‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 189 sur 327 · The Confidence Man, p · texte numérisé non relu

The Confidence Man, p

On le voit, nous sommes loin de considérer The Confidence Man comme un chef-d'œuvre. Nous avons suffisamment marqué ses défauts : présence d’une intrigue inutile, dialectique fastidieuse, style trop souvent entaché de pédanterie. Mais nous nous élevons contre le jugement sommaire dont ce livre est victime d’ordinaire. L’ensemble est, malgré tout, intéressant, et certains passages sont tout à fait remarquables : courtes évocations, portraits, paraboles, scènes de comédie surtout. C’est un livre irritant peut-être ; ce n’est sûrement pas un livre négligeable.

MISCELLANEES

Le moment semble venu de passer en revue un certain nombre de productions mineures, que Melville composa dans la période moyenne de sa vie, qui n’ont pas été rassemblées de son vivant, et dont certaines mêmes sont encore inédites : les contes qu’il écrivit pour Harper’s et Putnam's ; les quelques articles critiques rédigés pour le Literary World ; les conférences qw’il fit entre 1857 et 1860 ; les trois journaux de voyage qu’il rédigea en 1849, 1856 et 1860 ; enfin (presque toutes les lettres de Melville qui nous soient parvenues furent écrites entre 1845 et 1865), la correspondance.

Outre les nouveiles recueillies en 1856 sous le nom de Piazza Tales, Melville écrivit, de 1853 à 1856, dix autres contes ou nouvelles qui

— sauf une qui fut refusée — parurent soit dans Harper’s soit dans Putnan’s ?.

1. Réunies dans St. Ed., vol. XIII. Billy Budd and other Prose Pieces, pp. 144-338.

Autre édition. The Apple-Tree Table and other Sketches, nue par Chapin, Princeton University Press 1922:

Le conte qui fut refusé est The Two Temples. Voir les ne de Mr Briggs, au nom de l’éditeur Putnam et de Putman lui-même, s’excusant auprès de Melville, les 12 et 13 mars 1854, M. P. Lettres Folio V.

Le héros de Cock-a-doodle-doo ! vit, dans sa ferme, las d’une existence mesquine, où sans courage, il doit subir les assauts des créanciers. Le chant glorieux et triomphant d’un coq extraordinaire, qu'il entend à intervalles réguliers lui rend seul un peu d’énergie. Il veut acheter cette bête magique, qui appartient sans doute à quelque nab4b du pays. Ses recherches sont vaines ; c’est par hasard qu’il découvre Poiseau : il est la propriété du plus pauvre bûcheron du voisinage, qui vit dans une hutte sordide avec une femme infirme et quatre enfants malades. Mais grâce à la voix du coq, tous ces gens resteni gais dans la souffrance. La mort même ne les effraie pas : quand elle vient, ils l’accueillent avec un visage transfiguré, parce que le coq, plus que jamais, clame son chant d’allégresse.

The two Temples est un dyptique. Le premier volet représente une riche église de New-York, où le narrateur eut un jour la prétention d’entrer pour assister au service. L'assistance était nombreuse : on lui répondit qu’il n’y avait pas de place pour lui. Et, de fait, ses . habits étaient pauvres. Il voulut tourner la difficulté, et monter dans la tour pour suivre l'office du haut d’une tribune obscure. Mais il fut découvert, traité comme un cambrioleur, et sévèrement puni. L'autre tableau a pour décor un bon vieux théâtre de Londres où le même narrateur, toujours sans argent, a été admis grâce au bon cœur d’un passant qui lui a mis dans la main un billet inutilisé. Du paradis, où il était serré entre de braves gens du peuple, il a vu un spectacle réconfortant, aussi théâtral, mais plus humain que celui de ï'église. Et le marchand de bière qui passait dans les galeries lui a, par sympathie, offert un verre d’ale mousseuse et fraîche. Lequel - de ces deux temples est le plus vraiment chrétien ?

Poor Man's Pudding and Rich Man's Crumbs est aussi une série de deux tableaux. Le premier montre un pauvre intérieur paysan, en Nouvelle-Angleterre. De pauvres gens accueillent le promeneur et lui font partager leur humble repas. Leur maison est sans lumière #t sans air, parce que c’est l’hiver et qu’il fait froid si l’on ouvre une porte. Leur repas comprend du porc avarié et le « gâteau du pauvre », fait de riz, de lait et de sel qu’on a mêlé et fait bouillir. C’est un luxe pourtant à leurs yeux. L'autre image est celle du Guildhall de Londres, en 1814, au lendemain du grand banquet offert aux souverains étrangers et à leur suite. Par une attention délicate, on a convié les pauvres de Londres à venir le lendemain déguster les restes de ce somptueux repas : c’est une épouvantable ruée d'êtres faméliques, que des gardes maintiennent rudement, et qui se jettent, qui sur un

pilon de dinde où Alexandre a mordu, qui sur une aile de faisan que le Prince Régent a grignotée, tel autre sur une confiture où la femme du Lord-Maire a plongé sa cuiller d’or. Dieu, conclut Melville, m’épargne également le gâteau du pauvre et les miettes du riche!

The Happy Failure est l’histoire d’un vieil homme tyrannique, qui a passé dix ans à mettre sur pied une admirable invention, et a gâté son existence et celle de son entourage. L’expérience décisive échoue radicalement. Le vieil homme brise sa machine, et comprend enfin qu’il n’avait pas aperçu le vrai sens de la vie : son échec lui apprend l’art de vivre dans le contentement et la bonne humeur.

The Fiddler présente un artiste de génie, qui a connu la gloire, a été acclamé par des auditoires enthousiasmes, et qui maintenant vit pauvre, ignoré, mais heureux. Il n’a perdu qu’une renommée fastidieuse, il a gardé toute sa personnalité, et il est bien décidé à prendre avec une sérénité souriante les petits malheurs de l’existence. L’écrivain blessé par l’appréciation d’un critique trouve en lui son modèle.

Vient ensuite un troisième dyptique : c’est The Paradise of Bache lors and the Tartarus of Maids. Le paradis des célibataires, c’est « le Temple », où se réunissent, en des agapes joyeuses et de bon ton les

hommes de loi londoniens. Le narrateur se rappelle avec émerveille-

ment certain dîner magistralement composé, fait avec huit compagnons érudits et souriants, dans un de ces appartements archaïques et accueillants. L’enfer des filles est une sinistre vallée de la Nouvelle- Angleterre, où la bise est glacée, et où une papeterie aux machines inhumaines courbe tout le jour sous un travail monotone cinquante pauvres filles aux joues plus pâles que leur papier. Le narrateur, en visitant ce lieu mortel, songe avec amertume aux joyeux célibataires de « Temple Bar ».

L'histoire suivante a pour nom Jimmy Rose. C’est le portrait d’un homme qui fut riche, brillant, ét fit figure de roi de la mode. Un coup de bourse et un naufrage l’ont ruiné tout d’un coup. Nul n’a eu pitié de lui et il a dû se retirer dans un isolement farouche. Grande est la surprise du narrateur en le retrouvant vingt ans plus tard, toujours pauvre, maïs gai, les joues fraîches, galant comme au temps de sa jeunesse. Il n’est plus qu’un vieux parasite qui va, vers l'heure du thé, faire visite à des gens connus autrefois, et manger quelques toasts en racontant des anecdotes. C’est sa seule nourriture ; mais il est sans souci, il est heureux.

The’ Gees n’est pas un conte : c’est une sorte d’essai humoristique, qui présente, un peu comme aurait fait Buffon, une espèce naturelle

in. 75

nca rio ane tremper care

RTS

Reaction at, Am an

peu connue. Le’Gees, abréviation de « Portuguese » est l'habitant de Fogo, une des îles du Cap Vert ; il est né du croisement de Portugais abâtardis et de négroïdes aborigènes ; il mérite à peine le nom d’homme ; aussi les capitaines de baleiniers apprécient-ils particulièrement ses services comme matelot.

1 and my Chimney est encore un essai, qui rappelle The Piazza dont on a parlé plus haut. C’est une description à peiné modifiée d’Arrowhead et de sa monumentale cheminée dont Melville était très fier. Mais dans le récit qu’il nous fait, il se présente comme persécuté par une famille remuante, qui veut du neuf à tout prix, et a recours à la ruse, à la prière, à la menace, pour obtenir la démolition de l’encombrante cheminée. Mais sa cheminée est pour Melville un symbole. Assis devant elle, les pieds aux chenèêts et la pipe à la bouche, il reste le philosophe qui lit, médite et rêve. Il sent que, la cheminée partie, il ne sera plus lui-même. Et ce qui lui reste d'énergie, il emploie à défendre sa cheminée.

Enfin, The Apple-Tree Table raconte que, dans une vieille maison que le narrateur vient d'acheter, on a retrouvé au grenier une antique table en bois de pommier. Convenablement réparée, elle a pris place dans la salle à manger. Mais la famille est inquiète, car des grincements bizarres sortent sans cesse du meuble. Les filles crient au fantôme. La mère, femme pratique, croit qu'une bonne couche d’encaus- tique réglera la question. L’explication surprend tout le monde : Île bruit venait d’un insecte doré, s’ouvrant un chemin vers la lumière, après être né d’un œuf déposé un siècle et demi plus tôt, sous l’écorce de l’arbre alors tout jeune. Cet insecte chétif qui, malgré tout, émerge à la lumière, n'est-il pas une leçon pour l’homme ?

On voit que ces morceaux, presque sans exception, ont un caractère symbolique très marqué. Le coq merveilleux, qui rend l’optimisme à ceux qui souffrent, est évidemment un mythe : il représente l’idéal, quel qu’il soit, religieux, artistique ou moral. The Two Temples est une satire du pharisaïsme : les êtres frivoles et méprisés ont souvent plus de cœur que les modèles patentés de vertu. The Happy Failure et The Fiddler ont même sens : les vains soucis de la gloire et du succès ne font que gâter la vie : qu’il est heureux, celui qui, conscient de sa valeur, a su délibérément leur tourner le dos. La cheminée de

l’artiste est le symbole de son indépendance, de sa résistance aux 4 pressions du dehors, et l’insecte qui surgit des veines de la vieille 1 table est la pensée humaine, qui, une fois semée, peut germer longtemps ignorée, mais finit par lever et fleurir. Cette volonté de symbole est si nette que Melville, bien souvent, ne prend pas même le soin de rechercher la vraisemblance. Il fait en moins d’une heure trépasser* six personnes et un coq : c’est beaucoup, mais Melville n’en a cure, car l'exemple frappe aïnsi davantage.

Ce qu’on a dit en parlant des Piazza Tales peut se répéter ici : c’est à Hawthorne sans doute que. Melville doit le goût du conte philosophique, essai d’un flâneur plutôt que récit d’un romancier. Mais le contenu de ces contes appartient bien à Melville. En effet, ces his-

toires reposent sur quelques idées communes, qui représentent bien à les sentiments de Melville à l’époque : mépris, horreur même, des 1 valeurs classées, reconnues, qui ne sont que des forces d’oppression : 4 gloire, argent, étalage de vertu, famille, « respectabilité >. Tout #ela 3 ne sert qu'à écraser les pauvres, et à tuer l’indépendance, la person- ;

nalité. Une chose compte seulement : la fidélité à l'idéal. Les propres déceptions de Melville sont, on le voit, à l’origine de cette attitude. Tout au plus pourrait-on dire que la tendance qui en résulte est bien de son époque : réunis en volume, ces contes forment un petit recueil auquel auraient souscrit bien des révolutionnaires idéalistes de l’Eu-

Éa* pe

oh,

rope au milieu du xrx° sièele.

Ils n’auraient pu l'écrire, pourtant, car Melville, même quand il est irréel, mêle toujours intimement sa propre vie et la fiction qu’il crée. Cock-a-doodle-doo ! se passe dans un paysage qui ressemble à celux des Berkshires, et le narrateur assailli dans sa ferme par les créanciers, au retour d’une promenade matinale, a l’aspect d’Herman Mel-

PR MP MR UE M Lg

ville. Le paradis des célibataires à vraiment existé, car Melville a dîné au « Temple » en 18491. La femme et les filles caricaturées dans Jimmy Rose, 1 and my Chimney et The Apple-Tree Table ne sont pas la femme et les filles de Melville : les filles de Melville étaient en bas âge, et leur mère n’était certes pas la ménagère intrépide que l’on voit décrite ici ?. Mais il est vraisemblable que Mrs Melville mère et deux de ses filles aient — bien malgré elles — posé

Page 1