Zd., à John d’Wolf, 22 septembre 1830 (G. L. C
ville lui réservait de dures surprises. C’est qu’en effet, dans ces premières années, les enfants avaient vécu dans un monde illusoire et confortable, conforme à l’idéal de leur père, et que celui-ci avait réussi à maintenir autour d’eux. Ils avaient appris à être fiers les uns des autres, à imiter de leur mieux les incomparables manières de parents jugés sans défauts, à honorer d’un culte de bonne compagnie un Die qui toujours s’était montré sous des traits indulgents. Le réveil allait être douloureux, et trouver la famille désarmée : c’est le plus grand reproche qu’on puisse faire à son chef. Maïs au moins l'enfance de Melville et de ses frères et sœurs avait été sans nuages : et c’est l’excuse d’Allan Melville.
Les événements les plus notables de ces années new-yorkaises furent évidemment les naissances des enfants’. Ils finirent par être au nombre de huit. Tout au long de la vie de Melville, nous retrouverons les noms de ses frères et sœurs associés au sien. Presque tous eurent un rôle à jouer à quelque moment de son existence. L’aîné, qui était né en 1816, se nommait Gansevoort Melville. Ce devait être l’homme de tête de la famille, celui qui devait le mieux lutter contre l’adversité ; tout jeune, il réussit dans le commerce, puis dans la politique. Il mourut à trente ans, secrétaire de légation à Londres, après avoir beaucoup fait pour aïder les premiers pas de son frère dans la carrière des lettres. Il semble que la mort prématurée de ce jeune homme raisonnable et adroït ait privé son frère d’une influence pratique qui bien souvent lui fit défaut ?. Vint ensuite Helen Maria, née en 1817, et qui, sur le tard, épousa un M. Griggs. Elle vécut longtemps avec sa mère et ses sœurs, et fit partie de cette maisonnée trop nombreuse de femmes qui parfois devaient exaspérer Melville. Herman Melville fut le troisième enfant. Il fut suivi par sa sœur Augusta, née en 1821, et qui fut assurément la plus curieuse figure féminine de la famille. Sa piété passionnée, presque mystique, a pu faire douter de sa santé et l’on a souvent risqué d’échafauder sur son compte des hypothèses romanesques et apparemment sans fondements. Elle ne se maria jamais et vécut avec sa mère jusqu’à la mort de la vieille dame*. Le cinquième enfant fut Allan, qui
4. Arbre Généalogique, G. L. C. Melville family book : ibid. Voir aussi Palt- Sits, passim.
2. Sur Gansevoort Melville (1816-1846) voir ses lettres, et divers articles de presse parus à l’occasion de sa mort (G. L. C.).
3. Sur Augusta Melville (1811-1882), voir Weaver, 272-273. Les quelques documents qui subsistent sur elle sont dans les M. P. Les hypothèses auxquelles
naquit en 1823. Il devait être le « gentleman » le plus conforme à l'idéal paternel, l'homme d’affaires prospère et courtois, qui se maria dans la bonne société, éleva ses enfants selon les meilleures traditions, et fut, selon toutes les apparences, le préféré de sa mère : à ses succès, Maria Gansevoort ne comparait pas sans dédain les déboires de son autre fils Herman :. Deux filles suivirent. L’une, Catherine, née en 1825, devait, elle aussi, se marier tardivement. C’est en 1865 seulement qu’elle épousa un M. Hoadley. Elle avait vécu jusque-là avec sa mère et ses sœurs ; une lettre assez bizarre, que Melville lui écrivit quand elle avait vingt ans, laisse entendre qu’elle dut être, un temps, fort jolie?. La dernière fille, Frances, née en 1827, ne se maria pas, et vécut, elle aussi, au foyer maternel. Le huitième et dernier enfant fut un fils, Thomas, qui naquit en 1830, l’année même où la famille quitta New-York. Il devait être capitaine au long cours, puis directeur du foyer du marin de Sitaten Island, en rade de New-York. C’est celui, sans doute, qui ressembla le plus à Melville. Il fut marin, lui aussi, et il ne fut pas non plus, tant s’en faut, exempt de bizarreries. Herman Melville l’aima toujours beaucoup *.
A cette époque de leur prime jeunesse, les traits de tous ces enfants étaient encore bien imprécis. Les lettres des parents, pourtant, nous permettent d'imaginer un peu les aînés. Tandis que Gansevoort, dès son plus jeune Âge, présentait toutes les caractéristiques du bon élève, dont la sage conduite et la précoce raison offraient à Allan Melville d’abondantes satisfactions, l’éloge du jeune Herman apparaît plus nuancé. Il est vrai que ses toutes premières années avaient été maladives #. En tous cas voici ce que le père écrivait à son beau-frère, Peter, auquel il confiait son fils âgé de six ans
il est fait allusion (Augusta représentant l’Isabel de Pierre) n’ont été retenues que temporairement par leurs auteurs ; ils n’en ont pas fait état dans leurs travaux. À notre avis, elle sont insoutenables.
1. Allan Melville Jr (1825-1872). Épousa : 1° Sophia Thureton ; 20 Jane Dempsey. Descendants à Pittsfield, Mass. Voir Paltsits, passim.
2. Herman Melville à Catherine Melville, 20 janvier 1845 (G. L. C.). Reproduite par Paltsits, pp. 7-9.
3. Sur Thomas Melville (1830-1883), voir chapitres xu1 et xu11. Exemple de ses singularités : le repas de baptême où il trempe le nouveau-né dans le punch (conversation avec M. Weaver).
4. Maria Gansevoort à sa mère, 26 mai 1821 (G. L. C.) ; Peter Gansevoort à
a même, 29 mai 1822 (G. L. C.). Par contre ne pas être induit en erreur par les lettres d’Allan Melville à Peter Gansevoort, 21 et 28 décembre 1825 : le petit malade dont il s’agit dans ces lettres est Herman Gansevoort, fils de feu Léo- nard Gansevoort, et cousin germain d’Herman Melville (1820-1826).
« Je vous ai écrit hier en vous expliquant le retard de Walter, par intermédiaire de qui je confie maintenant à vos soins et à votre patronage spécial mon bien-aimé fils Herman, honnête Knickerbocker solidement enraciné, qui porte la véritable marque d’Albany, et qui, j'en suis sûr, saura, en temps voulu, faire également honneur
. € à ses ancêtres, à ses auteurs et à tout son sang. Il est très en retard
& pour parler, et son entendement est un peu lent. Mais vous le trou- « verez, dans la mesure où il comprend les hommes et les choses, à. & la fois solide et profond, et d’un caractère aimable et docile :. » Quatre ans plus tard, Allan Melville écrivait à son père
< Herman fait, je crois, plus de progrès que précédemment, sans être un élève brillant, il se maintient à un niveau respectable, et se rapprocherait encore des premiers si l’on pouvait l’inciter à travailler davantage — comme c’est un enfant on ne peut plus gentil et innocent, je ne puis trouver dans mon cœur les moyens de le contraindre, d'autant qu’il semble avoir choisi le commerce pour son occupation favorite, dont l’activité pratique peut bien se dispenser de trop de savoir livresque ?. »
On imagine mal contradiction plus absolue entre cette impression que produisait Melville enfant, et le caractère de l’homme tel que nous le connaissons. À n’en pas douter, le développement de Melville fut tardif. Son « innocence » enfantine contribuait encore à rendre
plus réel à ses yeux le monde illusoire où passèrent ses premières années. Même si le milieu familial était resté le même, une crise sérieuse aurait pu se produire dans son esprit au moment où, cessant d’être un enfant « gentil et innocent », il serait devenu un adolescent frémissant et inquiet. Mais, à l’heure même où son caractère allait s'ouvrir, s’écroulait le monde artificiel où il avait vécu, pour faire place à une réalité hostile et sordide. On conçoit que la coupure ait été plus brutale chez lui que chez un Gansevoort déjà mûri ou un Allan trop jeune encore. Sa dure expérience et sa jeune raison lui montrèrent d’un coup la vanité des images qu’il avait chéries dans son enfance.
Et pourtant, malgré l’aversion soudaine qu’elles lui causèrent, les influences reçues dans sa jeunesse ne devaient jamais mourir tout à fait. Herman Melville put bien, plus tard, se proclamer démocrate, et se montrer ironique à l’égard des distinctions sociales : il n’oublia
. Allan Melville à Peter Gansevoort, 10 mai 1826 (M. P.). 2. Id., à son père, 20 mai 1830 (G. L. C.).
jamais entièrement la fierté qu’étant enfant il avait éprouvée à se sentir le petit-fils du général Gansevoort. Jusque dans sa vieillesse, il aima se rappeler qu’il était, grâce à ce grand ancêtre, un des Cincinnati’, Le respect d’abord éprouvé pour son père put s’évanouir. Mais, toute sa vie, Melville garda, parmi les compagnies les plus variées, l’attitude un peu réservée d’un homme qui, dès son enfance, a dû apprendre à « se tenir en gentleman ». Et surtout l’atmosphère religieuse qui entoura ses premières années laissa en lui une marque dont il ne se défit jamais. Tout jeune, il avait appris à lire la Bible attentivement. Plus tard, il put perdre toute foi positive. Toujours il resta sous l’influence de la Bible, et toute sa vie, il continua de la méditer.