruel. Mais le dilemme qui se pose est : Lucy ou Dieu. Rejetant ei ein la malheureuse, il croit obéir à Dieu.
Et Pierre, comme dit le titre du XI° livre, « franchit le Rubicon ». Sa première démarche est de communiquer sa décision à Lucy : il le fait avec si peu de ménagements qu’elle s’évanouit, et ne revient à elle que pour maudire son ancien fiancé. C’est au tour de Mrs Glendinning d’être prévenue. D’un air sombre, Pierre lui déclare : « Je suis fiancé, et ce n’est pas avec Lucy ! » La mère chancelle, mais se raidit, et chasse au loin son fils. Pierre, alors, gagne l’auberge du village, et commande au patron ahuri « deux chambres pour lui, sa femme et leur servante », é £ j
Il ne reste qu’à prévenir Isabel. Quand Pierre va la voir, elle remarque sa pâleur, et se sent effrayée de son ouvrage. Ses remords éclatent, mélodramatiques. Maïs Pierre n’hésite plus. Il lui déclare qu’il faut parfois « mentir pour It bien ». Longuement, il lui expose ses raisons d’agir, et finalement lui confie sa dégision : lui, elle et
Delly quitteront, le lendemain à l’aube, le pays sans retour. Étreignant
son frère, elle accepte le sacrifice sans un mot. Cependant Mrs Glen-
dinning est seule, et elle éclate en imprécations. Cependant aussi,
ÉoPrE
Lucy dans sa chambre est étendue sans vie. Pierre, lui, s’en va dans la chambe d’auberge où ses bagages viennent d'arriver. Le premier objet quil trouve, en ouvrant sa malle, est le portrait, autrefois si cher, de son père. Pierre, maintenant, n’est plus frappé que d’une chose : la ressemblance avec Isabel. Mais il adore Isabel, tandis qu’il haït son père. Il jette au feu le portrait en même temps qu'il détruit, rageusement, les vestiges d’un passé aboli.
Le lendemain, au petit jour, Pierre, Isabel et Delly grimpent dans la diligence et s’éloignent pour jamais. Au cours du voyage, Pierre demeure étrangement silencieux. Maintenant que l’irréparable est accompli, des doutes l’assaillent. I1 songe à toutes les cendres que, pour accomplir ce qu’il croit son devoir, il a déjà laissées derrière lui. Et il se demande si l'Homme ne commet pas une lourde erreur en repoussant, comme il a fait lui-même, tout compromis avec sa conscience. Justement, dans la diligence traîne une brochure froissée qu’il lit, sans y prêter, sur l'instant, grande attention. Mais, à son insu, le texte pénètre en lui : il semble fait exprès pour répondre à son embarras. La brochure s'intitule bizarrement : « Chronomètres et Horloges, par Plotinus Plimlimmon ». Elle parle de ces chronomètres de marine que l’on règle à Greenwich, où ils donnent l’heure . absolue. En route, ils prennent de faibles écarts, auxquels on ne peut remédier. Pourtant, ils sont encore trop près de l’absolu pour que nous réglions sur eux notre vie quotidienne. À Pékin, devrionsnous dormir le jour ? Nous nous contentons des horloges, réglées d’après le chronomètre, mais adaptées aux nécessités locales. Or Dieu, jadis, nous a envoyé son fils, chronomètre parfait, qui pratiquait Ja morale absolue. Cette morale, aujourd’hui légèrement déformée par une longue tradition, est trop parfaite encore pour nous guider : nous n’avons pas, pauvres hommes, à prétendre imiter le Christ. Tout ce que nous pouvons faire est d’avoir son exemple présent à la mémoire, ét de régler à peu près sur lui notre morale. Relative, adaptée à nos besoins, elle aura malgré tout sa justification. Mais elle n’osera jamais prétendre à l’absolu.
Pierre médite, et pourtant doit s’interrompre : il faut songer aux questions pratiques. Il a bien peu d’argent, et il lui faut trouver, à bon compte, un logement pour lui-même et les deux femmes. Il compte sur son cousin Glen. C’est un garçon de son âge que, dans son enfance, il a aimé d’une exclusive amitié, d’ailleurs payée de retour. Ces sentiments n’ont résisté ni à l’âge, ni à la distance, et
les deux cousins ont peu à peu glissé dans l'indifférence avant de
devenir ennemis quand, tous les deux, ils ont aimé Lucy. Cruellement blessé par le succès de son rival, Glen l’a pourtant félicité, lui offrant même le prêt d’une petite maison qu’il possède à New- York, pour que Pierre et sa jeune femme y passent leur lune de miel. Pierre a, par malice, accepté et pris au mot, Glen a répondu qu’au jour fixé par son cousin, la maison serait prête, illuminée en l'honneur de ses hôtes. Pierre éprouve maintenant des scrupules, puisque sa « femme » n’est pas Lucy. Il a passé outre, pourtant, et a écrit à Glen, lui annonçant son mariage imprévu, son arrivée, et lui demandant de tenir sa promesse. 3
Après tout un jour de voyage, la voiture atteint la grande ville à la nuit. Les deux femmes, pour qui ce spectacle est nouveau, sont tristement émues par cette agglomération sans joie. Pierre a donné des instructions au cocher, qui doit arrêter ses voyageurs devant la maisonnette éclairée. On s’engage dans une rue sombre : rien n’y ressemble à l’accueillante lumière attendue. On trouve, à grand’peïne, la maison : elle est obscure et cadenassée. Pierre a pour seule ressource de payer la voiture, et de faire déposer passagères et bagages au poste de police, pendant qu’il court, dans la nuit, à la recherche d’un fiacre et d’un hôtel. Au passage, il aperçoit une belle demeure tout éclairée : c’est celle de Glen. Furieux du tour que son cousin lui a joué, il entre, et trouve Glen en brillante compagnie. Mais celui-ci se borne à dire en souriant : « Je ne le connais pas : ce doit être un fou! >» Écumant, Pierre est jeté à la rue. Il trouve un fiacre, enfin, et donne pour adresse au cocher goguenard le poste de police. Mais, à son arrivée, la salle est dans un désordre indescriptible. Une râfle vient d’avoir lieu, et les deux femmes, éperdues, sont entourées de malfaiteurs entassés là pêle-mêle. Pierre, en toute hâte, enlève Isabel et Delly et les fait mener à l'hôtel. Mais il faut encore, pour que l'épreuve soit complète, subir la méfiance brutale de l’aubergiste. L'avenir s’annonce décidément bien sombre.
La quatrième partie nous montre la vie nouvelle à laquelle Pierre s’est condamné, et ses déboires successifs. Il a formé le projet de gagner par sa plume sa vie et celle des deux femmes. Pierre est auteur, en effet. Il a écrit diverses œuvrettes, qui ont reçu un accueil flatteur. Son sonnet Tropical Summer, en particulier, lui a valu des.
PIERRE BTTS
compliments enthousiastes. Des libraires ont voulu éditer ses œuvres complètes, des artistes les illustrer. Des sociétés littéraires lui ont demandé des conférences, et des demoiselles des autographes. Il n’est pas assez sot pour croire sa gloire solide. Mais il espère écrire des ouvrages sérieux et faire une carrière honorable. Pierre, hélas, ignore deux choses : d’abord, l'argent ne vient qu'aux riches ; ensuite, les ouvrages sérieux n'ont pas de succès. Pierre est pauvre, et veut être profond : il a tort.
Le trio va se loger dans un endroit misérable et bizarre. Dans la nef désaffectée de l’ancienne église des « Apôtres », on a superposé plusieurs planchers. Dans le cimetière, on a construit un autre bâtiment. Le tout forme des logements pauvres. Là sont venus échouer toutes sortes d’épaves pittoresques et de bohèmes, qu’un lien spirituel a fini par réunir : on les appelle eux-mêmes « Les Apôtres >. Pierre a loué deux chambres sous les toits. Par les fenêtres se découvre une vue désolée. C’est là qu’un soir, devant cette détresse, Isabel et Lui sentent leur cœur se serrer. Tout en pressant contre lui sa compagne, il tâche de lui expliquer ses projets littéraires. Mais il éprouve dans l’étreinte une si étrange volupté qu’il en est tout à coup effrayé. Il craint de voir trop clair en ses propres sentiments, et, dans un sursaut, murmure à [Isabel : « Ne m'appelle plus ton frère ! »
C’est à Charlie Millthorpe que Pierre doit son logement. C’est le fils d’un pauvre fermier de Sadlle Meadows. Malgré des prétentions intellectuelles peu fondées, c’est un excellent cœur. Pierre le méprisait jadis, mais il a été bien heureux de lé retrouver à New-York, où il gagne à peu près sa vie, écrivaillant çà et là. D’emblée, Charlie, enthousiaste, parle à Pierre de son maître, l’illustre Plotinus Plimlimmon, et de ses propres travaux. Mais dès qu’il apprend les embarras de Pierre, le brave garçon montre un dévouement sans égal, lui offre un bon repas, et, tout en dissertant sur Spinoza, lui trouve un logement parmi les Apôtres ses pareils.
Les trois nouveaux apôtres ont, tant bien que mal, organisé leur existence. Delly fait le ménage, Isabel s'occupe des manuscrits et distrait Pierre, le soir, en jouant de la guitare. Et Pierre éerit. Il méprise maintenant ses humbles productions d'autrefois : il a résolu de faire un vaste ouvrage grâce auquel il pourra tout à la fois gagner son pain et répandre la vérité. Il se croit grand parce qu’il a beaucoup lu, et déverse pêle-mêle dans son livre expériences et lectures. En fait, il n’est qu'un apprenti. [1 lui manque encore la
baguette magique dont l'écrivain véritable anime tout ce qu’il touche. Lentement, et sans que son ouvrage semble avancer, il travaille. Et les nouvelles du dehors ne l’aident pas. Coup sur coup, il apprend que sa mère est morte, folle, que le domaine est aux mains de Glen, et que celui-ci est presque fiancé avec Lucy. Pierre est bouleversé. Que sa mère devait l'aimer, malgré son orgueil ! Mais il enrage surtoui du bonheur de Glen. Il devine tout son plan : lui qui, depuis toujours, convoite Lucy, il va passer pour le héros qui sauve l’abandonnée. Et le plus terrible est que les cousins se ressémblent, et que Lucy sans doute, aimera Glen qui lui rappellera Pierre. Celui-ci se maudit pour les malheurs qu’il a lui-même amoncelés. Si au moins il trouvait ailleurs quelque secours ! Si ce Piimlimmon, dont la brochure lui a fait si forte impression, et dont on parle avec tant de respect, pouvait lui donner un conseil ! Mais non : travaillant dans sa mansarde, il aperçoit souvent, s’il iève les yeux vers la tour de l’église, un visage souriant qui, derrière une vitre, le contemple de ses yeux bleus sans bienveillance ; son dernier espoir de consolations philosophiques s'effondre quand Charlie, tout ému, lui révèle que c’est là le maître vénéré, l’illustre Plotinus Plimlimmon. D'’instinct, Pierre a sondé l’âme prudente et rusée du mystique aux yeux bleus : ce n’est pas dans sa philosophie bénigne qu'il trouvera jamais un appui.
Le travail continue, monotone. Les conditions ne favorisent guère Jéclosion d’une grande œuvre. Loin du milieu où elle a grandi, la pensée a peine à mûrir, et le. travail obstiné dans une mansarde glacée n’aide pas l'inspiration : Pierre sent la distance qui sépare l'ouvrage qu’il pense de celui qu’il écrit. Si seulement il pouvait séparer les deux tâches : pour gagner sa vie, faire un misérable roman ; pour soi-même, travailler à trouver la liberté ' Mais la nécessité l’oblige à mêler les deux choses, et il sent la pauvreté du résultat. Il poursuit cependant, avec une énergie désespérée. De bonne heure, il se lève, s’éclaircit les idées par une douche glacée, et travaille jusqu’à la nuit, une couverture sur les genoux. Alors Isabel larrache, malgré lui, à ses pensées : il prend le thé en silence, et va faire un tour à pied, jusqu’à l'heure de son maigre diner. Voilà où ses grands rêves ont mené P « Auteur Tropical » !
Et pourtant, les complications surgissent toujours. Pierre, de son mieux, oubliait Lucy. Voici une lettre d’elle déclarant que, malgré ses efforis, elle n’aimerait jamais que lui ; elle pressent dans sa conduite un mystère. et elle arrive s'installer chez lui, passant pour
une cousine dévouée. Pierre, abasourdi, essaie d'expliquer les choses à Isabel, qui ne savait même pas l'existence de Lucy. Elle accueille - fort mal la nouvelle, et fait à Pierre une scène de jalousie qui n’est guère fraternelle. Pierre se tire d'affaire comme il peut, déclarant que Lucy est une sainte, mais Isabel semble peu convaincue. Et Pierre est entraîné, par ses réflexions, en de tels abîmes qu'il se répand en monologues incohérents. Rien ne l’arrête, ni la venue de Charlie Millthorpe, toujours serviable et gaffeur, ni celle du porteur, ahuri, qui amène les bagages de Lucy. Pour comble, Delly s’en mêle. À l’idée que Eucy vient rejoindre ce ménage déjà bizarre, elle croit ” n'avoir échappé à sa faute que pour tomber dans un mauvais lieu. - Pierre ne sait plus où donner de la tête. Essaie-t-il de louer une troisième pièce et de la meubler sommairement, c’est Isabel qui recommence. Il faut que, devant Delly, Pierre lui dise : « Non, tu
… es ma femme, tu n’as pas à te sacrifier pour ma cousine ! » Alors,
… l'étrange sœur lève à nouveau la tête, triomphante. Au même moment, d’ailleurs, un grand fracas annonce l’arrivée de Lucy. On entend des cris et des bruits de lutte jusque sur le palier. Frederick, son frère, et Glen, son prétendant, ont escorté Lucy et cherchent à la retenir. Elle se débat, et quand Pierre vient à son secours, les deux hommes se jettent sur lui. Il faut l’intervention des Apôtres assourdis pour » jeter à la rue ces protecteurs bénévoles, qui s’en vont la menace à 2 la bouche. Cette arrivée tumultueuse n’est certes pas de nature à rendre à Pierre la sérénité qui lui manquait. Eucy, pourtant, s’installe aux Apôres. Les menaces de Glen et de : Frederick sont stériles ; les supplications mêmes de sa mére sont . sans effet : elle demeure. Modeste, elle se tient à la place qu’elle …. s’est fixée, et parle de Pierre et d’Isabel comme de « Mr et Mrs Glen- Ë dinning ». Sans moi dire, elle surprend l’étreinte des époux supposés ; dévouée, elle entreprend d’aider la colonie en monnayant son talent de peintre amateur. Mais il règne une atmosphère de lutte qui achève de démoraliser Pierre, qui se sent seul, au fond, parmi toutes ces . femmes. Les menaces de Glen et de Frederick lobsèdent : il craint . Je guet-apens, et des pensées de meurtre préventif l’effleurent. Le | travail l'épuise ; il sent que son esprit perd toute vigueur, et des troubles de la vue, qui vont jusqu’au vertige, viennent Pafaiblir encore. Pourtant, il faut continuer, car les premiers chapitres sont déjà chez l’imprimeur. Pierre s’entête, jusqu’au moment où une vision se | présente, qui brise tout son effort : 11 revoit le Mont des Titans, qui
‘ domine Saddle Meadows, et il songe à une pierre surtout, rocher en EN % :
forme de géant qui se dresse vers le ciel et semble essayer d'échapper à la terre. On dirait Encelade, fils de Titan, fils lui-même du Ciel et de la Terre, qui, vainement, essayait de fuir ses origines terrestres, et, les yeux vers le ciel, demeurait pourtant enlisé. Ce mythe parait à Pierre le symbole même de son aventure. Il a tout fait pour atteindre un idéal chevaleresque, et il se débat sans espoir dans des complications sordides.
La catastrophe va éclater : c’est la dernière partie qui tient en un seul livre. Le dernier jour n’est qu’une suite de pressentiments, et le dénouement viendra en quelques heures. Pierre, trop las pour travailler, a mené Isabel et Lucy voir une exposition de peinture. Il faut qu’'Isabel y découvre un tableau qui lui rappelle le gentleman, son père ! Pierre, lui, ne retrouve pas l’homme lui-même, mais le sourire ambigu du petit portrait détruit. Quant à Lucy, ce qui l’arrête est une réplique italienne de la Cenci du Guide, et elle demeure songeuse devant la belle Florentine incestueuse. Nul des trois personnages ne parle, mais chacun semble deviner les pensées des deux autres. Ils sortent en silence, Pierre essayant vainement d’éclaircir ses sentiments pour Isabel, qui n’est peut-être même pas sa sœur. Pour dissiper la gêne, il a l’idée d’une promenade en mer. Mais le mouvement de l’eau jadis traversée fait revivre en Isabel d’anciens souvenirs. Elle gémit de sa solitude, de la haine de Lucy et de l’indifférence de Pierre. Elle veut rejoindre le pays de sa lointaine enfance, et se jette par-dessus bord ! Pour achever de ruiner sa raison, Pierre trouve, en rentrant aux Apôtres, deux lettres sur sa table. L’une est de son éditeur qui le traite d’escroc : il s’est fait avancer de l'argent, promettant un roman, et n’a rien envoyé, qu'une « rhapsodie blasphématoire ». L’autre est signée de Frederick et Glen : c’est un bref et cinglant billet d’insultes. A ce dernier coup, la folie menaçante emporte l’esprit de Pierre. Il a été dupe de la vérité, dupe de la vertu et dupe de son destin. Il maudit les deux femmes qui l'ont entraîné jusque-là, saisit deux pistolets et comme un dément s’élance dans Broadway. C’est l'heure de la promenade élégante, et il rencontre ses ennemis. Glen se précipite pour souffleter son cousin : un coup de feu l’abat, frappé au cœur, tandis que cent bras se saisissent de Pierre et l’entrainent. Au crépuscule, Pierre, qui est en cellule,
attend la mort. Mais deux formes se plissent dans sa prison. Isabel éperdue se penche au-dessus de lui, et murmure : « Mon frért, voilà où ta mené ta propre sœur ! » Lucy, qui a entendu, comprend d’un coup les relations mystérieuses du frère et de la sœur, et tombe morte. Pierre exhale sa haine contre Isabel, et lui arrache le poison qu’elle porte toujours sur elle. À la nuit, le geôlier introduit Frederick, affolé de ne pas trouver sa sœur, et Charlie Millthorpe, qui vient dire adieu à son ami. Il n’y a dans la cellule que trois cadavres.
Ainsi réduit à son intrigue, Pierre fait l’impression d’un romanfeuilleton aux péripéties déconcertantes. Pourtant, même un tel résumé donne à penser que sous lhistoire se cachent les ententions qu’on saisit mal encore. A lire l'ouvrage lui-même, cette impression se renforce, et pourtant, à la fin du livre, on se trouve aussi perplexe. Les « ambiguïtés > ne sont, en aucune manière, un vain mot. Nous allons, sans être assuré de dire toute la vérité, essayer de démêler ce que Melville eut en tête quand il fit Pierre.
Le livre dut être commencé, à Arrowhead, pendant l’été de 1851 (une lettre prouve que Moby-Dick était achevé dès juillet). Rien n’indique que Melville ait alors éprouvé cette rage contre tous et contre lui-même dont son livre, sur la fin, témoigne. Hawthorne était encore à Pittsfield. Melville pouvait espérer que Moby Dick, que son ami avait loué, serait bien accueilli. Il était las, peut-être, mais non pas abattu. Il semble donc naturel qu’il ait, avec confiance, abordé une nouvelle œuvre :. Mais quel thème choisir ? De ses aventures lointaines, la substance était épuisée. Seules restaient inexploitées les époques de sa vie passées à terre : sa jeunesse et ses années littéraires. Son dessein primitif, peut-être, fut d’écrire le roman de ces milieux d'Amérique où il avait vécu. Mais l’heure était passée pour lui du réalisme banal ; il ne pouvait songer à ressusciter son passé sans rappeler en même temps ses états d’âme les plus secrets, ceux
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même que l’on avoue le plus malaisément. D'où une seconde intention, psÿchologique celle-là, d’ailleurs obligeant Melville à de multiples précautions, s’il voulait éviter de compromettre à l'excès son entourage. Un troisième propos devait, naturellement, accompagner les deux premiers : le penchant philosophique de Melville le contraignait de poursuivre, en leurs conséquences dernières, les penseés formulées dans Moby Dick. I] venait de montrer Ahab, luttant contre les forces qui lui barraient la route, et triomphant jusque dans sa défaite. Il fallait créer, pour prendre sa suite, un autre héros qui, lui aussi, osÂt défier le Monde. Ce n’est qu’une conjecture hasardeuse, mais peut-être, si le tour d’esprit du début s'était maintenu, aurionsnous vu Pierre surmonter les obstacles et, contre tous, réussir dans un dessein apparemment absurde. En tout cas, les trois desseins, se rejoignant, pouvaient donner naissance à un grand et beau livre. A lire les premiers livres de Pierre, on découvre une ardeur, une audace, qui révèlent le lutteur encore invaincu. ,
Mais les épreuves, soudain, s’abattirent sur Melville. Les articles réservés qui accueillirent Moby Dick le blessèrent. La pénurie d’argent, chronique depuis avril, devint aiguë. La fatigue nerveuse se manifesta tout d’un coup. Les maux d’yeux devinrent graves. Le 5 novembre, le départ de Hawthorne, qui s’éloignait et, apparemment, le cœur léger, porta le coup de grâce à Melville. L'hiver le trouvait découragé, forcé pourtant de travailler tout le jour, épuisé, malade, et surtout seul. Il était prisonnier de sa ferme isolée, n’ayant pour compagnie qu’une sainte femme dont il sentait les limites, et des enfants en bas âge qui mettaient sa patience à l’épreuve. Il dut connaîfre des moments de dépression tragique. Il sentait, cette fois, que les forces hostiles l’emportaient de toutes parts : il avait échoué dans toutes ses entreprises, et toutes ses croyances s'étaient révélées déri-
soires. Le caractère du livre commencé ne pouvait que s’altérer pro-
fondément , Les événements de sa vie qui revenaient surtout à sa mémoire étaient les plus douloureux. Sa psychologie allait se faire plus tourmentée, et son héros, au lieu de vaincre comme Abab, devait
montrer la folie des grandes espérances et des vertus intransigeantes. Enfin, aux desseins précédents s’en ajoutait un nouveau : avec une.
ironie sauvage, Melville devait s’efforcer -de railler tout ce qu’il avait aimé : à commencer par son lecteur, et à finir par lui-même.
Pierre, entrepris comme une suite spirituelle de Moby Dick, allait
prendre l’apparence d’un « poème maudit ».