‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 174 sur 327 · PS ER CE · texte numérisé non relu

PS ER CE

La deuxième idée de Melville, c’est d’opposer à l’homme qui, toute une partie de sa vie, reste un héros parce qu’il refuse de se rendre, le même homme dans la suite, humilié, résigné, et ne méritant plus que la pitié. Alors, il ajoute à la figure d’Israel, dans ses années de grandes aventures, un trait que le modèle ne montrait guère ; c’est un véritable, un indomptable Américain. C’est là un trait cher à Melville, resté patriote malgré son amertume, et toujours prêt à opposer l'esprit égalitaire de l'Amérique aux castes désuètes de la vieille Europe. Son Israel refuse de prononcer, même pour saluer son bienfaiteur, les mots, pourtant bien anodins, de « Sir John » ; il refuse de tirer son chapeau devant le roi, et George III, attristé, conclut

« Race obstinée… oui, obstinée. >» Melville est seul auteur de ces détails ; par contre, dans la fin du livre, il exagère à plaisir la dégradation d’Israel. Au moment où celui-ci va s’abandonner, il lui oppose l'exemple d’une âme mieux trempée et introduit alors la grande figure d’Ethan Allen, le lion prisonnier, qui domine de si haut ses gardiens par la splendeur de ses colères. C’est un homme, et le destin a vaineu son corps. Mais il est de ceux dont l'esprit ne cède pas : c’est bien le frère du capitaine Ahab. Melville veut qu’on l’admire dans sa fière intransigeance, et il nous demande seulement de plaindre son Israel. La présence, ici, d’Ethan Aillen, suffirait à nous montrer que, si la pratique de Melville a changé depuis le temps de Moby Dick, ses idées sur la vie héroïque sont demeurées les mêmes. Il n’est plus qu'Israel Potter. Il voudrait être Ethan Allen.

Mais, en essayant de retracer, comme nous avons fait, les idées qui ordonnent le récit de Melville, nous risquons de donner du livre une impression inexacte. Israel Potter contient, à n’en pas douter, une philosophie ; mais il ne se présente en aucune manière comme un roman à thèse. Melville a voulu faire, avant tout, un récit passionnant, pensant que le lecteur, vivement ému, sera forcé de réfléchir. Nulle part la théorie n’apparaît, nulle part elle n’entrave l’action. Car Melville, plus encore qu’en philosophe, a conçu son livre en artiste. Le petit livre d’Israel R. Potter, en 106 pages, trouve moyen de nous ennuyer. Melville, tout au long de ses 225 pages, a tâché de ne pas laisser un seul moment notre intérêt faiblir. Une comparaison détaillée avec son modèle nous fait voir combien est conscient chez lui le

souci de captiver ses lecteurs.

Toute une série, d’abord, d'incidents ingénieux sont ajoutés par Melville. C’est à lui qu’on doit, par exemple, cette rocamboiesque aventure : Israel, revenu en Angleterre avec des lettres de Franklin, retrouve son protecteur, le châtelain Woodcock, qui le reçoit fort bien, mais, craignant pour sa sûreté, croit devoir le cacher dans un réduit de sa demeure ; il lui enjoint de ne pas sortir, qu’il ne soit venu lui-même le délivrer. Les jours et les nuits se passent, interminables : le châtelain n’apparaît pas. A la fin, Israel n’y tenant plus, se hasarde une nuit à quitter un moment sa retraite ; il trouve le château lugubre et plein de tentures de deuil : le châtelain est mort d’apoplexie. Que va faire Israel, dont Woodcock seul connaissait l’existence, pour sortir sans être arrêté de ce château plein d'invités ? Il va prendre les habits, la canne et le chapeau du mort, et, d’une démarche mécanique, passer en pleine nuit, impassible, entre deux rangées d'invités terrifiés qui croiront voir un spectre.

Mais surtout, Melville a fait libéralement appel à l'Histoire, que Potter avait presque ignorée. Il a pris soin d’étudier de près les événements historiques de l’époque révolutionnaire, et, avec le souci constant de rester véridique, il prend visiblement plaisir à les retracer. Tantôt c’est une scène réelle qu’il raconte : ainsi le combat du Bonhomme Richard et de la Sérapis ; tantôt c’est une scène imaginaire, comme l'entretien de Potter et de Franklin. Mais il voudra que la figure de Franklin soit conforme à la tradition, et que son langage soit un pastiche de l’Almanach du Bonhomme Richard : il voudra réaliser le même tour de force que Thackeray pastichant dans Esmond le langage de Richard Steele. Quelquefois, aux scènes réelles, Melville ne se gêne pas pour ajouter un détail pittoresque ; parfois même il changera un lieu pour un autre si ce dernier lui semble plus évocateur : c’est ainsi qu'Ethan Allen est emprisonné dans le chàteau de Pendennis, qui domine Falmouth, et non pas comme il le rapporte lui-même, dans une geôle de Londres. Melville n’a pas scrupule à enjoliver un peu l’histoire, mais il tient à en conserver l'esprit.

Pour varier l’intérêt, Melville recourt aussi à la description brève, mais évocatrice, des lieux que traverse son héros. Au début, ce sont

les coteaux des Berkshires d'Amérique. Plus loin, nous voyons la

fraîche campagne anglaise du Hampshire, avec ses grasses prairies, ses domaines, ses taillis ; ou bien la chambre parisienne, toute pleine de ces mille commodités désuètes du xvirr° siècle finissant ; OU encore l’entrepont surpeuplé d’un vaisseau de guerre.

Mais ce dont Melville use le plus, c’est peut-être encore le dialogue. À l'inverse de son modèle, il fait parler non seulement les personnages de l'Histoire, mais les soldats, les marins, les gens du peuple, et il tâche de donner à chacun son parler propre et son humour particulier. Si bien qu’on aura chaque fois un fragment de drame romantique, ou une scène de comédie familière. Voici l’emphatique Paul Jones sur la poupe de sa frégate

« Donne-moi la main, mon lion ! Secoue encore ta crinière blonde !

« Par le ciel, tu sais si bien haïr que moi je t'aime! ! »

Et voici des matelots sur une hune anglaise

« T’as rien à me donner à chiquer, mon gars ? — Hé, là ! Qui que « t’es ? Sors un peu de la hune?! »

On le voit, incidents nouveaux, récits historiques, pastiches, additions pittoresques, descriptions, dialogues, tous les moyens sont mis en œuvre par Melville pour intéresser son lecteur. Il suffit de comparer un instant son œuvre et son modèle : on verra que c’est toujours quand languit l'intérêt du modèle que Melville recourt à l’une de ces ressources. On ne saurait donc attribuer cet enrichissement qu’à un art très conscient.

Melville ne-se contente pas, cependant, de tenir en haleine l'intérêt du lecteur. Il veut que non seulement l’ensemble, mais chacun des passages, produise l’effet le plus grand : c’est dire qu’il a donné au style une attention particulière. Reprenons la comparaison avec le modèle : nous verrons, même dans les passages les plus fidèlement imités, Melville chercher la concision. Quand Israel R. Potter nous dit : |

€ … Comme pour rendre certain que les hostilités allaient bientôt « sérieusement commencer entre les deux nations »

Melville se borne à écrire

« Les hostilités étaient certaines *. »

Mais il ajoute, bien plus qu’il ne retranche. D’abord il donne à ses phrases le ton éloquent qui lui est propre. Voici comment il nous fait, pour la première fois, entrevoir George III

« Plus d’une fois, ratissant les graviers, Israel, à travers le rideau

4srael Potier, p.121:

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