‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 166 sur 327 · Voir la préface de Pierre, par Forsythe, op. cit · texte numérisé non relu

Voir la préface de Pierre, par Forsythe, op. cit

aspect. D'abord, des états d’âme nous sont décrits. Ensuite, et ensuite seulement, on peut songer aux personnages qui sont censés les éprouver. Nous avons dit que Melville avait, dès le début, voulu tout évoquer, quitte à s’envelopper d’une « ambiguïté » protectrice. Aussi trouvons-nous dans son livre l'indication d'états de conscience que peu d'auteurs de son temps eussent même envisagé de peindre.

D'abord, il ne fait pas seulement appel à des états précis, connus de façon claire, mais à des souvenirs vaguement entrevus, à peine localisés, qu’il va chercher dans le rêve, ou dans la frange indécise dont la conscience est entourée. Un exemple est fourni par cette obsession du « visage », que Pierre, sans avoir consciemment rencontré Isabel, a plusieurs fois dans l'esprit. Il est presque sûr que Melville n’était pas visionnaire. Qu'est donc ce visage, sinon limpression inconsciente où se mêlent des images du père, du portrait, d’Isabel, et qui s’est formée sans que l'esprit soit averti ? Ces images, qui vous irritent parce qu'on ne les rattache à rien de précis, Melville les connut sans doute comme nous les connaissons tous. Mais il sentit la lumière qu’elles jetaient sur les dessous ignorés de lesprit ; et ce sont-les impressions de ce genre qu’il voulut surtout évoquer.

Il sentit d’autre part, qu’une étude attentive de l’âme ne devait pas s’embarrasser de scrupules moraux, et que les aveux les plus pénibles étaient nécessaires. C’est pourquoi il accepta, pour expliquer son héros, de fouiller sa propre conscience, et d’y puiser des impressions et des souvenirs que l’on tait d'ordinaire. Mais ici intervient, croyonsnous, la distinction entre les premiers livres de Pierre et les suivants. Dans les débuts, ces aveux sont teintés d’une sorte de byronisme qui les rend un peu suspects. Que l’on considère les rapports, si curieux, de la mère et du grand fils : ils se donnent les noms de Frère et de Sœur ; il est fier d’elle, et semble avoir pour elle autant d’attentions que pour Lucy. Elle est coquette envers lui, et serait prête à jalouser une femme qu’il aimerait trop. Sentiment qu’éprouvèrent l’un pour l’autre, a-t-on depuis maintes fois répété, Melville et sa mère. Et surtout, a-t-on dit avec plus de témérité, sentiment incestueux. Certes, cette attitude de Pierre et de sa mère dépasse les rapports ordinaires de la mère et du fils. Mais peut-on la juger inquiétante ? Non, si l’on s’en tient aux répliques et aux gestes. Oui, si l’on se souvient toujours que Mary Glendinning est une femme jeune et belle. Or Melville semble donner, par son insistance à nous le rappeler, l’impression d’avoir songé sans déplaisir à nos conjectures. Rien dans sa propre vie ne paraît les jutifier, mais les rumeurs scandaleuses ne semblent pas

l'effrayer. Ainsi Byron, bien qu'avec plus de raison, se donnait quelque peine pour compromettre Augusta. Dans la suite, au Ccontraire, les aveux ont un accent de sincérité tout différent. À preuve la confession de l’enfantine passion pour le cousin Glen. Est-il, dans la première moitié du siècle, un autre écrivain qui ait osé avouer les erreurs de son adolescence, qui s’en soit même souvenu sans Confusion ? Melville, lui, n’hésite pas. Sans vaniardise comme sans remords, il livre les secrets de sa jeunesse. Dans la fin de son livre au moins, il a voulu tout dire. Et la passion de Pierre pour Isabel, mélodramatique au début, prend «ensuite un ton de volupté trouble où l’on sent la sincérité.

D'une toute autre nature est la psychologie traditionnelle, celle du dramaturge qui cherche à construire et à développer des caractères. Les personnages de Pierre sont des créations arbitraires de l’auteur, de simples porte-paroles auxquels il prête ses propres états d'âme. On ne devra les examiner que de manière tout à fait accessoire, car, au fond, étudier la psychologie de Pierre est tout autre chose que de s'intéresser à eux.

La grande idée philosophique de Pierre est la négation systématique de tout l'idéal du Christianisme !. Maïs là encore, on peut sentir une cassure entre le début du livre et la suite. Dès le commencement, Dieu est représenté comme la même force aveugle et mauvaise qu’il était dans Moby Dick. L’Homme n’est pas coupable envers lui quand il pèche ; c’est Dieu lui-même qui ke fait pécher : Nemo contra Deum, nisi Deus ipse. Dieu, d’ailleurs, reste tel, aux yeux de Melville, jusqu’à la fin : à maintes reprises, il raille l'esprit de l'Evangile, qu’il se manifeste par les paroles du Christ ou par les actes de ses ministres. Mais, entre temps, le ton a changé.

Le malheur de Pierre est d’être un croyant sincère, qui veut remplir sans défaillance une mission qu’il croit sacrée. Clairement, par des visions répétées, Dieu ‘la lui a fait connaître. Alors un choix, qui décidera de sa vie, s’offre à son esprit. Si Melville avait conservé les sentiments de confiance et de force qui animaient l’auteur de Moby Dick, peut-être, à cette croisée des chemins, eût-il fait prendre à

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