Voir sur ce point Braswell, pp. 132 sqq
son héros un parti digne d’Ahab. Négligeant la mission divine, il eût, de soi-même, choisi sa voie, et il eût eu quelque chance de l'emporter dans sa lutte. Au moins, en cas d'échec, il serait mort dans l’orgueil de sa victoire intérieure. Mais à ce moment, Melville vaincu, ne croyait plus à cette mâle résistance au Destin. I ne voyait pour Pierre que deux chemins praticables : obéir sincèrement, ou louvoyer. Le second est celui des hommes ordinaires ; c’est lui que recommande Plotinus Plimlimmon ; c’est le sentier banal de la vertu et du bonheur médiocres ; c’est lui qu’au fond Melville se résigne à suggérer. L'autre, c’est celui où Pierre s’engage contre tous, sans se douter qu’il serait semé de ruines. À ce qu’il croyait son devoir, il a sacrifié richesse, repos, famille, amour, réputation. Il ne réussira qu’à causer, outre son malheur, ceux de Lucy, de sa mère, même de cette Isabel qu’il voulait protéger. Si encore il pouvait garder le sentiment du devoir accompli ! Pas même : il finira par comprendre que ce devoir, indiqué par Dieu de manière si impérieuse, n’était qu'une apparence, couvrant la plus trouble des passions. H n'aura même plus le respect de soimême : il aura été, en tout, la dupe de ce Dieu qu’il aura voulu servir. Il se révoltera, à la dernière heure, et son suicide final sera son défi. Mais la démonstration sera tristement faite : il n’est pas donné à l'Homme de suivre les pas du Christ. Résigné, il doit régler sa conduite sur la modeste horloge de Plotinus Plimlimmon. L’acceptation finale d’une médiocrité sans espoir : voilà où est tombé Fhomme qui peignit la mâle obstination de Taji et le sublime défi d’Ahab. Melville a mainterant touché le fond du pessimisme. Il est convaincu que toute grandeur est interdite à l'Homme, et méprise le Christianisme qui, pense-t-il, nourrit seulement les illusions.
C’est M. Braswell qui, le premier, attira l’attention sur le rôle capital de la satire dans Pierre !. Avant que ne parût son article, on parlait seulement, d’un tour d’esprit satirique, qui donnait à la pensée une expression plus mordante. M. Braswell a montré de manière décisive que cette satire n’était pas seulement affaire de forme, mais constituait un des objets de l’ouvrage. Nous ne ferons qu’une réserve : selon nous, c’est une fois le livre nettement commencé que Melville
1. Braswell (W.). The satirical Temper of Melville’s Pierre, Am. Lit. VII, pp. 424-438, janvier 1986.
prit ainsi à tâche de ridieuliser âprement ce qui l’entourait. Au début, il se souvient avec attendrissement du bon jeune homme qu’il a été. ïl se raille plaisamment lui-même ; mais quand Pierre rappelle son ancêtre, le Général Glendinnuing ; quand il évoque la vieille maison de sa jeunesse, ou la bonne tante qui lui donna le fameux portrait, on sent que Melville ne rit plus, car il aime encore tous ces souvenirs. M. Braswell lui-même semble presque en convenir
« L'histoire commence dans une atmosphère assez heureuse. Melville « ne peut s’empêcher de chanter des hymnes de joie en l’honneur de « la perfection de cet éternel été >» où vit Pierre. Mais cela ne dure < pas !. »
N'est-ce pas l’assombrissement soudain de son humeur qui lui fit plus ou moins consciemment modifier ses projets ? Au cinquième livre seulement paraît l’élément satirique véritable. Avec raison, M. Braswell souligne cette phrase de Melville, qui nous révèle de son esprit quand il écrivit Pierre :
« Si l’occasion s’en présente à l’heure des souffrances plus qu’ordinaires, les esprits faits de certaine façon trouvent un soulagement étrange et comme hystérique dans ur humour farouche et pervers, d’autant plus tentant que les circonstances ne le justifient aucunement ?. »
On peut inférer que Melville à délibérément cherché à choquer, voire à exaspérer lecteurs et critiques, ridiculisant par système toutes les notions qu’ils vénéraient. D’abord, il dut sentir un plaisir amer à imaginer d'avance leurs réactions devant l’étalage d’inceste, de sentiments troubles, de blasphèmes et de meurtres que leur offrait un auteur qui semblait témoigner de la sympathie à des personnages repoussants. Puis sa joie mauvaise dut redoubler à l’idée qu’on l’accuserait d'attaquer la vertu : alors, il montra sauvagement que la famille, objet de vénération, couvrait les vices les moins avouables ; que l'Eglise, personnifiée par M. Falsgrave, n’était qu'hypocrisie mesquine et timorée ; que la littérature était un commerce vil ; que la pensée philosophique, grâce à quoi les idéalistes se croyaient ennoblis, était un charlatanisme supérieur. Il n’est pas jusqu’à la forme elle-même qui n’ait eu, au moins en partie, pour but d’agacer le lecteur, en s’écartant de tout ce qu’il aimait. On se figure Melville attendant avec un rictus les pesantes admonestations des critiques mystifiés. Tout