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courent, {es précautions qu’ils sont insensés de négliger. Melville dénonce l’impiété de cet homme qui calomnie la Providence en peignant la Nature avec des couleurs si sombres. Il fait acte de foi en jetant l’homme à la porte. Mais, le soleil reparu, il voit avec tristesse que ses voisins sont devenus clients du marchand de paratonnerres.
L’intention de Melville, en ce petit récit, n’est pas difficile à retrouver. Son pessimisme est absolu. Feignant une foi qu’il n’a plus, il raille ceux qui ont confiance. Mais il ridiculise aussi les autres, ceux qui croient qu’on peut lutter contre un destin hostile. Quant à la forme adoptée, c’est moins celle du conte que celle de l'essai. On dirait — déjà — un chapitre détaché de The Confidence Man.
On comprend que Melville ait écrit cette histoire, un jour d’amertume particulièrement poignant. On s'explique difficilement qu’il en ait fait assez de cas pour la rééditer, et surtout qu’il l’ait placée entre Benito Cereno et The Encantadas.
The Encantadas, ou les Iles Enchantées : sous ce titre sont groupées dix esquisses de quelques pages, dont chacune est précédée d’une épigraphe en vers anonymes, qui, courte en certains cas, atteint ailleurs seize à dix-huit vers. L'ensemble occupe soixante-douze pages : il évoque les aspects divers des Iles Galapagos.
Voici les îles, en leur ensemble, d’abord. C’est le lieu le plus désolé de la terre : l’'Equateur donne au climat un éclat morne et monotone. En ces îles inhabitées, l’animal est rare, la végétation pauvre, l’eau manque, l’homme aborde avec peine : les Espagnols ont pensé qu’un charme maudit pesait sur elles.
On les appelle aussi, dit la seconde esquisse, Galapagos, ce qui veut dire « tortue ». De fait, la tortue est l’animal qu’on y trouve le plus ; et le nom sied bien à ces iles : elles ont des tortues la laideur et l’obstination imbécile.
Le morceau suivant décrit le Roc Rodondo, îlot situé au Nord du . groupe, et qui ressemble à une tour fantastique. Tous les étages en ‘sont occupés par des myriades d’oiseaux marins. Du haut de ce belvédère, la vue s’étend, infinie, sur larchipel désolé.
La quatrième esquisse peint la pénible ascension de ce roc, et la vue immense qu’elle fait découvrir. Melville dénombre alors les îles de l'archipel, commençant par la grande terre, Albemarle, qui est
proche, et finissant pas les îlots lointains, qu’on ne devine même pas.
I] évoque ensuite l’escale que fit aux Galapagos le capitaine Porter, en 1813, et le combat, contre un vaisseau fantôme, qu’il ne parvint pas à. livrer.
Puis, mentionnant plus spécialement l'Ile Barrington, il rappelle les boucaniers qui autrefois s’y étaient établis, et les traces de leur séjour qu’on y voit encore. :
Le septième tableau est consacré à l’Ile Charles, où jadis un Créole essaya d'établir un royaume, où il accueillait les dévoyés du Pacifique, dont une meute de chiens féroces devait assurer l’obéissance,
C’est ensuite l’histoire d’'Hunilla, la solitaire de l’île Norfolk; un baleinier l’avait amenée là, avec son frère et son mari. Ils pensaient demeurer six mois, pour faire provision d'huile de tortue. Le baleinier devait les prendre à son retour : mais il ne revint jamais. Les deux hommes se noyèrent, et la veuve resta seule des années, désespérant de jamais partir. Nul bâtiment n'est-il donc passé pendant tous ces longs mois ? « Si » dit-elle à voix basse : « mais il vaut mieux se taire. »
Voici maintenant Oberlus, le misanthrope hideux de l’île Hood, qui cultivait quelques légumes; et les vendait aux rares baleiniers de passage. Il parvint à échanger un jour ses vivres contre une escopette et de la poudre. Désormais, en haine de l’homme, il ne vivra plus que pour tendre aux marins des guet-apens.
D’autres solitaires, sans doute, ont vécu dans les Iles Enchantées. Et l'archipel a parfois servi de cimetière aux baleiniers. Aujourd’hui le marin qui, par hasard, y fait relâche, y trouve parfois une planche couverte de vers naïfs : c’est l’épitaphe d’un compagnon disparu. Sans respect, le matelot fait de Ia stèle une table, et sur elle, boit joyeusement à la mémoire du mort.
Publiées d’abord dans Putnam’s Monthly Magazine, de mars à mai 1854 — un an et demi avant Benito Cereno —, ces esquisses, qui durent être écrites au cours de l'hiver, sont la première œuvre un peu longue que Melville ait composée depuis Pierre. Elles traduisent peut-être l’abîime le plus profond où le pessimisme de Melville soit descendu. Ce n’est plus la révolte furieuse de Pierre ; ce n’est pas encore la tristesse virile de Benito Cereno et d’Israel Potter. Ce n’est pas seulement de l’homme et de Dieu que Melville désespère, c’est de
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la Nature elle-même. Cette Nature qui consolait les poètes romantiques, Pierre autrefois lui demandait encore un apaisement quand il allait se cacher sous la pierre de Memnon. Melville, maintenant, ne voit plus en elle qu’un milieu hostile, qui parfois se voile de parures menteuses, mais qui, privé de ses ornements factices, apparaît ligué avec les autres forces mauvaises contre l’homme qui souffre. Dans les souvenirs de Melville, ce qui revient maintenant, ce ne sont plus les îles riantes de la Polynésie, mais cet archipel étrange et désolé où deux fois il est passé.
Il entreprend de l’évoquer. Ses souvenirs étant imprécis, il les renforcera de lectures, qu'il indique lui-même : le boucanier Cowley, l'explorateur Colnett, le capitaine de vaisseau Porter :. Comment mettre en œuvre ces matériaux ? Au lieu de faire des Iles Galapagos le cadre d’une intrigue, Melville préfère la série d’esquisses, qui laisse presque toujours la nature seule en scène. Il reprendra la tradition d’Irving, et fera des essais précédés d’assez longues épigraphes. Mais le thème sera commun ; la tristesse de la Nature hostile.
M. Russell Thomas a, patiemment, reirouvé les sources de Melville ?. Il a, notamment, identifié les épigraphes. Melville les a, presque toutes, empruntées à The Faerie Queene. Mais il n’a pas hésité à modifier le texte de Spenser, pour le rendre plus désolé, supprimant ici un vers, là en bouleversant un autre, aïlleurs joignant ensemble des passages éloignés de Spenser. Dans sa prose elle-même, Melville utilise libéralement ses lectures. On voit qu’il a usé de la carte de Porter, puisqu'il commet les mêmes erreurs que lui. Si certaines anecdotes, qu’on trouve seulement chez Melville, sont le fruit sans doute des récits de matelots entendus autrefois, il en est d’autres qu’il emprunte à ses devanciers, sans vouloir les vérifier, parce qu’elles renforcent l’impression de tristesse et d’étrangeté qu’il veut produire. Certains passages, un peu modifiés pour mieux frapper, sont même incorporés dans la prose de Melville : c’est déjà la méthode de Benito Cereno et d’Israel Potter. Ainsi Porter écrivait simplement :
« Aperçu une voile inconnue dans l'Est ; en l’examinant à la longue-
1. Cowley (A.). Voyage aux Terres Magellaniques, trad. fr. Paris, 1771.
Colnet. A voyage to the South Atlantic and round Cape Horn, etc... Londres,
Porter (D.). Journal of a Cruise, etc. New-York, 1817, réed. 1822 : 2 vol. voir I, pp. 131-135.
2. Thomas (Russell). Melville’s use of some sources in the Encantadas, Am. Lit., III, pp. 432-456, janvier 1932.
vue, reconnu qu’elle naviguait au plus près, sous les huniers et par jolie brise, tandis que nos bâtiments étaient presque retenus par
les calmes. »
Melville reprend l’épisode en ces termes :
« Ou perçut une voile inconnue qui — chose cadrant assez bien
« avec les enchantements supposés du voisinage —-, semblait plonger « de l’avant sous l'effet d’un vent violent, tandis que la frégate gisait « sans vie et comme frappée d’un charme *. »
Et le style même aura la simplicité, la brièveté, l’absence voulue d’ornements qui, mieux que toutes les figures, semblera propre à donner une impression de lassitude et d’écrasement.
Si on laisse de côté le blâme automatique que l’Afhenaeum de Londres ? fulminait contre chaque nouvel ouvrage de Melville, on trouvera que The Encantadas n’ont jamais été durement critiquées. Quand
ellles parurent, Fitz-James O’Brien en fit l’éloge* ; et l’on dit que
Lowell # pleura quand il lut l’histoire d’'Hunilla, et vit la marque du génie dans la dernière vision que nous avons d’elle, lorsque, rentrée
à Payta, la triste veuve, assise sur un âne, s’en va pensive en regardant la croix que la pauvre bête a sur le dos. De nos jours, la louange est unanime, et, selon nous, parfois excessive. Ainsi M. Tomlinson 5, cherchant l’éditeur bienveillant qui publiera un choix de chefsd'œuvre méconnus, affirme avec émotion : « La meilleure partie de l’ouvrage serait, de loin, la description du groupe des Galapagos. » Nous ferons une simple remarque. Ceux qui louent les Encantadas autrement qu’en termes généraux : John Freeman ® et M. Mumford!, ont presque uniquement parlé de l’histoire d'Hunilla, qui, après tout, n’est qu’une esquisse entre dix. Et ceci nous paraît assez caractéristique. On ne peut faire aucun reproche aux Encantadas. Melville a, sans faiblir, réalisé son propos. Il nous fait sentir l’impression désolée de l'archipel. Il fait passer en nous le vertige angoissant qu’il
The Piazza Tales, p. 207.
. Athen Londres, XXIX, p. 929, 26 juillet 1856.
. O’Brien (F. J.). Our Young Authors, op. cit.
. Weaver, p. 348.
. Tomlinson (H. M.). The World of Books, Athen, 22 octobre 1921. . Freeman, p. 150.
. Mumford, pp. 239-240.
SIRET OT IHNCOS ROUE