‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 179 sur 327 · Mumford, pp · texte numérisé non relu

Mumford, pp

faits sans que l’auteur jamais intervienne. Seul, un couplet d’un lyrisme amer vient, à la dernière page, hausser l’humble Bartleby au rang des poètes maudits et donner à cette prosaïque nouvelle un cent d’éternité. La peinture des gens et des lieux, mélange d’un humour sans défaut et d’un réalisme qui sait choisir, fait penser au meilleur Dickens. Les caractères sont d'autant plus frappants que leur contraste est plus accusé. Le style, d’une feinte naïveté, simple, honnête, comme l’'avoué lui-même, est manié avec l’art le plus sûr. Si donc, pour apprécier vraiment Bartleby, il faut se plaire aux histoires tristes, le lecteur le plus résolument optimiste reconnaîtra, s’il est juste, la valeur littéraire de ce récit poignant.

C’est Benito Cereno qui vient ensuite. Court roman ou longue nouvelle, l'œuvre occupe cent cinq pages de l’édition Constable. Devant une île déserte de la côte chilienne, le brave capitaine Delano, commandant un phoquier de Boston, a relâché, en 1799, pour faire provision d’eau. Bientôt il voit entrer lentement vers son mouillage un grand navire étrange, de construction espagnole, mais délabré, presque désemparé, et que des manœuvres malhabiles vont jeter à la côte. Compatissant, Delano fait armer sa baleinière, y place quelques provisions fraîches, et se rend à bord de l'inconnu. L’impression qu’il éprouve est de plus en plus bizarre. Aux bastingages en ruine, dans les haubans prêts à se rompre, sur la poupe aux sculptures délabrées se presse une foule bruyante et désordonnée des nègres de toute sorte, hommes, femmes, enfants, parmi lesquels se remarquent à peine cinq ou six blancs silencieux. A la coupée, Delano est reçu par le maître du bord Don Benito Cereno, qui affreusement malade, se soutient à grand’peine, avec l’aide de Babo, son serviteur noir, qui l’entoure de soins affectueux. Pourtant, Don Benito a grand sir encore, avec son riche costume de velours et son épée à poignée d’argent.

Il explique à Delano sa triste situation. Depuis cent dix jours il tient la mer. Parti de Buenos-Ayres avec ce grand navire alors bien armé, ses officiers, son équipage, de nombreux passagers, un chargement d’esclaves, il a vu, au passage du Horn, les malheurs fondre sur lui. Au cours d’une tempête effrayante, la grand’ vergue a cassé, une nuit, entraînant à la mer trois officiers et quinze marins. Le

Cap franchi, enfin, le navire, sans personnel, s’en est allé à la dérive. Les calmes sont survenus, puis le scorbut. Les blancs ont péri presque tous, et le navire eût été perdu sans l’extrême dévouement de ces bons esclaves qui, guidés par quelques-uns des leurs, et surtout par le fidèle Babo, ont été dignes de tous éloges.

Delano, ému, envoie sa baleinière à son bord pour chercher d’autres vivres, lui-même restant à bord de l'Espagnol. Le reflux survenant, le navire dérive hors de la rade, et le défaut de voiles ne permet pas de résister tant que la brise est aussi faible. Delano, attendant ses gens, restera donc un long moment à bord. Il remarque l’air étrange du capitaine, son mutisme soudain, puis ses questions surprenantes. Il a des doutes. Est-ce vraiment, comme il l’a cru, un faible? Ne serait-ce pas un pirate ? Delano aimerait l’entretenir seul un instant et parler net. Mais l’autre est si malade qu’il ne peut, même un instant, se passer de son esclave. Ce navire est évidemment étrange : les matelots blancs, si on leur parle, répondent à peine. Des batailles ont lieu sans que le capitaine intervienne. Celui-ci, même, a des désirs curieux : à trois heures de l’après-midi, il décide soudain de se faire raser, en présence de son hôte, simplement parce que Babo lui rappelle que « c’est l'heure ». Et il refuse l’invitation polie de Delano qui le prie de venir le soir, une fois au mouillage, prendre le café sur le phoquier. Les bonnes intentions de Delano ont peu de succès, et il en est évidemment mortifié. Mais il n’a plus de soupçons : c’est un pauvre être que ce capitaine espagnol, et il n’est certainement pas doué pour faire un chef de pirates.

Enfin, le courant change, le navire espagnol mouille, la baleinière accoste et Delano prend congé. Il descend dans l’embarcation, il va s'éloigner. À ce moment, Don Benito, qui se tenait près de la lisse, saute par-dessus bord, d’un bond désespéré, et tombe épouvanté au fond de la baleinière. Aussitôt, plusieurs matelots blancs se jettent à la mer, cependant que Babo, poignard levé, suit son maître. On le maîtrise et Don Benito, haletant, explique en quelques mots la clef de l'énigme. Les noirs, menés par Babo, se sont mutinés, ont tué presque tous les Espagnols, faisant des autres, et du capitaine en particulier, leurs esclaves. Aujourd’hui, Babo, apercevant le navire américain, a mesuré le danger d’abord, l’espoir d’un nouveau butin ensuite. Froidement, il a monté la plus étrange comédie, et le capitaine et les derniers matelots, étroitement surveillés, ont dû s’y prêter sous peine de mort immédiate.

Delano organise alors la capture du navire mutin et la délivrance.

des blancs prisonniers, et ramène le navire à Callao. Mais Benito Cereno ne retrouve pas le calme. Toujours il médite sur la méfiance, si mal fondée, si naturelle pourtant, que le généreux Delano eut envers lui, la victime. Et toujours il voit dans son esprit cet objet d’épouvante : le nègre. En rentrant à Lima, Benito Cereno mourra, vaincu.

Le nègre : symbole de toutes les forces horribles qui peuvent oppri-

mer une âme : celles qui la torturent du dehors et celles qui se glissent en elle; c’est une autre incarnation de Moby Dick. Les

bonnes intentions méprisées, la victime tenue pour criminelle : c’est un des grands thèmes de Pierre. L’éternelle, l’injuste méfiance : c’est déjà l’idée de The Confidence Man. Benito Cereno porte bien la marque de Melville. Et pourtant, comme cette œuvre diffère de celles que nous avons citées ! Le symbole existe, mais voilé, presque invisible jusqu’à la dernière page. Pas une fois le récit ne s’interrompt pour lui faire place. C’est qu'ici Melville use encore une fois des procédés qu’il a employés déjà, 1srael Potter. Il] lit par hasard un vieux récit, y voit un sujet dramatique sans doute, mais qui peut prendre une valeur de symbole, et il écrit à nouveau l’histoire à sa manière. Mais, captivé par le drame, il laisse le symbole au second plan, et cherche à plaire encore plus qu’à convaincre.

Le récit original a été retrouvé par M. Harold H. Scudder :. C’est un chapitre des authentiques Mémoires du Capitaine Delano, parus en 1817. En vingt-neuf pages, Delano, marin malhabile à ordonner les faits, les expose plusieurs fois sans, évidemment, que l’intérêt aille en croissant. Il donne un extrait de son journal de bord en premier lieu ; puis un compte rendu de l'affaire, en neuf pages ; puis, copie de différentes pièces du procès qui suivit, et qui toutes, plus ou moins, se répètent. L’aventure est, dans l’ensemble, identique à celle de Melville, encore que Delano lui donne une suite assez sordide, histoire des démêlés ultérieurs qu’il eut avec Don Benito pour se faire indemniser de sa peine. Mais ni descripiion ni détails pittoresques ne

1. Delano {Amasa). Narrative of Voyages and Travels in the Northern and Southern Hemispheres, etc., chap. xvirr, Boston, 1817.

Scudder (H.'H.). Melville’s Benito Cereno and Captain Delano’s Voyages. Publications of the Modern Language Association of America, vol. XLHIT, n° 11, juin 1928. Le voyage entier de Delano est reproduit dans cet article.

rehaussent ce bref récit. Les faits sont transcrits comme par une plume de greffier, qui donne une importance égale aux détails insignifiants et aux actions dramatiques. Enfin le bon Delano ne se pique pas de psychologie. Tout au plus nous laisse-t-il apparaître, d’après sa façon de faire, son propre caractère de Yankee énergique et débonnaire à la fois, et nous laisse-t-il deviner la faible opinion où il tient Don Benito, un faible et un incapable à la mer, un lâche et un calomniateur une fois rentré à terre. Le récit du brave marin n’est rien moins qu’une œuvre d'art.

Melville, lui, va faire tout autre chose. Il commence par brosser avec soin les décors : ainsi le grand vaisseau délabré, plus impressionnant par les vestiges de ses splendeurs passées. Il s'attache au costume, et donne à Don Benito le velours et l’épée du gentilhomme. Il veille, ensuite, à rendre Paction aussi dramatique qu’il le peut. S’il supprime les détails inutiles du début et de la fin, il conserve avec soin, et met en relief tous ceux qui rendent le drame plus angoissant : il se garde, par exemple, de renoncer à ce trait qui nous montre le maître d’équipage Juan Robles jeté à la mer par les mutins, et criant à son capitaine resté à bord de faire dire pour lui des messes à Notre-Dame de Bon-Secours. Mais surtout, Melville ajoute des détails, des scènes entières, destinées à émouvoir notre angoisse. Son chef-d'œuvre, en cet ordre, est la scène du barbier. En cette pure invention de Melville, on voit le malheureux Don Benito obligé de subir, des mains de l’horrible nègre, le contact délicat et menaçant du rasoir affilé, une feinte maladresse de Babo lui marquant, à titre d’avertissement, une sanglante estafilade sur la gorge. Et Melville a créé l’ambiance de mystère, grâce à des silences, à des détails qui laissent indécis, à des apparences qui trompent. Melville s'applique, ensuite, à buriner des caractères que nous n’oublierons pas. Don Benito devient une figure tragique et traquée, qui vainement essaie de se faire entendre. Surtout, Melville a, de toutes pièces, créé le diabolique Babo, humble, affectueux, silencieux, traître, en réalité, d’une habileté qui n’est jamais en défaut, qui peut être un symbole, mais qui sera d’abord un personnage terriblement vivant. Enfin, par le style, Melville rehaussera tous ces changements. Pour ajouter, où il faudra, une touche supplémentaire de couleur locale, il aura recours aux formes solennelles et sonores des appellations espagnoles. L’aspect pathétique et mystérieux sera renforcé par la sobriété de la phrase aux instants dramatiques, la vie des personnages accrue par l'usage abondant d’un dialogue sans défaut.

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Cette lucidité consciente de Melville artiste, moins visible, bien qu’aussi réelle, dans les œuvres antérieures, est ici impossible à nier. Les lecteurs de Moby Dick ne devraient pas l’oublier.

Benito Cereno, qui fit, en son temps, bien peu de bruit, a vu son mérite reconnu, ces dernières années, par presque tous. Même M. Weaver, sévère à l’ordinaire pour toutes les dernières œuvres de Melville, voit en cette nouvelle « un dernier et bref éclat des tisons qui bientôt « ne seront plus que cendres calcinées !. »

John Freeman, M. Mumford, pour ne citer qu'eux, ont dit leur admiration. Mais c’est M. Scudder qui sans doute a le plus fait pour donner sa vraie place à Benito Cereno. Pour notre part, nous voyons en cette nouvelle une réussite étonnante. D’un simple, -bref et prosaïque récit, traînant après lui un ennuyeux chapelet de pièces justificatives, Melville a fait une de ces nouvelles à la Mérimée ou à la Conrad, où les éléments les plus difficilés à marier : précision du décor, poésie, mystère, drame haletant, analyse d’âmes presque cruelle, philosophie latente, se fondent sans qu’on voie une fois la trace d’un effort ; où tout est calculé, et où tout paraît naturel ; où la composition sobre et le style dépouillé semblent dédaigner la recherche à l'instant même où l’art est à son comble. Le liseur de romans populaires et le dilettante blasé peuvent également s’y com-

plaire. La « short story », depuis Irving, est un des genres les plus féconds de la littérature américaine. Mais quand on énumère les

auteurs qui l’ont illustrée, on parle rarement de Melville. Il est digne, pourtant, d’une place d'honneur dans cette galerie : n’eût-il pas écrit d'autre nouvelle, on devrait encore cet hommage à l’auteur de Benito Cereno.

La quatrième des Piazza Tales est The Lightning-Rod Man. C’est une espèce de dialogue philosophique, en une dizaine de pages, entre l’auteur et un marchand de paratonnerres. Celui-ci profite d’un violent orage pour venir à domicile recommander sa marchandise, jugeant l’épouvante momentanée des clients éventuels particulièrement propice à son commerce. Il leur montre avec terreur les dangers qu’ils

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