Id., p. 427 (Pierre, p
cela forme vraiment une intention propre, qui joue son rôle dans la genèse du livre autant que le souci de retracer la vie intérieure ou celui d'exposer des idées.
M. Damon :, et après lui M. Forsythe, ont montré avec force l’imitation de Hamlet que Melville fait dans Pierre. Le premier — avec un peu d’exagération — établit des correspondances entre presque tous les personnages des deux œuvres : le portrait, dans Pierre, répond au spectre, dans Hamlet ; Mary Glendinning est Gertrude, Lucy est Ophélie, et le cousin Glen est Laertes. Le second, avec plus de sûreté, a montré les rapports entre les cinq groupements que notre analyse de Pierre a distingués et les cinq actes de Hamlet : exposition, développement, crise, décroissance, catastrophe. Il voit d’autres similitudes : ainsi les épisodes comiques de Pierre rappellent les scènes de « clowns » qui figurent dans Hamel. (On pourrait d’ailleurs, selon nous, faire d’autres rapprochements épisodiques : le rapprochement ambigu que Pierre fait, devant sa mère, entre son propre père et l’amant de Delly rappelle la pièce qu'Hamlet fait jouer devant Gertrude ; le soliloque de Pierre près du portrait fait songer au fameux monologue ; et les macabres plaisanteries du jeune homme à l’aubergiste, au départ de « Sadlle Meadows », évoquent les sarcasmes de Hamlet au cimetière.) Enfin, M. Damon et M. Forsythe sont d’accord pour déclarer que le final de Pierre — M"° de Sévigné l’eût appelé « une grande tuerie >» — ressemble au dénouement de Hamlet :
« Donc », dit M. Damon, « le nœud mental qui enveloppe les « vivants et les morts devenant trop compiexe, Melville ie résout, sur « le plan physique, à l’aide du poison. Ainsi Shakespeare tranche « le nœud mental de Hamlet, par la coupe et l’épée, dans le sinistre « dernier acte. »
Pour achever le parallèle, on ne doit pas oublier que Melville luimême avoue que son propos fut bien celui de Shakespeare. Évoquant la légende de Memnon, il la rapproche à la fois de son histoire et de Hamlet :
& Car dans cette fable douloureuse nous trouvons incarné l’'Harmilé- « tisme du Monde antique : la ficur de la vertu fauchée par un excès
4. Damon (F.). Pierre the Ambiguous. The Hound and the Hora, IT, pp. 107- 108, janvier-mars 1929.
« de malheur. Et la tragédie anglaise n’est que le Memnon de l'Égypte, « montaignisée et modernisée ; car Shakespeare, n’élant qu'un homme, « eut, lui aussi, ses ancêtres. »
Et pourtant, Shakespeare n’est pas le seul des vieux dramaturges anglais dont Melville se soit souvenu. Nous avons dit comme il s'était plongé dans leur théâtre : M. Damon a énuméré les multiples pièces élizabéthaines et jacobites ou paraît le thème de l'inceste, et soutient avec raison que c’est en elles, et non dans sa conscience, que Melville en prit l’idée. S’il est permis de faire une supposition plus précise, nous dirons que c’est la pièce de Ford, T’is pity she’s a whore, qui, entre toutes, nous est rappelée par la lecture de Pierre. La passion dévorante d’Annabella pour son frère, les péripéties mélodramatiques, le massacre final, les blasphèmes de Giovanni qui va mourir, semblent avoir passé dans le roman de Melville. C’est Shakespeare qu’il a imité consciemment, c’est certain. Mais il est possible qu’à son insu il ait songé à Ford, dont la violence maladive convenait mieux, peut-être, à son état d'âme.
Non seulement le plan est celui d’une épopée dramatique, mais, toute question de style mise à part pour l'instant, l’usage constant du symbole montre combien Melville a tenu à s'élever au-dessus du simple romanesque. Ici sans doute, on peut, si l’on veut, faire intervenir les influences, souvent invoquées, de Sir Thomas Browne et de Carlyle. Mais rappelons que les dramaturges de la Renaissance, eux aussi, usaient d’un symbolisme compliqué : Hamlet lui-même en est chargé. Quoi qu’il en soit, les symboles, abondants déjà dans Mardi et Moby Dick, sont dans Pierre d’une multiplicité sans exemple. Toute l’histoire, d’abord, est symbolique. Les personnages représentent chacun un principe, au moins autant qu’un être humain : les luttes qu’ils engagent sont d’abord des combats d’idées. Sans chercher d’interprétations subtiles, on peut dire que, dès la première lecture, Pierre nous apparaît comme l’image de l'Homme ; Lucy est celle des attachements normaux, qui le retiennent dans les voies honnêtes et sans danger ; Isabel représente les aspirations nobles mais périlleuses qui finissent par le perdre. Glen et Mrs Glendinning sont deux aspects de lPhypocrisie sociale, Falsgrave et Plimlimmon la Religion et la Philosophie, l’une et l’autre incapables de consolations vraies. Mais chaque épisode a, lui aussi, la valeur d’un symbole, et souvent n’a d’autre raison d’être : si la scène du Poste de Police est à peu près également réaliste et symbolique, l'évocation d’Encelade et du Mont des Titans est tout entière allégorique. Enfin, lés moindres détails,
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les plus infimes objets, ont leur signification secrète. N’en donnons qu'un exemple : ayant, juste avant le drame final, recu de Glen un billet l’accusant de mensonge, Pierre furieux charge un pistolet, et se sert comme de bourre d’un fragment de la lettre, celui même où figure le mot « lie » ; à son ennemi, il renverra le mensonge en plein cœur :. D’ordinaire, ces symboles sont, dans Pierre, plus conscients que &Gans les ouvrages antérieurs. Melville souvent même les explique (ils n’en sont pas toujours plus clairs, d’ailleurs). Il paraïitrait donc plus légitime qu’autrefois de rechercher dans tout l’ouvrage un système cohérent, qui subordonnât les symboles mineurs aux thèmes principaux : ce travail a été fait, et fort ingénieusement, par trois critiques dont nous avons déjà cité les noms, MM. Grant Watson, Homans et Braswell?. Pourtant, malgré l'intérêt extrême de leurs trois théories, nous ne pouvons les suivre de manière assurée. Pour M. Grant Watson, le trait qui explique tout est le dualisme ( ou « ambiguïté >) de chaque personnage. Pierre est à la fois mysticisme et pensée. Lucy est une créature divine, dont une part seulement est accessible à l'Homme. Isabel est en même temps Yillah, l'idéal spirituel, et Hautia, la jouissance terrestre. Et, ce dualisme se réflétant partout, le drame naît de ce qu'aucun personnage n’est entièrement saisissable à l’autre. Pour M. Homans, les choses sont assez différentes. Après une analyse extrêmement subtile, il trouve dans la généalogie d'Encelade la clef du système tout entier, et nous fait part de ses conclusions par ce tableau :
Divinité ( Monde ( Orgueil ( Chagrin Père de Pierre ©! Mère de Pierre Père de Pierre ? | Ciel | Terre ! Ciel ( À | | | | L | ( Ame ( ?
Pierre Isabel { Titan l Terre
{ Aspirations célestes de Pierre, mais état d âme non affranchi | Encelade (de la terre.
En somme, ici encore, chaque personnage est double (sinon triple), et ambigu. Le malheur est qu’il signifie autre chose que chez M. Grant
2. Grant Watson (E. L.). Melville’s Pierre, N. Engl. Quart. III, pp. 1 95-
234, avril 1930.
Homans (G. C.). The Dark Angel, 1d., V, pp. 699-736, octobre 1933.
Braswell, chap. vi.
Watson, et qu’à suivre une théorie ou l’autre, on est amené à interpréter différemment les moindres phrases. M. Braswell se rapproche de M. Homans, mais apporte à ses conclusions des variations considérables’, Nous nous bornerons à répéter ce que nous avons dit en parlant de Mardi et de Moby Dick : la méthode employée par ces critiques est selon nous trop hardie. Si les symboles, ici, sont plus conscients qu'ailleurs, il ne s’ensuit pas que tous s’enchaînent avec rigueur : beaucoup semblent au contraire indépendants, et certains contradictoires. La tâche de les interpréter un à un est assez lourde pour qu’on renonce aux harmonieuses constructions comme celles qu’on a citées. Elles font honneur à leurs auteurs, mais il est douteux que Melville ait, consciemment ou non, rien produit qui s’en approche.
Une dernière preuve, enfin, que Melville a voulu faire de son récit un poème dramatique est dans le style extraordinaire qu’il a choisi. Il s’est résolument écarté du ton de ia prose. Il a cadencé ses phrases comme s’il avait voulu adopter un rythme voisin du vers blanc. Il les a chargées de métaphores qui devaient les rendre plus irréelles. Et, dans son dialogue, il s’est servi de cette seconde personne du singulier dont il avait obtenu déjà des effets frappants dans Moby Dick. Ici encore, les noms de Sir Thomas Browne et de Carlyle viennent aisément à l'esprit, et les critiques n’ont pas manqué d’affirmer leur influence. Pourtant c’est, là encore, Hamlet qui parait avoir été l’exemple suprème de Melville. À chacun des épisodes inspirés par la tragédie, et que nous avons énumérés, semble bien correspondre un ton approprié, qui rappelle, avec plus ou moins de bonheur, on le verra, celui du modèle. Melville a cru sans doute, en essayant de retrouver l’écho du style shakespearien, achever de
hausser son livre du plan du fait divers à celui de la tragédie.
Quand Pierre parut, simultanément à Londres et à New-York, en novernbre 1852, l'accueil qu’il reçut fut désastreux. La presse anglaise
1. Pour Mr Braswell « Le père de Pierre représente la Divinité et sa mère
symbolise le Monde. Avec de tels parents, Pierre, comme Taji, est un demi-
dieu ; et il est aussi comme Taji en ce qu’il représente l’être spirituel de Melville. L’attitude de Pierre envers son père et sa mère est significative, en ce qu’il semble représenter les vues changeantes de Melville à l'égard de la Divinité et de ce Monde », 156.
ne daigna pas mentionner un ouvrage qui sans doute ne méritait même pas l'attention passagère : le seul Athenaeum lui fit l'honneur de quelques traits méprisants. Quant aux revues américaines, elles ne le remarquèrent que trop ; leurs critiques rivalisèrent de violence injurieuse. L’outrage que son livre faisait, paraît-il, aux bonnes mœurs, valut à Melville les reproches indignés du Southern Literary Messenger et même du Literary World qui, délibérément, l’abandonna. L’absurdité de l’histoire et l’extravagance des idées suscitèrent les sarcasmes de l'American Whig Review et, surtout, de la Southern Quarterly Review, qui, sans même prendre la peine de voiler sa pensée, demandait linternement de Melville :
« Dans tous les cas », ajoutait-elle, « qu’on ne lui confie plus ni € plume, ni encre tant que l’accès actuel n’est pas calmé. »
Le style de Pierre, aussi, était un objet de dérision, et l’Albion, d’un mot, résumait l’opinion générale en déclarant que Pierre était « un échec sans rémission ». Les rares articles qui, dans les années suivantes, essayèrent d'apprécier l’œuvre entière de Melville, eurent un ton à peu près analogue. Sir Nathaniel discernait en Pierre une propension morbide aux caractères morbides ». Fitz-James O’Brien jugeait que le livre « surpassait tous les écrits absurdes que le Monde eût encore jamais vus ». Et Duyckinck, tout en gardant plus de mesure, avouait que « conception et exécution étaient, l’une comme l’autre, des erreurs littéraires ! ». Le livre se vendit à peine. Une bonne partie des exemplaires imprimés furent d’ailleurs, en 1853, détruits dans l'incendie de la maison Harper. Le libraire consentit à réimprimer Pierre en 1855, mais ne vendit jamais trente exemplaires par an. Pierre est l’exemple de l’échec total, capable de ruiner la carrière d’un écrivain.
Le silence se fit sur le livre, plus complet que sur aucun des autres ouvrages de Melville. À la mort de l’auteur, les articles nécrologiques ne le mentionnèrent pas, hors l’étude de Smith qui, attentif à vanter les charmes de Pittsfield, condamnait le roman en louant les descriptions qu’on y trouve de quelques sites familiers.
4. The Southern Literary Messenger, XVIII, pp. 574-575, septembre 1852.
Lit. World, XI, pp. 118-120, 21 août 1852.
The American Whig Review, XVI, p. 532, octobre 1852. «+ The Southern Quaterly Review, nouv. série, p. 532, octobre 1852.
Albion XI, p. 405, 21 août 1852. ,
O’Brien (F. S.). Our Young Authors, Putnam’s Magazine, I, pp. 155-164, fivrier 1853. ;
Duyckinck (E.). Cyclopaedia of American Literature, 2 vol. New-York, 1855.
Il semblait bien que même la définitive rentrée en grâce de Melville, vers 1919, dût laisser ce livre à l’écart. M. F. J. Mather, à qui la gloire de eMlville doit tant, voyait seulement en Pierre un intérêt biographique : il n’arrivait pas à lui trouver de réel mérite littéraire. M. Weaver avec des nuances fut de cet avis, et après lui, M. Mumford, M. Josephson, M. Benson : ils cherchèrent seulement, à travers les « ambiguïtés » de l’ouvrage, à retrouver des allusions voilées à l’existence de Melville. Quant aux critiques uniquement « littéraires », il demeuraient sévères : M. Van Doren jugeait l'ouvrage « d’une folie sans espoir $ ». Et cette opinion était encore si communément partagée que, l'édition à tirage restreint des Œuvres complètes mise à part, il fallut attendre 1929 pour que Pierre fût enfin réédité — après soixante-quatorze ans. L'idée que Pierre pût avoir du mérite, toute considération biographique mise à part, avait pourtant été lancée par M. Van Vechten dès 1922. Mais sa voix était demeurée sans écho. C’est vers 1927 environ que, le goût du public ayant changé, et la vogue de la psychanalyse ayant précisément mis à la mode ces états morbides que l’Amérique avait détestés si fort, on s’avisa de voir en Pierre un chef-d'œuvre étrangement moderne, sottement méprisé jusque-là par une critique bornée. M. J. B. Moore, dans une préface, déclara que, Moby Dick excepté, c'était le plus grand des livres de Melville. M. Foster Damon ne craignit pas de le comparer avec Hamlet. Et M. Grant Watson, lui appliquant la méthode d’exégèse symbolique dont il avail usé pour Hoby Dick, accola, au titre de cet ouvrage qui pourtant n’avait jamais cherché à plaire, l’épithète inattendue de « very lovely ? ». Aujourd’hui, les véritables fanatiques de Melville mettent Pierre au tout premier rang de son œuvre. Ils le jugent à peu près égal à Moby Dick, très supérieur à Mardi, et n’ont pour Typee qu’une indulgence impatiente. Ce redressement miraculeux
1. Mather(F.$.). Herman Melville. The Review, 1,9-16 août 1949, pp. 276-.
278, pp. 298-201.
Weaver, pp. 341-343.
Mumford, pp. 211 sqq.
Josephson (M.) The transfiguration of Herman Melville, Outook, C.L> pp. 809-811, 832-836, 19 septembre 1928.
Benson (E. M.). Pierre, Outlook, CLII, p. 311, 19 juin 1929.
Van Doren (C.). The Ho Novel. New-York, 1921.
2. Van Vetchen (G.). The later Work of Herman Melville. Double Dealer, IT, p. 9 à 20, janvier 1922.
Moore (J. B.). Préface à l’édition de Pierre. New-York, 1929.
Damon (F.). Pierre the Ambiguous, op. cit.
Grant Watson (E. L.), Melville’s Pierres Op. Cit.
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