‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 181 sur 327 · RAM OT DS · texte numérisé non relu

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ressentait lui-même en haut du Rodondo, Et pourtant il nous est difficile de nous intéresser longtemps à ces paysages inhumains. Seule,

Hunilla, dont nous devinons le mystère et la souffrance, nous émeut de façon durable, parce que seule elle a une âme. C’est pourquoi, tout en reconnaissant l’art accompli de ces esquisses, nous ne pouvons partager tout à fait l’enthousiasme de M. Tomlinson. C’est une œuvre

parfaite, mais d’une perfection parnassienne, et qui n’est pas tout à fait assez humaine pour nous toucher.

The Bell-Tower nous transporte dans l'Italie médiévale. Bannadonna est un de ces maîtres d'œuvre de la légende, architecte, sculpteur, « mécanicien » tout à la fois. LU a bâti un campanile de grandeur surhumaine. Il a fondu des cloches immenses pour l’animer, et, pendant le travail, a tué d’un geste impatient un ouvrier maladroit. Maintenant, les cloches sont hissées ; dans le secret, Bannadonna prépare une dernière merveille. Au jour dit, le peuple attend sur la place que sonne le carillon merveilleux. Maïs l’heure arrive et rien d’autre qu’un bruit sourd ne s’échappe du beffroi. On monte à la tour : Bannadonna gît, la tête fracassée par le marteau d’un automate inoui qui devait frapper les heures et qui vient de tuer son maître. Le grand architecte est enterré solennellement ; les fameuses cloches sont mises en branle en son honneur. Mais la plus grande s’effondre à grand fracas : un invisible défaut marquait la place où le sang de l’ouvrier avait jailli dans le métal en fusion.

Bannadonna, on le voit, est coupable d’un double crime : il a fait couler le sang d’un homme, et, voulant créer un être, il a tenté ce que Dieu seul peu réussir. Aussi est-il deux fois puni, dans son - œuvre et dans sa vie. Melville a repris le thème du surhomme victime de son orgueil, thème qu’illustrait déjà le capitaine Ahab. Mais Ahab périt seulement parce qu’il a péché contre Dieu. Dans Moby-Dick, le « maître » pouvait tenir pour rien la vie de ses « esclaves ». Dans The Bell-Tower, ceci même est un crime. Un thème secondaire se joint donc au premier. La nécessité d’un double châtiment conduisait Melville à recourir au merveilleux. Aussi a-t-il cru devoir faire un de ces « contes moraux » à la mode classique, où l’éloignement des pays et des lieux est propice au surnaturel. Il a cherché à prendre

le ton des conteurs florentins, et à voiler la morale sous la légende.

Une couleur locale discrète, un style volontairement maniéré, créent assez bien l’atmosphère florentine. L'histoire se lit avec plaisir, bien que le mélange des thèmes, et certains détails inutiles, la compliquent un peu trop parfois. Ce conte d’une vingtaine de pages est généralement traité avec dédain. À notre avis, il n’est pas sans mérite.

Depuis Bartleby, écrit en 1853, jusqu’à The Piazza, qui date de 1856, chacun de ces contes reflète une phase de la longue crise de désespoir dont a souffert Melville. Le pessimisme général est la principale unité de l’ouvrage. Mais il est à remarquer que Melville a, dans son livre, volontairement altéré l’ordre de succession de ces récits. Des raisons artistiques, à n’en pas douter, l’ont conduit. Il évite ainsi toute monotonie : chaque morceau présente avec ses voisins un contraste accusé. Ce n’est pas à dire que l’ouvrage soit parfait : le mérite des divers contes est vraiment trop inégal. Tel qu’il est, le livre est cependant un de ceux qui ont les plus grandes chances de demeurer. Le psychologue aimera toujours y suivre l’histoire d’une grande crise douloureuse. Pour le lecteur ordinaire, The Piazza, Bartleby, The Encantadas, The Bell Tower même, forment un assemblage assez divers pour que chaque tempérament y trouve l’histoire qui le touche. Rares seront, en tous cas, ceux qui pourront demeurer insensibles en lisant Benito Cereno.

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