Weaver, p
admirer la montagne. Puis Melville se met à conter une anecdote symbolique. De sa véranda, il peut, en certains jours curieusement éclairés, apercevoir, au flanc d’une lointaine colline, une maisonnette qui lui semble appartenir au pays des fées. Un jour, n’y tenant plus, il selle son cheval ei part dans cette direction fabuleuse. Longtemps il chemine avant d’atteindre la chaumière. Il y parvient enfin, et, jusqu’au seuil il croit marcher dans un songe. Près de la fenêtre, une jeune fille est assise à son ouvrage, Melville lui parle : Hélas ! la Belle au Bois s’ennuie à périr. Elle est lasse de l'aiguille et des travaux ménagers. Ah ! que n’est-elle bien loin dans le Sud, en une maison blanche qu’elle voit luire au soleil ! Elle est sûre que c’est la demeure d’un homme heureux. Et Melville, qui a suivi son regard, reconnaît sa propre maison. Alors, il comprend que les apparences ensoleillées sont menteuses : c’est le soir, quand l’ombre descend, que l’on voit les dures vérités.
Le sens de ce petit récit est assez clair. Melville a aimé sans doute les belles apparences qui entouraient sa maison des Berkshires. Il a cru que la beauté des lieux rendrait belle aussi sa vie. Mais sa ferme était le lieu où il devait par un travail monotone, se procurer à grand’ peine de quoi nourrir les siens. Pouvait-il au moins garder l'espoir que, bien loin, une vie heureuse, affranchie de ces soucis sordides, lui serait permise ? Non, où qu’il allât, où que l’appelassent des illusions menteuses, il retrouverait la terne réalité. De gré ou de force, il devait la voir et la subir.
Cet essai, peut-être, est la partie la plus typique de tout l’ouvrage. Nulle part ailleurs, dans les Piazza Tales, les qualités et les défauts proprement Melvilliens ne se montrent à ce point. Les défauts sont évidents. À maintes reprises, Melville s’attarde, croyant philosopher, et il ne fait guère que bavarder. Son style est fatigant, tant il allonge ses phrases, les charge d’incidentes, d’intentions, de mots qui veulent surprendre. Mais les qualités sont tout aussi remarquables. La sensibilité de Melville aux impressions du dehors n’a jamais encore été si vive. Il recrée véritablement en nous, et presque malgré nous, ses subtiles impressions de l’automne des Berkshires. Qu'on aille voir Arrowhead en septembre, peu après avoir lu The Piazza : on aura une absolue impression de déjà vu. Et Melville a la même puissance pour créer une atmosphère de rêve. Quand il lui plait, on croit le suivre vers le royaume féerique et passer en sa compagnie à travers des apparences enchantées. Ce récit, qui contient du pire et du meilleur Melville, est la digne préface des Piazza Tales.
ne
Bartleby the Scrivener est le récit que nous fait un honnête avoue de Wall-Street, que la rencontre d’un caractère exceptionnel a stupéfait
à ce point qu’il entend la consigner par écrit. L’homme de loi d’abord se présente, insiste sur son caractère paisible et modéré. Il nous fait connaître ses trois clercs : Turkey, le gros anglais apoplectique, amène le matin, irascible le soir ; Nippers, le jeune homme à l’estomac délabré, dont le rythme est inverse ; Ginger Nut, le saule-ruisseau. Les affaires de notre homme prenant un tour prospère, un quatrième clerc devient nécessaire, et Bartleby fait son entrée dans l'étude. On lui donne, dans le cabinet même du patron, une petite table que cache un paravent, et on lui confie des documents à grossoyer. Sans arrêt, sans trêve il grossoie, jusqu’au jour où son patron l’interrompt dans son travail, pour lui demander un léger service. Stupéfait, celui-ci s'entend répondre : « Je n’y tiens pas ». L’insistance est inutile : à toutes les questions Bartleby répond avec une douce obstination : « Je n’y tiens pas >. Débonnaire, le patron n'’insiste pas, et Bartleby se remet à grossoyer. Au bout d’une semaine, l’incident se reproduit. À la grande indignation des autres clercs, le patron, abasourdi, cède à nouveau. Alors, le nombre des choses que Bartleby « ne tient pas » à faire se multiplie. Un dimanche matin que le patron est venu par hasard à son étude, il a la surprise d’y trouver Bartleby qui, sans rien demander, en a fait son logis, et qui, pour comble, « ne tient pas > à être dérangé. Le pauvre patron s’en va, et au bout de quelques jours, il a le chagrin d’apprendre que Bartleby « ne tient plus > à grossoyer. Vainement il essaie d’apprendre les motifs de cette décision : Bartleby « ne tient pas » à les donner, et se borne à demeurer dans l’étude, immuable et oisif. Le patron juge qu’il est temps, peut-être, de trouver un autre clerc, et prie Bartleby de quitter l’étude. Mais Bartléby « n’y tient pas ». Il reste! C’est l’avoué qui se résigne à déménager. Mais le locataire suivant n’a pas sa patience. Il invite sèchement Bartleby à déguerpir: Le digne avoué, qui a pitié de son ancien clerc, offre de l’aider à trouver une situation. Mais celui-ci « y tient >» moins que jamais. Alors la police mandée par le nouveau locataire, vient chercher Bartleby, et elle arrête ce sédentaire obstiné sous l'inculpation de vagabondage. L’avoué, navré, va le voir en prison, et le recommande au gardien qui, bien rétribué, promet de soigner l’ordinaire du prisonnier. Mais
Bartleby « ne tient pas >» à manger. Il va mourir sans que son mystère soit éclairci.
Cette nouvelle d’une cinquantaine de pages a, nous semble-t-il, un sens assez clair. Elle oppose le monde des gens respectables, que représentent l’avoué, ses clercs, le locataire fort de son droit, la police, les gardiens de prison, et l’homme qui a le malheur d’être différent des autres : Bartleby. Celui-là poursuit un rêve intérieur, auquel il tient plus qu’à la vie elle-même. Il refuse d’en rien sacrifier, fût-ce pour mériter la sympathie ou reconnaître la bienveillance. Comment
des contingences mesquines lui feraient-elles renoncer à ce qu’il croit un grand dessein ? Et comment les gens sensés ne seraient-ils pas
exaspérés de cette obstination qui leur paraît futile ? Entre les deux conceptions de la vie, l’antinomie est complète. C’est celle qui sépare le rêveur et l'humanité moyenne, Herman Melville et sa raisonnable famille. Cela ne veut point dire que la famille soit à blâmer, ni que Melville ait le droit de compter sur elle sans lui rien devoir en retour. Les adversaires ont tous les deux raison : céder serait, pour l’un et l’autre, perdre sa raison d’être. Le malheur du rêveur est d’être le plus faible. C’est lui qui, finalement, périra dans une symbolique prison de lesprit.
La leçon dut être perdue pour les contemporains, car ni la parution de Bartleby dans Putnam’s (novembre-décembre 1853), ni sa réédition dans les Piazza Tales n’ont fait naître de commentaires. Beaucoup de critiques modernes ont encore tendance à négliger cette nouvelle. John Freeman, dont l’analyse, quoique brève, est d’ailleurs fort juste, avoue : « Une impression intolérable se dégage de cette histoire, qui torture le cœur du lecteur *. >» C’est M. Mumford qui a le mieux étudié Bartleby, et c’est lui qui le range le plus haut*. Nous croyons que les opinions opposées des deux écrivains sont également défendables : on peut ne pas aimer Barileby et en reconnaître les mérites. La composition en est parfaite : l’émotion se dégage des