‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 183 sur 327 · Freeman, p · texte numérisé non relu

Freeman, p

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misanthrope, il semble qu’il connaisse enfin la honte. Melville, croyonsnous, a voulu montrer que ce genre de succès laissait un arrière-goût amer. Et c’est pourquoi, sans doute, dans toute la fin du livre, son héros, mué cette fois en citoyer du Monde, est tout l’inverse d’un coquin. Il est maintenant l’apôtre sincère de la confiance. Lui qui n jusqu'ici fait appel à la confiance des autres afin de mieux les déce- : voir, il va tenter de réformer les cœurs, et, répandant l’honnèêteté, de prêcher sincèrement une confiance enfin justifiée. C’est dans cet esprit qu’il entreprend le bon vivant, le philosophe, le barbier, le pieux vieillard. Quelques-uns des sentiments qu’il avait exploités sans scrupules : amitié, altruisme, goût de la philosophie, confiance en la religion, il les soumet à l’expérience inverse, et se demande quel bien ils peuvent apporter à celui qui, sincèrement, les pratique. Hélas ! ses expériences sont tristement décisives. Il ne rencontre partout que déceptions. Melville ne concluera pas, et son livre s'arrêtera brusquement. Est-il téméraire de penser que, pourtant, le personnage du Missourien, honnête et misanthrope, hante l’esprit du héros ? Peutêtre disparaïit-il sans un mot pour aller fuir dans un désert la société des hommes.

Tel fut, croyons-nous, le plan d’ensemble conçu par Melville pour mettre en œuvre son dessein. Nous ne pensons pas, cependant, que ce dessein principal ait été le seul. Diverses thèses secondaires se greffent sur lui, et le plan capricieux imaginé par Melville en permet aisément l'exposition. C’est ainsi que l’écrivain donne, en passant, son avis sur bien des institutions, bien des manifestations de la pensée des hommes. Si nous ne pouvons songer à énumérer tous ces détours, lun d’eux pourtant nous paraît digne qu’on le signale. À la haïne générale que Melville éprouvait alors pour les hommes se joignait peut-être une animosité particulière à l’égard d’un homme « representatif » entre tous, qui s’appelait Ralph Waldo Emerson. A l’heure où Melville voyait la vie sous des couleurs si sombres, on conçoit que le triomphe d’un optimisme bénin, courtois, confortable, lait exaspéré. C’est pourquoi, nous verrons apparaître, à bord du Fidèle, le philosophe Mark Winsome et son disciple préféré. On a pu — nous l'avons vu — discuter longuement l’identité de Plotinus Plimlimmon. Celle de Winsome nous paraît claire. Melville fait de lui un portrait physique détaillé, et l’on dirait qu’il peint la personne même d'Emerson. Le style imagé de Winsome, qui fait appel à Platon et aux conteurs de l'Orient, son extrême courtoisie, sa théorie de l'amitié « à compartiments étanches » : tout rappelle Emerson. Nous ne son-

geons nullement à suivre M. Carl Van Vechten * qui, lui, voit dans l'ouvrage entier une satire du Transcendantalisme, et, dans le fidèle une image de « Brook Farm ». Mais que, tout en poursuivant un plus vaste dessein, Melville veuille en passant railler le « Sage » de Concord nous paraît caractéristique.

Quel succès récompensa les efforts de Melville ? La question, malheureusement, n’est que trop facile à résoudre. Peu d’ouvrages ont eu, depuis leur parution, renommée plus détestable. Quand The Confidence Man parut en 1857, la presse américaine ne le signala même pas. Sans doute, deux ou trois revues anglaises adressèrent alors à Melville des éloges inattendus ?. Mais, à lire leurs comptes rendus, on sent que les critiques de l’Athenaeum, de la Saturday Review, de la Westminster Review ont cru découvrir une satire des Américains de 1850. Trop heureux de l’aubaine, ils ont paré l’ouvrage des mérites les plus divers, puis, revenus de leur erreur, se sont tus à jamais. Depuis que Melville est revenu en faveur, même ses admirateurs les plus fervents ont avoué leur découragement devant The Confidence Man. M. Weaver y glane quelques notes psychologiques, mais garde sur les mérites littéraires de l’ouvrage un silence éloquent et sans doute charitable *. Ses successeurs ont été moins discrets, « morne série de monologues sur la confiance », dit M. H. P. Marshall “. « Traité fastidieux qui se prétend un récit », appuie M. Percy Boynton. « Tentative avortée », renchérit M. Van Wyck Brooks ‘. La réputation d’ennui du pauvre Confidence Man est même si puissante qu’elle

1. Carl Van Vechten. The Later Work of Herman Melville, Double Dealer III, pp. 9-20, janvier 1922.

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