PIERR
d’une réputation hier encore déplorable est réellement stupéfiant. Nous allons tâcher de voir s’il est tout à fait justifié.
Les éléments biographiques de Pierre offrent évidemment un vif intérêt documentaire, encore que leur étude exige une prudence qu’on n’a pas toujours observée. Mais on a peu parlé de leur mérite artistique : cet aspect ne doit cependant pas être négligé, Il faut d’ailleurs faire ici deux parts : les portraits et les paysages évoqués à peu près tels qu'ils furent ; les événements déformés à dessein, Les premiers, fidèlement tracés, imprégnés d'émotion sincère, ont inspiré des passages heureux : nous citerons les descriptions de Saddle Meadows, de la pierre de Memnon, du Poste de Police, le portrait du général Glendinning, la première évocation du père de Pierre. On sent, à ces lectures, revivre la campagne des environs de Pittsfield, la vie des gentilshommes de l’ancienne Amérique, l’époque de transition que fut le début du siècle, le New-York déjà populeux de 1840. On trouve là, vivants, des personnages que les correspondances jaunies nous laissent, à l’ordinaire, deviner à grand’peine. C’est par de tels passages que Pierre se rattache à un pays, à une époque, et maintient quelque contact avec la vie ordinaire.
Tout auire est l’effet des scènes altérées par Melville. L’impression est d’un décalage entre des sentiments réels et des événements qui ne les justifient pas. On sent que les angoisses de Pierre furent celles de Melville, mais que jamais une sœur à demi-folle, et surgie on ne sait d’où, ne les causa. On sait que Melville, en lutte contre les siens, partit en mer : ce sont apparemment ces sentiments d’alors qu’il retrace ; mais rien, dans sa vie, ne rappelle l’absurde aventure de Pierre faisant passer sa demi-sœur pour sa femme. Nous devinons, enfin, que les malédictions finales de Pierre sont celles de Melville excédé ; mais la succession de morts, de meurtres et de suicides qui précède et suit ces blasphèmes n’a pas d’équivalent dans la terne réalité. Les sentiments, dès lors, sont sans mesure avec les faits qu’ils accompagnent. En choisissant de transformer en catastrophes ce qui, dans sa vie, n'avait été que tracas, il faussait la perspective ; et son livre a pu, peut encore, donner au lecteur sans indulgence l'impression fâcheuse d’un mélodrame.
La psychologie de Pierre en est la partie vraiment intéressante. Peut-être, aujourd’hui, bénéficie-t-elle de la mode. Peut-être les Freudiens manquent-ils de mesure quand ils trouvent, dessiné à l’avance par Melville, leur « complexe d’'Œdipe » (Pierre, par amour pour sa mère, détestait inconsciemment son père qu’il croyait vénérer : il découvre brutalement son illusion). Peut-être l’affirmation courante que ses sentiments se sont transférés soudainement, non de Lucy à Isabel, mais de la mère à la sœur, est-elle téméraire. Mais il est indéniable que, du point de vue psychologique, Pierre marque une avance énorme sur les romans de son époque.
D'abord, nous ne pensons pas qu’au xix° siècle aucun écrivain ait, avant Melville, fait délibérément appel au subconscient. C'était l'heure où le théories associationistes commençaient à s’affirmer. On se représentait l’esprit à l’image du Monde physique, et l’on n’imaginait pas qu’il pût être le royaume du continu et de l’indécis. Les écrivains pouvaient ne pas se soucier des opinions de spécialistes, et continuer, à la manière classique, à étudier les caractères en leurs manifestations conscientes. Ils pouvaient, au contraire, modifier leurs conceptions et croire à l'influence prépondérante du corps. Ils n’avaient en tout cas nulle raison de sonder ce subconscient fluide, rebelle à analyse, dont l’existence même était inconnue. Seuls, à de longs intervalles, de rares écrivains du passé avaient, sans s’occuper de théories, senti confusément la présence de ces dessous mystérieux, et leurs œuvres en portaient le reflet : ainsi Shakespeare au temps d’'Elizabeth. Melville — est-ce la lecture de Shakespeare qui lui mon-
tra la voie ? — a retrouvé au xix° siècle cette région inconnue de
l'âme.
En ce qui concerne, ensuite, l'indépendance de la psychologie envers la morale, Melville aura été aussi un précurseur. A la fois timorés et entachés de vantardise, les aveux de René sont peu de chose comparés à ceux de Pierre. Ainsi, plus de soixante ans avant Marcel Proust, Melville a non seulement songé au subconscient, mais il a osé l’évoquer sans trembler : on comprend la vogue récente de Pierre.
Mais la réussite de Melville, évocateur d’états d'âme, fait d'autant mieux ressortir l’échec de Melville peintre de caractères. Pierre lui-même est une succession de tourments : ce n’est pas un person-
- nage. À deux reprises, nous plongeons au fond du cœur d'Isabel. Et pourtant sa personnalité nous échappe absolument, Lucy, et surtout Mrs Glendinning sont au début, analysées en détail : ce que nous apprenons d'elles, après un long intervalle, semble s'appliquer à d’autres êtres. Le rôle de Glen qui, d'ami trop tendre, se change en rival, et jette son cousin à la porte après une scène de mélodrame, est artificiel au possible. Ces personnages, ‘simples supports d'états de conscience qui sont au fond ceux de Melville, étaient, dès le principe, condamnés à ne pas vivre. La rupture de ton qui survient après les premiers livres achève de les affaiblir. Les contemporains ont, naturellement, vu d’abord ces faiblesses : ils ont eu tort, car ce ne sont pas des caractères que le psychologue doit d’abord chercher dans Pierre. Il faut avouer, pourtant, que ces hommes et ces femmes qui passent et repassent devant nos yeux, s’interposent entre la vraie psychologie et nous. Leur présence est peut-être une des raisons qui empêcheront toujours Pierre, malgré ses éclatants mérites, d’être reconnu partout comme un livre vraiment grand.
On a beaucoup épilogué sur la philosophie de Pierre. Mais, là encore, le point de vue documentaire l’a emporté. On a voulu retrouver l’évolution de l’auteur : on ne s’est pas beaucoup soucié de la valeur intrinsèque de ses idées, ni du talent avec lequel il les a développées. Pourtant le fait qu'un livre soit subtil ne suffit pas à le rendre admirable : encore faut-il qu’il soit original. C’est l’angle sous lequel nous - examinerons Pierre.
Ses impitoyables tentatives de destruction ont une force inégale. L’idée centrale, qui représente le Christianisme comme une duperie, est peut-être la moins forte. La démonstration sonne faux, parce que les événements, dont l’ordonnance est attribuée à Dieu, sont nous le sentons, créés par l’auteur. Au contraire, certaines idées subordonnées révèlent une puissance indéniable. Sans doute Melville ne réussit pas à donner un caractère universel à ses accusations quand il déclare églises et philosophies incapables d’aider l’âme qui souffre. Mais il est difficile de réfuter sa critique de la notion de conscience morale ; l'esprit animé des meilleures intentions, et qui croit sincèrement agir par sacrifice, est en effet souvent poussé par des passions qu’il ignore, et qui enlèvent à son acte le mérite qu’il y attachait. De
même, bien que les malheurs dus au geste de Pierre soient hors de proportion avec ce geste même, nous demeurons assurés qu'une vertu intransigeante a des chances d’être fatale. L'idée de famille est méthodiquement ruinée par la révélation des secrètes faiblesses que cache une facade harmonieuse. L'idée de société — organisation immense comme l'Amérique elle-même, ou agrégat restreint comme celui des. Apôtres — est critiquée avec une logique implacable : une société broie l'individu plus qu’elle ne le soutient.
La partie positive de cette philosophie se réduit à peu de chose. Mais ce peu est de premier ordre, car c’est le pamphlet écrit par Plotinus Plimlimmon. Le conseil — que Melville s’est résigné à suivre ultérieurement, mais que Pierre n’a pas voulu accepter — de chercher une morale modeste, accessible à l’homme ordinaire, n’a certes rien d’héroïque ni d’exaltant. Pourtant, cette conclusion pessimiste, fruit d’une longue et décevante expérience, est formulée en termes si heureux qu’on est, en la lisant, tenté de l’adopter. On le voit done, le pessimisme de Pierre est loin d’être seulement celui d’un malade. Il n’intéresse pas que le biographe : c’est un pessimisme raisonné, d’une logique rarement en défaut, et qui fournit en même temps le remède. L’enseignement de Melville vaut par cela même d’êire étudié.
La satire, comme tant d’autres éléments de Pierre, est de valeur inégale. On se rappelle qu’au début elle n'apparaît pas vraiment. L'ironie sans méchanceté dont Melville se borne, alors, à envelopper les effusions de Pierre près de Lucy est parfois agaçantié par son style alambiqué : mais le comique en est trop atténué pour appeler éloge ou bläme véhément. Il n’en est plus ainsi quand, vers le V° livre, la veine satirique proprement dite apparaît. On ne peut plus rester indifférent : il faut prendre parti, trouver par instants la satire admirable en sa cruauté, tandis qu'à d’autres on la juge d’un goût exécrable. La fine raillerie de Pierre, qui déconcerte le digne pasteur Falsgrave, pendant leur premier entretien, est hautement comique. La scène que, le lendemain, le même Pierre va faire au pauvre homme tiré de son sommeil et grossièrement injurié parce que, pris au dépourvu, il n’a pas de réponses assez subtiles, est plus odieuse que drôle. De même la caricature, charmante en apparence, féroce au fond, que Melville trace des débuts littéraires de son héros, de sa vanité,
She at-il fe oh
PT
des flatteries et des sollicitations qui l'entourent, est infiniment mordante. La scène finale, où la maison d'éditions « Steel, Flint et Asbestos > écrit à Pierre une lettre indignée qu’il accueille par des ricanements hagards, n’atteint pas son cbjet si elle cherche à nous irriter contre les éditeurs, qu’on dit être les Harpers ! On trouverait maint exemple de cette inégalité. Que conclure, sinon que Melville a conservé tous les dons d’ironie affirmés jadis dans la peinture du chirurgien ‘Cuticle, mais que la rage qui parfois l’emportait, quand ül écrivait Pierre, lui fut fatale. Il réussissait dans la raillerie : il a ranchement échoué dans l’invective.
On voit que les divers desseins de Melville, considérés séparément, n’ont été, déjà, que partiellement réalisés. Chacun a inspiré à la fois de beaux morceaux et des passages plus faibles. On peut donc, à plus forte raison, être inquiet du résultat de l’assemblage. Il est pourtant meilleur qu'on aurait pu l’espérer. Certes, Melville n’a pas, il s’en faut, renouvelé le miracle de Moby Dick. Mais son dessein de faire un Hamlet américain, si ambitieux qu’on en pouvait présager l’échec, l’a plus aidé que desservi. Le cadre où il a fait entrer, presque malgré eux, ses souvenirs biographiques, ses états d'âme, ses idées, ses railleries, leur a donné une espèce d'unité qu'autrement on chercheraït en vain. Il ne s'ensuit pas que Melville aït atteint son but, ni que Pierre, synthèse puissante d'éléments de toute nature, donne comme le fait Hamlet Yimpression d’un Monde aux cent visages. Au moins, malgré la diversité des thèmes, maïlgré les digressions, malgré l'obscurité des symboles, il ne nous arrive pas de perdre, en disant Pierre, le fil du récit, comme nous J’avons fait dans Mardi, comme nous le ferons, surtout, dans The Confidence Man et dans Clarel. Melville ne s’est pas en vain souvenu de Shakespeare.
Quant au désir qu’eut Melville de donner à son livre l’apparence d’un poème en y multipliant les symboles, il est réalisé dans une certaine mesure. Considérons le sens général de l’ouvrage : l’histoire, malgré ses absurdités, les personnages, malgré leur inconsistance, gardent assez de vie pour que leur leçon ne soit pas perdue. En ce qui concerne le détail, il est sûr que certains lecteurs, aptes à penser
simultanément en deux langages, prennent un vif plaisir aux symboles découverts à chaque ligne. Mais les autres sont mis à rude épreuve. Le plus enthousiaste des lecteurs de Pierre, M. Grant Watson, le reconnait :
« Il est obscur pour la plupart des lecteurs, mais adorable pour « ceux qui ont une véritable expérience intérieure :. »
En fait, pour cette « plupart des lecteurs », que M. Grant Watson sacrifie sans regret, la lecture de Pierre est pénible. Chaque phrase les arrête. Tantôt, une comparaison survient, et l’on se sent, en conscience, obligé de se représenter les objets comparés ; deux exemples montreront que ce n’est pas toujours facile :
« Mais, ignorant encore sa quantité, ou craignant de la découvrir : « comme un algébriste, à la vraie Lucy, il avait, dans ses pensées « calculatrices substitué un simple signe — un x abstrait — et, dans « la solution ultime du problème figurait cet x abstrait, et non la « vraie Lucy ?. »
« Le lait qui tombe, en décembre, des bidons du laitier, ne gèle « pas plus vite sur ces pierres que ne fait l’innocence candide comme & neige quand, dans sa pauvreté, il lui arrive de glisser dans ces « rues °. »
Tantôt — et c’est le pire — on tombe sur des symboles inexpliqués, qu’il faut relire plusieurs fois pour leur trouver un sens plausible : ainsi l’incident du portrait de Béatrice Cenci, au dernier livre. Sans doute est-on maintes fois récompensé par une vision séduisante qui, comme le souhaitait Melville, relève l’incident banal et lui donne une valeur poétique. Mais l'effort fourni est tel que, souvent aussi, on accueille chaque nouveau symbole avec une impatience croissante. Melville, sans doute, se souciait peu de plaire. Il est probable, tout de même, qu’il souhaitait être lu jusqu’au bout. Étant donné le nombre de ceux qui, à notre connaissance, ont abandonné Pierre sans l’achever, nous nous croyons fondé à dire que, là encore, il a en partie échoué.
Pourtant, ce sont les expériences stylistiques que Melville a voulu tenter qui, aujourd’hui, nous rebutent le plus. Sans doute, pendant les premières pages, peut-on trouver un attrait inattendu à ce siyle irréel et « rhapsodique » (c’est le mot dont les contemporains, non