Mumford, p
volume qu’il dit avoir détruit, et, tout à la fin, à composer le petit recueil des Battle Pieces ? De toutes manières, il eût alors été totalement inactif du milieu de 1860 à la fin de 1865. N'est-il pas assez naturel qu’au cours de cette période, où ses souvenirs étaient encore frais, il ait commencé son Clarel, dont il portait déjà le projet au cours de son voyage ? Pourquoi veut-on qu’il ait attendu, pour entreprendre ce travail gigantesque, le moment précis où ses loisirs furent réduits à peu de chose ? Nous inclinons à croire que les premières parties de l’ouvrage furent, sinon achevées, au moins fortement avancées, avant 1865.
L'examen du poème lui-même nous paraît encore propre à confirmer cette hypothèse. L’habileté technique accrue dont parle M. Mumford est plus visible, pensons-nous, dans les dernières parties du poème qu'à son début. La fin de l’ouvrage, égayée d’hymnes, de stances et de chansons, est beaucoup moins monotone que le commencement, qui déroule une interminable succession de tétramètres uniformes. L’ellusion à la Guerre Civile se trouve dans la quatrième partie !, et nepeut faire préjuger les premières. L’homogénéité de l’ouvrage, dont M. Mumford tire aussi argument, ne nous apparaît clairement ni dans ce domaine, ni dans fes autres. Si l’on considère le décor, on reconnaîtra que le début est fondé sur des souvenirs personnels et vivaces du voyage en Terre Sainte. À toutes les pages de Jérusalem, on retrouve, fidèlement transcrites, les notations du carnet de voyage. Dans la suïte, et dans Bethléem surtout, on peut voir que Melville s’est fié beaucoup plus à des lectures ultérieures qu’à des souvenirs qui commençaient à s’estomper. Enfin, la pensée de Melville, dans Clarel, est bien loin d’avoir cette évolution logique et continue qu’impliquerait son homogénéité supposée. Dans les deux premières parties, nous trouvons un Clarel malheureux, parce qu’il est inquiet et irrésolu. Mais il essaie de tout voir et de tout comprendre : il n’a pas perdu l'espoir de salut. Dans les deux autres parties, au contraire, Clarel est brusquement devenu celui qui écoute à peine. Il sait maintenant que les exemples des croyants ne lui feront aucun bien. Son choix n'hésite plus qu'entre deux solütions : ou la routine de la vie quotidienne, ou l'isolement du reclus solitaire. Ses compagnons, Derwent et Rolfe, ont, eux aussi, changé d’un seul coup. Celui-ci a perdu sa foi, celui-là son optimisme. Une interruption assez longue nous parait + l'explication la plus plausible de ces changements.