‹ Herman Melville Marin, métaphysicien et poèteChapitre 208 sur 327 · VA A · texte numérisé non relu

VA A

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impassible sur son dromadaire, un grand Arabe du désert, Néhémiah ie salue courtoisement en lui tendant une brochure évangélique. Son âme simple ne connaît pas le doute : à la vue d’une fontaine dans le désert, il reconnaît tout naturellement le miracle. Arrivé au bord du Jourdain, il boit l’eau du fleuve avec respect. Quand les voyageurs enveloppés dans l’affreux brouillard de la Mer Morte, se taisent, saisis par langoisse, une seule voix s'élève, et c’est celle de Néhémiah qui chante un hymne d’espoir. Dans les effroyables amoncellements rocheux qui dominent les eaux maudites, il s’endort, avec une enfantine confiance. Et sa fin sera digne de sa vie. Lui qui toujours a su entrer de plain-pied dans le merveilleux, il croit, dans son sommeil, entrevoir non les voûtes écroulées de Sodome, mais les portiques de

- la Jérusalem nouvelle. Il se lève, il s’en va, sans que les autres, étonnés, songent à l’interrompre. Le lendemain, à l’aube, on retrouve son corps flottant sur les eaux calmes. Et quand ses compagnons le mettent en terre, un imperceptible arc-en-ciel vient éclairer ce ciel tragique.

Nous retrouvons Vine également. Au départ, il se tient à l'écart et marche le dernier. Il parle peu. Et pourtant on sent confusément que son âme est la plus noble. C’est à lui que le Druse réserve sa déférence, pressentant en lui l’aristocrate. Il y a même en lui quelque chose de délicatement féminin qui attire le respect. Il répugne aux discussions. Une fois seulement, il s’adresse à Clarel et lui fait part de ses craintes : le monde moderne risque de nous ramener à la barbarie primitive, que la Religion avait vaincue à grand’peine. Mais - d'ordinaire il écoute, il songe, et il prie : alors il semble éclairé par un rayon divin.

Rolfe est celui qui parle le plus. C’est, d’abord, l’esprit le plus orné, et c’est lui qui apprend à ses compagnons les détails qu’ils ignorent. Amateur d’âmes, il leur révèle l’histoire de Mortmain. Archéologue, il les charme en commentant la légende des vieilles pierres. Lettré, il évoque Volney, Chateaubriand, Lamartine. Fervent de l’histoire, il égrène ses souvenirs sur le peuple Juif ou sur la papauté. Mais, en outre, c’est lui le raisonneur de la troupe, celui qui dans chaque circonstance essaie sincèrement d'y voir clair, et détruit avec le même sourire sérieux les arguments faciles de Derwent et de Margoth. Il condamne l'intolérance, se méfie de la science orgueilleuse : ïl cherche, avant tout, à être humain. C’est pourquoi les tendances de la société moderne l’inquiètent : il craint cette ère de désenchantement annoncée par le Christ, et cette époque où l’homme aura désap-

pris l’art de rire. Ce penseur probe, loyal, intelligent, à pourtant quelque chose en lui qui n’attire pas. Derwent se prend à le détester, et c’est assez naturel. Mais les autres sentent parfois qu’il a raison, et pourtant ne sont pas convaincus.

Clarel, lui, ne parle guère. Il regarde, écoute et médite. Les paysans Pinvitent à des réflexions amères. En traversant l’aride village de Béthanie, il songe aux arbres qui jadis y ombrageaient Marthe et Madeleine, et à la verdure que le Christ, même couvert d’épines, aimait, encore. Du désert, il ne ressent que l’horreur, et ne perçoit pas ce parfum d’Arabie dont parlent les poètes. Enveloppé de brouillard, il a l'impression du suaire. Aux bords calcinés de la Mer Morte, il songe qu’un sort pareil pourrait surprendre le lac de Côme. I faut la contagion de l’enthousiasme pour qu'aux bords du Jourdain il se laisse prendre au vieux rite france, et, comme les autres, chante à pleine voix : « Ave Maris Stella! » Exaltation d’un instant : les paysages ne peuvent pacifier son cœur.

Quelle influence auront sur lui ses compagnons ? Le banquier grec, le Juif Margoth, lui font horreur ; le vieil Ecossais l’exaspère. Mais il n’a pas si vite jugé les autres. Il admire au fond le beau cavalier druse. Sans doute il juge l’optimisme de Derwent un peu facile, mais il envie son contentement. Les paroles du Dominicain le laissent rêveur. Les autres enfin, Mortmain, Néhémiah, Rolfe et Vine, le forcent à méditer. Le premier ouvre pour lui des perspectives nouvelles sur les dédales de l’âme humaine : il songe à certaines architectures fantastiques du Piranèse. Pour Néhémiah, il éprouve une vénération filiale. Devant Rolfe, il sent un mélange d’admiration et de répugnance : Rolfe a tous les mérites, et pourtant Clarel l’évite. C’est Vine, sans doute, qu’il préfère, Il aimerait le traiter en frère et connaître le fond de son âme. Mais Vine vit dans un monde si lointain et si pur qu’il n’entend pas les appels terrestres de l’amitié. Clarel doit renoncer à lui. Son dernier espoir est en cette Ruth lointaine qu'il a laissée derrière lui dans les murs de Jérusalem. Mais la reverra-t-il jamais ? IL est plus indécis et plus inquiet que jamais.

Au cours de la troisième partie, Mar-Saba, nous est montrée l’arrivée des voyageurs au couvent solitaire, et le bref séjour qu’ils y font avant de gagner Bethléem.

La mort de Néhémiah vient de les remplir d’une tristesse que cette terre hostile et semée de squelettes ne contribue point à dissiper. Pour un temps, nous n’entendons plus les réflexions diverses qui reflètent les tempéraments, mais l’écho impersonnel du découragement de tous. Assis devant les paysages désolés, les pèlerins songent à leurs riantes patries, et ils en viennent à évoquer la luite antique du bien et du mal, que va maintenant remplacer celle de la Science et de la Foi. Soudain, des cloches mystérieuses les rappellent à l’espérance : c’est le couvent lointain de Mar-Saba. Mais en levant les yeux vers la montagne, ils n’aperçoivent qu’un tas de pierres arides. Ils avancent pourtant vers ce nid d’aigle, évoquant les monastères célèbres de l’Histoire. Ils arrivent au pied de ces bâtiments étranges, où, non sans méfiance, on les fait entrer, au crépuscule. La soirée s’achève de façon inattendue : quelques autres voyageurs partagent avec eux l'hospitalité des moines grecs. Et c’est dans le vin et les chansons que tous ces errants dissiperont ce soir leur tristesse. Le lendemain, la vie individuelle reprend son cours ; chacun circule, selon son humeur, dans les méandres du couvent, ou en explore les alentours. Mais l’unisson de la veille a disparu. Cet asile de paix, qui eût paru si propre à l’oubli des tourments, ne saura point parler à ses hôtes la langue commune qui aurait pu les consoler.

Des figures passagères se montrent dans cette partie du poème comme dans les autres, et chacune reflète une nuance particulière de l’âme humaine. Nous voyons le Grec en bonnet phrygien, qui chante un hymne d’Aristippe, et, tout en professant la piété, ne laisse pas la foi chrétienne alourdir son cœur léger. Plus loin, c’est le Turc indulgent, que la loi de Mahomet n’empêche pas d’apprécier la vigne, présent d'Allah. C’est le joyeux voyageur levantin, amateur de chansons paillardes, c’est le marin que les tempêtes et le malheur ont converti en pèlerin. C’est le vénérable archimandrite, qui, avec un mépris tranquille, ignore le monde moderne et la civilisation d’Occident. C’est l’ascète Cyril, qui, vêtu d’un suaire, médite devant des crânes blanchis en songeant qu’il faut mourir. C’est le Frère innocent qui nourrit les colombes du monastère et vante à Clarel la paix du cloître. Tous ces hommes font sur les pèlerins une impression fugitive. Mais ceux que nous rencontrons encore le plus souvent, ce sont les compagnons fidèles du voyage de Clarel : Rolfe, Derwent, Vine et Mortmain.

On ne saurait, sans redites, rapporter leurs entretiens. Mais une situation pareille, où chacun d’eux se retrouve à son tour, peut faire

saisir la nuance particulière de leurs âmes. Sur une terrasse vertigineuse de ce repaire sans verdure a poussé comme par miracle un palmier solitaire, que chaque pélerin va découvrir successivement. Derwent, consciencieux visiteur anglo-saxon, qui veut tout voir, l'aperçoit le premier : tout en le regardant, il écoute sans déplaisir la chanson païenne du Levaniin. Vine, le raffiné, vient ensuite ; et sa pensée, fuyant le présent, cherche un refuge dans les temps écoulés : il regrette en voyant le palmier que tant de beauté doive un jour périr. Rolfe, l’humaniste, se laisse aller à une invocation classique : il rappelle les palmiers de Ia Grèce et le culte ancien de la beauté. Mortmain, le désespéré, n’a que défiance pour la terre où il vit. La mort même est terrestre, et il la redoute. Il insulte à ce palmier trop beau, qui se nourrit de la terre. Le lendemain, quand les voyageurs s’apprêteront à repartir, un d’entre eux va manquer à l’appel. Et ce sera Mortmain qui, endormi au pied du beau palmier, aura malgré ses blasphèmes été visité par la grâce : on retrouvera son cadavre dans une attitude extasiée.

Mieux que précédemment nous apparaît cette fois la figure de Clarel. Il ne se contente plus d’écouter en silence : il nous laisse l’accompagner dans ses méditations. Nous voyons, d’abord, en son âme, la foi qui achève de se flétrir. Quand les autres boïvent et chantent pour étourdir leur tristesse, Clarel se penche à Fétroïte fenêtre qui domine le ravin, et médite sur la mort de toutes les anciennes lois. Plus tard, Rolfe, accablant de sa logique le clergé luthérien, lui ôte ce qu’il gardaïit de confiance en ces prêtres rassurants qui se défient des extrêmes. Quand, enfin, Clarel, prêt à tout essayer, veut interroger le superbe Druse, il se heurte à des réponses évasives : l’Islam aussi refuse de lui répondre. Deux fois, par contre, il entrevoit une solution hors de la foi. Au début, la mort de Néhémia lui inspire une comparaison entre la vie de son vieil ami et le cloître où l’on oublie : on sent que, même si la foi lui manque, il ne rejette pas l’idée de la solitude consolante. A la fin, au contraire, il songe à Ruth — mais

à une Ruth qui n’est plus rien qu’une femme, dissociée de toute

idée religieuse. Il pense à l’horreur foncière du Christianisme pour la femme et l’amour. Il se demande si le célibat de ses compagnons inquiets n’esl pas leur grande erreur, et si la vérité n’est pas de chercher la joie sur terre en oubliant les grands problèmes. Clarel balance encore. Mais combiner les deux attitudes ne lui paraît plus possible. Il n’hésite plus qu'entre l'amour païen et l'ascétisme.

S Le titre de la dernière partie de l’ouvrage est Bethléem. Les pèlerins à quittent Mar-Saba pour atteindre la Crèche qui est le but de leur voyage.

Ils vont voir des lieux et des paysages fameux. Pourtant leur pessimisme va croissant. La vallée de Bethléem est verdoyante ; la vigne et l’olivier y prospèrent : cependant nul des pèlerins n’y est ému, comme autrefois au Mont des Oliviers. Dans le Val des Bergers, ils rencontrent des pasteurs tout pareils à ceux de l’Evangile ; mais à lheure de la prière on les voit se tourner vers la Mecque. Et la

- richesse des ornements de la Crèche montre seulement aux voyageurs le gouffre sans remède qui les sépare du temps de Jésus.

Comme à l’ordinaire, les pèlerins vont entendre des paroles diverses. Mais ces voix ne feront qu'’augmenter leur malaise. Ils écouteront

fi

avec nostalgie le moine toscan, dont la foi poétique rappelle celle de François d’Assise. Ils rencontreront le Mexicain révolté contre le Progrès et toutes les belles idées qui l’accompagnent, et, qui refuse maintenant d’honorer d’autres idoles que le vin et le tabac. Clarel subira, un moment, le charme d’un jeune Juif de France qui fait profession d’hédonisme, exaltant les belles femmes de la Bible et les - treilles du Cantique des Cantiques ; mais Clarel entrevoit sous cette gaîté factice des souffrances dissimulées. Celui des nouveaux venus

| qui fera, sur les pèlerins, la plus forte impression, se nomme Ungar. DA C’est un Américain, ancien soldat de la Guerre Civile, que le dégoût a chassé de son pays corrompu. Son amertume est sans limite. Pour lui, les hommes sont mauvais, et le pire est ce pharisien : l’Anglo- Saxon. Il maudit le temps présent où la foi de jadis, qui bâtissait les cathédrales, a fait place aux roueries sans grandeur de prêtres trop adroits. Il était juste, dit-il, que le Christ naquit chez les Pharisiens, car il était dans l’ordre que son message ne fût pas compris. Il condamne la Démocratie, instrument d’asservissement des âmes à la matière. Ses imprécations vont retentir tout au long de la chevauchée, et inspirer à tous la gêne et l'inquiétude.

Rolfe, Vine et même Derwent vont sentir les ravages de ces influences dissolvantes. Rolfe s’apitoie sur sa patrie d'Amérique, où

naissent des misères morales pareilles à celle d’Ungar. Il constate avec amertume que les Turcs sont souvent plus vertueux que les Chré-

tiens. Le zèle trop brûlant du Fransciscain l’inquiète sans le séduire. Il se rend compte que le Christ n’a pas été compris, et il exprime un regret nostalgique : le Rédempteur aurait dû naître à Tahiti. Rolfe demeure indulgent. Mais on sent maintenant en lui un découragement viril et poignant : cette foi que sa raison avait bâtie à grand’peine est en train de chanceler. Vine, à force de raffinement, perd ses dernières idées précises. Quant à Derwent, il fait de son mieux pour demeurer souriant, mais sa gaîité commence à sonner faux. I1 devient irritable, s’en prend à Ungar, à Rolfe, à l’art, aux Catholiques. Et pourtant, la Terre est bien belle, soupire-t-il avec regret !

Mais, si les autres, fût-ce pour leur malheur, peuvent encore entendre les voix du dehors, Clarel est, lui, devenu presque insensible. Nulle influence ne peut lui rendre la foi qu’il a perdue, ni accroître le désert de son âme. Auprès de Bethléem se trouve le puits de David, où les soldats, dit l’Ecriture, allèrent au péril de leur vie puiser l’eau qui devait rafraîchir leur chef. Qui m’apportera, songe Clarel, l’eau dont moi j'ai besoin ! |

Quand le pèlerinage s’achève, les autres sentent leur âme terriblement troublée. Clarel par contre est tout rasséréné : il a fait son choix, il tournera le dos à ce Dieu qui le fuit, et tâchera de vivre heureux sur terre, auprès de Ruth. La caravane, lentement, rentre à Jérusalem. Clarel est parti joyeux ; mais, comme il s'approche, des pressentiments l’assaillent : ils étaient justes, hélas ! En arrivant, à la nuit, sous les murs de la ville, il aperçoit une fosse que l’on creuse ; près d’elle, un corps est étendu. Clarel se précipite, soulève le voile : c’est Ruth, et c’est la fin de sa dernière espérance.

Les jours passent ; les compagnons de Clarel sont partis. Il demeure en cette Jérusalem abhorrée, en proie au désespoir. Un cortège de Vendredi-Saint lui rappelle tous les morts dont sa route est semée : Celio, Nathan, Nehémiah, Mortmain, Ruth enfin. Il sent qu’il est seul. Et quand, à la Pentecôte, il voit la foule bariolée qui suit la Voie Douloureuse, il se répète encore : il n’est pas de message pour moi.

Mais puisque l’amour lui fait défaut, l’hésitation, au moins, lui est épargnée : une seule porte s’ouvre maintenant pour lui, et c’est celle de ce cloître moral qui est la solitude. C’est peut-être la paix, et le bref épilogue le laisse entrevoir : si le cœur reste haut ; si l’homme arrive à l'heure de la mort sans que la matière ait eu raison de son esprit, c’est pour lui la victoire et la paix. Clarel, qui n’a pas

cédé, peut donc lutter avec courage : il finira par émerger de cette marée qui a voulu l’engloutir.

Clarel fut publié en 1876. Melville le fit précéder d’une dédicace ainsi Conçue :

« Par une offre spontanée, faite récemment encore, « Mon parent, le défunt « Peter Gansevoort < D’Albany, N.-Y.

« À l'issue d’une entrevue entre nous assura < La publication de ces poèmes dont l'existence en manuscrit « Lui était connue par oui-dire.

« À juste titre, avec affection,

« L'ouvrage maintenant imprimé est dédié à sa mémoire. »

D'autre part, à l’édition de 1876 était jointe une note évoquant la période où le poème était demeuré « inédit, maïs cependant divulgué »,. Ce sont là (outre une ou deux lettres familiales, datées aussi de 1876, et qui confirment ces dires) les seuls documents extérieurs qui laissent conjecturer la date où fut écrit Clarel. Une seule chose est donc certaine : le poème était achevé depuis longtemps quand une aubaine inespérée lui valut d’être publié. Mais la longueur de cette période de sommeil est tout à fait imprécise. On admet d’ordinaire implicitement que Melville écrivit son poème après son entrée dans la douane, c’est-à-dire après 1866. Des critiques, M. Mumford est le plus net :

« Le livre lui-même fut probablement écrit peu après la Guerre de « Sécession. Les progrès de la technique du vers, l’allusion à la guerre « civile dans la quatrième partie, le fait que le poème forme un tout +« homogène, le témoignage de la fille encore vivante de Melville « tout concentre l’attention sur cette période !. »

Nous avouons ne pas être convaincu par ces arguments. Les données extérieures dont nous disposons laissent, d’abord, la place au doute. Entre le retour de Terre Sainte, en 1857, et l’entrée dans la douane, en décembre 1866, Melville demeura homme de lettres. Se serait-il, en neuf ans, borné à rédiger trois conférences, à écrire le mince

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