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LES ANNÉES D’ALBANY

Albany, capitale de l'Etat de New-York, est située sur la rive occidentale de l’Hudson, à quelque cent quarante milles au Nord de New-York :. Elle est placée dans une situation excellente, près du confluent de trois grandes routes navigables : la grande percée naturelle qui, par le lac George, le lac Champlain, la rivière Richelieu, monte vers le Nord jusqu'à Québec ; l’'Hudson inférieur, rivière énorme qui permet aux grands navires de descendre, au Sud, jusqu’à la mer ; la Mohawk, qui s’en va vers l’Ouest et les Grands Lacs. Albany est une des villes les plus anciennes de l’Union. Des marchands français y bâtirent un poste au xvi° siècle. Les compagnons de Hendrick Hudson y édifièrent un fort et une factorerie en 1614 2 et, en 1629, Kilian van Rensselaer y amena des colons hollandais qui cultivèrent les riches terres des environs, et dont il fut le seigneur ou « patroon ». La conquête anglaise transféra la suzeraineté au duc d’York et d’Albany, frère du roi, qui donna son nom à la ville et lui octroya sa première charte : Peter Schuyler en fut le premier maire. Les colons anglais vinrent nombreux, et pourtant Albany demeura longtemps une cité hollandaise, capitale et marché de l’opulente vallée qu’a chantée Washington Irving. Dans toutes les guerres du xvirr° siècle, le rôle d’Albany fut important, et, en 1797,

1. Sur Albany, voir : Weise (A.) The History of the City of Albany, Albany, 1884, Encyclopaedia Americana, Vol. 1, 1925. Sur l’Albany ancien voir : The Albany Book. G. L. C.

l'Etat de New-York en fit sa capitale. Pourtant, la ville semblait alors s’assoupir, et se contenter d’être un paisible marché. Aux premières années du xix° siècle, elle faisait pauvre figure en face de New-York, et c’est pour cette raison qu’Allan Melville, attentif aux transformations économiques, l’avait quittée comme indigne de son talent. Mais, vers 1825, la situation changea. L’ouverture vers lOuest du canal Erié, vers le Nord du canal Champlin, firent d’Albany le point de passage obligé des échanges avec tout le Nord-Ouest. Le commerce y fleurit plus que jamais précédemment, et Allan Melville crut que l’heure était venue d’y retourner. À New-York, il devait s’avouer ruiné. Partant pour Albany, où réussissaient tant de nouveaux venus, il était assuré, lui qui avait des amis dans la place, de faire fortune à bref délai.

Il est aisé de se faire, aujourd’hui encore, une idée de la ville où le jeune Herman Melville passa son adolescence. La campagne avoisinante n’a guère changé. Des tours de la ville, on aperçoit les croupes arrondies et fertiles qui dominent les vallées largement étalées, du fleuve et de ses affluents. De toutes parts se dressent des arbres : ormes, bouleaux, érables. Mais on sent que l’ingéniosité hollandaise, laissant ici et là subsister des boqueteaux, a largement ouvert dans la forêt primitive des terrains de culture et d'élevage. En face d’Albany, sur l’autre rive du fleuve, on voit s'étendre le vieux bourg de Rensselaer, qui évoque encore la Nouvelle-Hollande. Et cette même impression désuète, on la trouve dans Albany. Qu'on laisse de côté les ponts compliqués, les poutrelles, les grues et les cargos du débarcadère ;. qu’on néglige le nouvel Albany, malgré la beauté de ses grands arbres et de ses parcs, et qu’on se borne aux vieilles rues paisibles qui, du port, montent tout droit vers l’Ouest : on retrouvera sans peine les traces de l’Albany d’il y a un siècle, tel que nous le font voir les gravures du musée. Dans ces voies ombragées d’ormes, on découvre les maisons, tristement déchues maintenant, des boutiquiers de 1830 : maisonnettes de briques au rouge décoloré, où on accède par un perron de bois. Un sous-sol ouvre ses petites fenêtres au ras du trottoir. Les toits, très inclinés, sont largement dominés par les arbres de la rue. C'était là qu’en 1830, vivaient ces négociants pleins d'espoir qui faisaient la prospérité nouvelle de la ville. A côté de ces demeures modestes, on découvre encore aujourd’hui les maisons plus cossues où vivait à la même époque la bourgeoisie déjà riche, mais toujours entreprenante : ainsi la résidence de Washington Avenue, vaste maison de briques, à pilastres et à corniche, où Peter

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Gansevoort vint s'établir à la mort de sa mère. Enfin, plus sévères et d’un goût plus sûr, on retrouve les anciennes demeures de la vieille aristocratie, dont le chef-d'œuvre est sans doute cette Maison Schuyler, qui élève, au sommet d’une pelouse ombragée, ses murs de brique rouge et ses vastes fenêtres blanches à petits carreaux. Trois types de maisons qui coexistaient alors de facon courante, et qui pourtant symbolisaient trois âges. Le malheur d’Allan Melville était qu’il lui fallût, bon gré mal gré, faire partie de la classe des nouveaux venus acharnés à se faire une place. Or ses relations familiales et la bonne opinion de soi qu’il nourrissait le poussaient à copier les allures de Peter Gansevoort, ce grand bourgeois traditionnel et prospère. En réalité, Allan Melville eût été doué pour occuper une maison comme celle des Schuyler, dans laquelle, exempt de soucis financiers, il eût pu se montrer gentleman tout à son aise.

L'existence réelle des Melville n’est pas difficile à deviner. La lettre désespérée, écrite au vieux major le 4 décembre 1830, et qu’on a déjà citée, la révèle !, La petite note sèche que Peter Gansevoort a laissée dans ses papiers, et où il établit ses comptes avec son beaufrère, la précise?. Au mois d’août 1830, il lui avait déjà versé plus 5.000 dollars, probablement pour régler ses’ dettes les plus criardes, et lui éviter de quitter New-York en faillite. Le 6 octobre, il lui fit une nouvelle avance de 2.631 dollars. Allan Melville rendit bien quelque chose en décembre (son père apitoyé s'était saigné pour le lui envoyer). Mais, dès janvier 1831, il contractait un nouvel emprunt. C'était l’héritage à venir du vieux major qui devait gager ces prêts. Mais Peter Gansevoort dut se lasser de toujours jeter de l’argent dans un gouffre : il ne prêta plus rien, et quand son beau-frère mourut, un an plus tard, la banqueroute était survenue.

Mais, jusqu’au bout, les apparences furent soigneusement gardées.

Allan Melville, au plus fort de ses épreuves, affichait un optimisme

auquel Mr Micawber eût applaudi. Dès octobre 1830, sa vieille mère, répondant à une lettre où il lui avait décrit son installation nouvelle, lui écrivait :

« Je suis heureuse que votre logement soit si bien situé. Ce sera « bien agréable pour vous d’avoir pour voisin un homme aussi digne « et aussi intelligent que votre beau-frère Peter *. »

1. M. P. Allan Melville à son père, : décembre 1830. 2. G. L. C. Melville Family Papers.

2. G. L. C. Mrs Thomas Melville à Allan Melville, 29 octobre 1830.

A son père même, auquel il avait, en décembre, fait un appel affolé, il écrit quelques mois plus tard comme si rien de fâcheux n’était jamais arrivé. Il décrit Albany, parle de son progrès économique et de sa richesse, plaisante la manie toute nouvelle des chemins de fer, et forme le projet d’aller bientôt rendre visite à ses parents. De ses affaires, qui vont si mal quand celles de ses rivaux vont si bien, il ne dit mot'. Son journal « intime », tenu jusqu'au 10 décembre 1831 (il n’avait plus que six semaines à vivre), ne mentionne que des déplacements. Jusqu’à la fin, la femme peut-être et les enfants sans doute, conservèrent une bonne partie de leurs illusions. Pour Herman Melville et pour ses frères et sœurs, Albany pouvait demeurer une ville pleine de charme ; déjà ils y avaient passé des vacances agréables près d’une grand’mère et d’un oncle à l’hospitalité généreuse. Aux grandes vacances, Allan Melville conduisit pour la première fois son jeune fils à Pittsfieid, chez son frère Thomas avec lequel il s’était enfin réconcilié, et Melville garda de son séjour chez l’oncle un merveilleux souvenir ?. Peu de choses, au fond, avait changé dans le genre de vie des enfants. Et pourtant, il semble. incroyable qu’ils n’aient pas senti leur pauvreté contrastant avec l’aisance de la grand’mère et de l’oncle Peter Gansevoort. Herman Melville avait treize ans lorsque mourut son père. La vénération qu’il lui avait vouée dans son enfance, et qu’il conserva des années encore, jusqu'à ce que la lumière se fît en lui presque soudainement, empêcha certainement les doutes de l’effleurer. Il n’en restait pas moins que ce père, si vertueux et si pieux, échouaïit là où réussissaient des parvenus sans raffinement et sans morale. C’est alors, sans doute, que le jeune Melville commença de soupçonner l’imperfection du Monde.

Un autre signe montre que les apparences étaient gardées : les Meiville firent, dès l’automne 1830, inscrire leurs deux fils Gansevoort et Herman au meilleur établissement scolaire de la ville, l « Albany Academy » *. Herman Melville devait, semble-t-il, y demeurer trois ans, et les leçons qu’il y reçut furent presque le seul enseignement qu'on lui donna jamais. L’ « Academy », institution ancienne et qui existe encore, s’est toujours flattée de dispenser la culture classique en même temps que l’éducation morale. Les études y duraient

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