Voir chap. 1v, V
VS
Une seule part du projet primitif pouvait subsister sans changements {rop graves : la forme. Dès le début, on sent au style, aux Symboles multipliés, à la composition toute scénique, que Melville a voulu faire, non pas un roman réalisie, mais une sorte d’épopée dramatique. Nous l’avons vu lire en abondance les pièces de Shakespeare et des autres dramaturges de la Renaissance anglaise. Il est assez clair que, dès le début, il adopta volontairement un plan, un symbolisme, un style, qui montrent leur influence. Quand ses idées se firent plus sombres, il ne cessa pas de la subir : au contraire, il l’exagéra. Il semble qu’alors il ait vu qu'entre toutes les pièces renaissantes, l’une surtout pouvait lui servir d'exemple : Hamlet, dont le héros, lui aussi, finit misérable victime d’espoirs trop hauts. Il ne cessa d’y penser. Et cette imitation, qui dura jusqu’à la fin, est ce qui donne au livre son unité la plus évidente. Les thèmes, eux, sont fragmentaires. Il faut se résigner à les regarder un à un.
Un grard nombre de situations, d'incidents, de décors, ont été empruntés par Melville à son existence propre. Mais, nous venons de le dire, beaucoup sont volontairement défigurés, par un sentiment compréhensible de pudeur, et il ne faut les identifier qu'avec prudence. D’autre part, il convient de faire en eux deux parts : les uns se rapportent à la jeunesse de Melville ; les autres évoquent des événements contemporains, ou presque, de l’époque où il écrivit.
Parmi les premiers, nous reconnaissons des sites parmi lesquels Melville a vécu. Saddle Meadows nous paraît être Broadhall, la maison de l’oncle Thomas, rehaussée de quelques traits pris au manoir de Gansevoort. La région décrite au début est évidemment celle des Berkshires : sous ie nom de Mont des Titans, on retrouve Greylock, la montagne qui domine le pays ; et la pierre de Memnon est une curiosité du voisinage. Les personnages, aussi, sont en partie ceux qu’a connus Melville adolescent. Le père de Pierre rappelle le sien, Mary Gledinning a bien des traits de Maria Gansevoort, et Pierre lui-même, jeune écrivain satisfait, est, plutôt que l’auteur de Typee, celui des Fragments from a Writing Desk. Il faut être plus prudent si l’on veut identifier Isabel et Lucy : peut-être ne sont-elles que symboles. Et pourtant, les sentiments troubles de Pierre pour Isabel sont peints avec tant de force, qu’étant donné la difficulté que Melville éprouvait à
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se passer de l’expérience, ils paraissaient puisés dans le souvenir. S’il est absurde d’avancer, comme on l’a fait, qu'Isabel représente Augusta, la vigoureuse sœur de Melville, il est possible, nous l’avons dit, que ce personnage rappelle un amour éprouvé par Melville jeune, et dont il n’a jamais parlé clairement.
Aussi nombreux sont les détails évoquant la vie récente de l’auteur. L'Eglise des Apôtres a existé : c'était, dit M. Forsythe ', ceïle du Saint-Esprit, dans Pine Street. Ses occupants aussi sont réels : cet assemblage d’intellectuels végétariens ressemble fort à la nuée de disciples, d’excentriques et d’ascètes qui assiégeaient à Concord la demeure d’Emerson. Quant à Plotinus Plimlimmon, il a suscité des controverses. M. Mumford veut voir en lui Hawthorne?, M. Forsythe une simple fiction. Pour notre part, malgré les objections qu’on a soulevées contre leur thèse, nous ne sommes pas éloignés de nous joindre à ceux qui voient dans ce maître apte à décourager les disciples encombrants, et dont le secours est faible à ceux qui souffrent, une image au moins approximative d’Emerson. Plusieurs traits évoquent la vie de Melville homme de lettres : avec les procédés de travail de Pierre fut composé Moby Dick. Les troubles de la vue sont les mêmes chez les deux hommes. Un détail comme celui du daguerréotype que Pierre refuse à son éditeur rappelle la fin de non-recevoir opposé par Melville à Duyckinck. Et les rapports de Pierre et de ses libraires représentent grossis, ceux de Melville et des Harpers. Enfin, comme Va montré M. Forsythe, c’est un fait divers contemporain qui fournit le dénouement. En 1842, un certain Colt, condamné pour meurtre, se maria en prison, quelques heures avant de monter sur l’échafaud. On laissa les mariés dans la cellule. Quand la jeune femme quitta le prisonnier, elle lui remit, furtivement, un poignard, et le bourreau, venu chercher sa victime, ne trouva qu’un cadavre. Melville, paraît-il, avait été vivement frappé de cette affaire. Ce sont, on le voit, des traits qui récemment l’ont ému, qui emplissent toute la fin de son livre.
La psychologie de Pierre peut être considérée sous un double
1. Pierre, préface et notes de R. $S. Forsythe. New-York, 1930.
2. Weaver (R.). New England Gentlemen. New-York, Herald Tribune, Sunday sup., 16 septembre 1928.