THE CONFIDENCE MAN
Le Fidèle, un de ces étranges paquebots fluviaux qui, pendant des jours et des jours, descendent le cours sinueux du Mississipi, va quitter Saint-Louis pour le Sud. A tous les étages (on n’ose dire les ponts) de cet édifice flottant, se pressent, foule hétéroclite, pionniers, aventuriers, spéculateurs, aigrefins, prédicants, charlatans : huma-
nité turbulente qui se rue vers l'Ouest, après le succès de la guerre du Mexique.
Le premier tableau nous fait voir un sourd-muet qui circule dans la foule en tenant à bout de bras une ardoise où sont écrits les mots : « Charité a toujours confiance. » Les passagers ne font que hausser les épaules, et le sourd-muet ne reparaîtra plus.
Dans la scène suivante, un nègre, infirme, mais joyeux, a su attirer la sympathie, et les aumônes tombent dans sa sébile. Mais un passager quinteux le dénonce comme imposteur : le noir a beau donner ses références, affirmer que l’homme en deuil, l’homme en gris, l’herboriste, le citoyen du monde, qui sont sûrement à bord, pourraient témoigner pour lui. La confiance est morte : après la prochaine escale, le nègre aura disparu.
Troisième apparition, voici, majestueux et meurtri, l’homme en deuil. Il aborde un honnête négociant, qu’il a, dit-il, bien connu autrefois. Il lui fait l’éloge de la confiance, et lui raconte, sans fard, ses propres malheurs ; il obtient, de son interlocuteur, un prêt de dix dollars, qu’il accepte avec dignité. L’ayant quitté, il va s’entretenir avec un étudiant qui lit Tacite. Il blâme vivement cette lecture propre à tuer la confiance, et inflige à son auditeur impatient un sermon plein d’optimisme.
La quatrième incarnation du chercheur de confiance est « l’homme en gris ». Il est grave, il est digne, il quête pour l « Asile Séminole de la Veuve et de l’Orphelin ». Il déplore, lui aussi, la défiance inutile, blâme un jeune pasteur qui s’est méfié du pauvre nègre, et reçoit de lui une obole expiatoire. Il obtient aussi les billets de banque trop neufs d’un monsieur trop propre et trop souriant, et enfin la contribution hésitante d’une honorable dame patronnesse.
La cinquième forme adoptée est celle du Président de la « Compagnie des Charbonnages de Black Rapids ». Ce haut personnage ne songe guère aux affaires : son esprit n’est tourné que vers la charité. Il consent cependant (pour obliger ses amis, eût dit M. Jourdain), à vendre quelques actions, d’abord au lecteur de Tacite, puis à l’honnête négociant, avec lequel il engage ensuite une longue conversation philosophique. Une bouteille de bon vin nourrissant son éloquence, il trouve alors les accents les plus touchants pour célébrer sa chère confiance. Demeuré seul, le président se rend au quartier des émigrants ; il y trouve un vieil avare, et lui promet de doubler son capital si l’autre lui fait confiance. L’appât du gain, plus fort que tous les soupçons, persuade au vieillard de remettre au président une somme de cent dollars. On ne reverra pas, évidemment, l’honorable financier.
L’apôtre de la confiance reparaît une sixième fois sous les traits
d’un herboriste modeste et bienveillant, qui attribue à la seule Nature le succès des cures nombreuses qu'a, dit-il, obtenu son « Calmant du Bon Samaritain ». Il persuade un malade désespéré, lui disant que la confiance est seule capable de le guérir. Il vend, dans le salon, plusieurs de ses flacons, jusqu’au moment où un brutal le traite d’imposteur. La confiance en lui disparaît, mais il la fera renaître en affectant lui-même de se fier à un inconnu. Nous le verrons ensuite obtenir la confiance d’un faux invalide, celle du vieil avare, et à tout le moins ébranler la « haine vigoureuse » d’un Alceste Missourien, retiré au désert parce qu’il méprise les hommes.
Tel un phénix, notre homme renaît une fois de plus sous les apparences du directeur d’un bureau de placement philosophique. discute avec le misanthrope du Missouri, lui montre la profonde connaissance des hommes qu’il tient de sa profession, et cherche à lui faire voir que l’homme est bon. Le misanthrope finit par se laisser persuader de tenter un nouvel essai, s'engage à louer un jeune domestique, et verse des arrhes au philosophe.
Pour sa huitième et dernière entrée en scène, l’étrange personnage emprunte la forme d’un « philanthrope et citoyen du monde ». Il entreprend, d’abord, l’infortuné misanthrope. Celui-ci croit voir en lui un confrère travesti en ami des hommes : le citoyen du monde le détrompe à grand’peine. Il est alors abordé lui-même par un Américain jovial, qui lui accorde aussitôt sa bruyante amitié, lui conte l’histoire de Moredock, le tueur d’Indiens, exemple haïssable de misanthropie intégrale, et se déclare, quant à lui, ami des hommes et optimiste. Il se fâchera pourtant tout rouge quand le citoyen du monde voudra lui emprunter cinquante dollars, retrouvant d’ailleurs sa belle humeur en apprenant que c'était une plaisanterie. Le citoyen du monde fait alors la connaissance du Maître Mark Winsome, initiateur d’une philosophie mystique, mais pratique , et de son disciple préféré, esprit mystique peut-être, fort pratique en tout cas. Discutant avec ce dernier, notre ami de la confiance apprend, grâce à une logique impeccable, et à l’histoire de l’honnèête China Aster, qui se perdit pour avoir accepté l’argent de son ami, qu’il ne faut jamais s’entr’aider, sous peine de tuer l’amitié. Attristé, le citoyen du monde finit sa journée chez le barbier du bord, lequel a pendu au mur de son salon l'écriteau « Pas de Crédit ». Le philanthrope, pendant qu’on le sSavonne, discute longuement avec l’artiste, et lui persuade d’enlever sa pancarte, faisant ainsi confiance à J’humanité ; mais, en partani, l’homme de bien néglige de payer les honoraires du barbier. Le voici,
enfin, dans le salon commun, où tout dort, sauf un vieillard qui lit la Bible. Foi touchante en la Providence, qui réconforte le cœur du philanthrope ! Foi, hélas, qui ne suffit pas au vieillard : il la complète par un verrou de sûreté portatif, une ceinture secrète pour serrer les pièces d’or, une brochure enseignant à dépister les billets falsifiés. C’en est trop : le citoyen du monde éteint la lumière et s’en va.
Tel est, schématisé, desséché, le résumé de The Confidence Man — si tant est que pareil livre puisse être résumé. Après cette analyse objective, on se demandera sans doute où Melville a voulu mener son lecteur. Hélas ! c’est bien là le problème que l’on se pose quand, avec soulagement, on termine cette lecture austère de The Confidence Man. À quoi Melville voulait-il donc en venir, en faisant se succéder toutes ces histoires ? Nous allons essayer de le déméler, présentant, modestement, nos suppositions pour ce qu’elles valent.
Il écrivit son livre au cours de l’année 1856, avant de partir pour l'Europe. Si mal connue que soit cette période de sa vie, nous savons que cette année-là fut parmi les plus sombres de toutes. A la révolte que, dans Pierre, il éprouvait encore, avait succédé, sous l'effet de la maladie, une haine générale et méprisante. Il allait faire un livre où, délaissant cette fois les hautes questions métaphysiques, il exhalerait ses rancœurs contre l’homme.
Quelle attitude peut-on prendre envers les autres hommes ? Quatre voies sont ouvertes. On peut, naïvement, faire confiance à ses semblables ; mais, dans ce cas-là, on sera infailliblement une dupe ; mieux, une dupe si absurde qu’elle ne méritera nulle pitié. On peut ensuite se muer en bête de proie, et exploiter férocement la sottise des autres ; cette attitude, sans aucun doute, peut devenir une source d’amère satisfaction ; on s’en lassera pourtant, car on finira par se mépriser soi-même. On peut, en troisième lieu, mesurer avec clairvoyance la vilenie des hommes, mais, courageusment, entreprendre de la corriger, et d’assurer un avenir meilleur : belle tâche, mais irréalisable, et qui ne peut amener que déceptions. Une seule attitude subsiste donc : celle du misanthrope souriant, qui, se refusant à duper autant qu’à être dupe, s’écarte délibérément des intérêts humains, et vit dans une solitude qui l’affranchit.
Démontrer, en un livre, cette nécessité amère, tel paraît avoir été le propos de Melville. Il a donc imaginé un microcosme où se rencontreraient toutes les classes et tous les individus : d’où l’idée du bateau sur le Mississipi. Il est, croyons-nous, tout à fait impossible d'accepter l'interprétation de John Freeman, qui voit dans The Confidence Man une peinture réaliste des Américains rudes et retors de 1850, peinture qui ferait pendant à Martin Chuzzlewitt'. Le Fidèle, n’en doutons pas, représente le monde. Tout au plus, Melville a-t-il voulu que ce monde ne soit pas tout à fait irréel : d’où, çà et là, une courte évocation de ce navire tangible, avec ses galeries vitrées, ses salons d’acajou, ses escales qu’on retrouve sur les cartes. Mais tous les personnages, si précise que soit leur description, n&seront que symboles. Imagine-t-on, autrement, ces négociants et ces aventuriers de l'Ouest citant sans cesse Shakespeare, Sénèque ou Swedenborg ?
A travers ce monde en miniature passe et repasse une figure unique, celle de l’homme en quête d’une ligne de conduite. Qu'il emprunte, au début du livre, les traits d’un sourd-muet, ou, à la fin, ceux d’un citoyen du Monde, nous reconnaissons toujours le même homme sous ses déguisements multiples. Pourquoi ces subterfuges ? A notre avis, Melville a voulu faire de son héros un expérimentateur, qui délibérément adopte à tour de rôle les diverses attitudes (hors celle du niaïs, qu’il rejette a priori). Au début, quand ïl joue son rôle de muet, :l prend pour un instant l’attitude de l’apôtre. Maïs c’est, alors, une manifestation d’humour plutôt qu’une tentative sérieuse. Notre homme veut d’abord voir les avantages que le rôle de coquin peut fournir. C’est pourquoi successivement, il apparaît sous les espèces d’un nègre simulateur, d’un pseudo-veuf accablé de malheurs supposés, d’un faux dévot, d’un financier véreux, d’un charlatan, d’un directeur d’office imaginaire, et qu’il cherchera quel plaisir peuvent donner les dupes de chaque catégorie. Pitre, il exploitera les badauds ; homme affligé, les compatissants ; philanthrope, les vaniteux ; financier, les avares ; guérisseur, les malades ; officieux, il dupera même le misanthrope. En même temps, il fera la revue de toutes les tendances, de tous les sentiments humains : peur de la souffrance physique, intérêt matériel, amitié, altruisme, préférences politiques, goût des plaisirs de l’esprit, sentiment religieux ; et il verra comme il est aisé de les mettre à profit. Pourquoi, va-t-on dire, se lasse-t-il de ce rôle ? Lorsque, réalisant le chef-d'œuvre de son industrie, il réussit à duper l’austère